Histoire de l'art 3



A qui s’adresse l’homme lorsque il lève les paupières ? Je n’aperçois aucun mouvement sur ses lèvres et pourtant, je le sais et je m’en souviens, il n’est pas seul.
Personne n’a décrit à ma connaissance la nature étrange du discours que les hommes tiennent à l’aube. La nature de ce discours ne s’y prête pas, il s’interrompt et part en fumée à l’instant même où l’on tente de le passer au feu du langage, sa teneur demeure insaisissables, en deça de toute articulation linguistique. Situer sa source et sa destination est au-delà de notre raison puisque l’une et l’autre, séparées par trois fois rien – à peine une césure, moins qu’un respiration – se confondent.

Chaque matin au réveil, avant de rejoindre la communauté de ceux qui parlent, nous nous arrachons au gouffre insensé de l’immédiat pour assurer notre survie en installant dans et par un rituel fruste la matrice essentielle de nos échanges prochains. Je ne sais rien des origines de ce qui se présente comme une double voix, à peine perceptible, je la sais aux sources de ma représentation du monde.

A l’aube, l’un souffle – dedans ou dehors je ne le sais – quelque chose comme une bouffée de sens. Avant même que celle-ci ne se dépose ou se mêle à ce qui l’entoure, l’autre qui m’habite lance une seconde bouffée. Toutes deux ne tardent pas à s’enchevêtrer pour laisser place à une troisième. Les bouffées se succèdent à une cadence qui surprend. C’est ainsi que l’on s’installe aux lisières du jour.

Le sens prend au commencement l’allure du delta du Pô, mille voies d’eau issues d’une même source pour la naissance d’un lac immobile. Le monde surgit là, à peine monde, visage peut-être, creusé par le chant d’une double voix. Survient l’autre, né comme moi dans un delta, tout s’arrête, les cloches sonnent, c’est la fin des laudes, les rôles sont répartis, on distribue les tours et les gains. Nous entrons dans le temps partagé du monde, chacun son tour, toi puis moi.

Comment saisir le monde qui se lève sans lever les paupières avant lui et souffler les braises de la nuit ? Demain à l’aurore, à nouveau l’un et l’autre, rappelé par le chant du coq au milieu du chemin, ils peindront les aurochs, les chevaux, les licornes et les cerfs qui ont fui Lascaux.

Jean Prod’hom