Lipp et Genevay

Les fossoyeurs sont à la tâche dans le canton de Vaud, on nous demande en effet d’enterrer une certaine manière d’enseigner le français. L’entreprise de renouvellement, qui a débuté avec Maîtrise de français en 1979, va s’interrompre au cours de cet hiver.
La Direction générale de l’enseignement obligatoire du canton de Vaud a demandé aux établissements scolaires du canton de décider dans les jours qui viennent de la prochaine ligne de matériel qui sera désormais utilisée dans nos classes. Les discussions vont bon train. Nous avons à choisir entre deux collections, françaises toutes deux. Beaux livres, belles brochures dont nous saurons à coup sûr disposer. Ces ouvrages font l’impasse pourtant sur l’observation fine que nous proposent depuis près de trente ans Lipp, Besson, Genevay, Genoud, Nussbaum et leurs successeurs.
C’était hier à midi à la salle des maîtres, des collègues évoquaient les difficultés de certains élèves à analyser le groupe la tienne dans :

Marthe, Louise a perdu toutes ses bagues, tu as de la chance, la tienne est à ton doigt.

Hésitant, je demande ce qu’il en est.
– Un pronom possessif !
Chacun opine ; c’est en effet l’analyse que propose le ministère de l’éducation nationale française – je suis allé voir – dans son Bulletin officiel spécial (6) du 28 août 2008. Mais cette appellation n’est-elle pas réductrice ? S’agit-il d’un pronom ? En quel sens ?
L’analyse que proposaient Genevay, Lipp et Schoeni, conseillés par Huot, Delesalle et Corblin (Français 8e Notes méthodologiques, Grammaire, LEP, 1986, 39–54 ) fait voir ce que nous allons perdre.
Le groupe la tienne est traditionnellement – une tradition vers laquelle nous sommes donc conviés à retourner – rattaché aux pronoms possessifs. Or les deux groupes toutes ses bagues et la tienne ne sont pas coréférentiels, et seul manque dans le second groupe un nom pour le considérer comme un groupe nominal. Les auteurs romands remarquent aussi que le groupe la tienne contient un déterminant comme n’importe quel groupe nominal, auquel il est préférable donc de l’apparenter, d’où son appellation de groupe nominal sans nom réalisé. En résumé, le groupe la tienne contient un déterminant identifiant (la), une suite du nom (tienne) et fait l’impasse sur le nom noyau. Quant au mot tienne, il joue un double rôle : suite du nom bague (nom non réalisé auquel il s’accorde en genre et en nombre) et reprise pronominale du nom Marthe. Il fallait le démontrer !
Cette analyse ne trouvera plus grâce. Son plus gros défaut ? N’être indexée que trois fois seulement sur Google ?
Il m’a semblé hier à midi que l’affaire était donc jouée, que le tournant avait été pris et que nous retournions d’où nous venions. On s’y fera en peu de temps, j’en suis sûr. Et puis, ce que nous allons perdre peut-être du côté de la finesse sera compensé par les bénéfices que nous récolterons : nous vivons la fin de l’isolement du canton de Vaud et de la Suisse romande dans le concert de l’enseignement du français. Ce n’est pas rien ! A la vôtre !

Jean Prod’hom