Échanges

Dans une séquence d’un film dont je ne me rappelle ni de l’allure ni du propos, pas même du titre, deux intellectuels de haut vol s’entretiennent en sautillant sur un court de tennis, shorts et polos blancs : leur conversation court le solide : Hegel peut-être – la dialectique ? celle du maître et de l’esclave ? – ou Marx, ou Lénine… quoi qu’il en soit c’est du lourd. L’échange réglé de leurs arguments, cohérent à coup sûr, épouse approximativement le rythme de leurs coups de raquette, il fait pourtant sourire. Le sens de leurs paroles ne suit pas la courbe aérienne de la balle, mais se perd dans les mailles d’un filet invisible.
Chaque chose en son temps, chaque chose en son lieu dit la sagesse populaire, que ce soit sur un court ou dans un salon feutré.
A moins que cette séquence ne démontre que les jeux de balle ne constituent qu’une piètre métaphore de l’échange spirituel : le sens ni ne va ni ne vient.

Ce que je me dis, je le dis à toi en qui je crois reconnaître celui qui pourra donner une existence plus solide à ce que nous pourrions croire ensemble.
Je suis prêt dans le même temps à entendre ce que tu te dis en me le disant, à moi en qui tu crois reconnaître celui qui pourra donner une existence plus solide à ce que nous pourrions croire ensemble.

Ce que je crois comprendre se manifeste, je le parie, dans l’idée que tu peux t’en faire, et les mots que je t’adresse en creusent rétroactivement la possibilité dans ce que tu m’as dit.

Ecrire c’est récrire, ou dire dans le discours de l’autre ce qu’il aurait pu me dire et que j’ai peine à dire.

Le père et le fils, tous deux débutants, jouent au ping-pong dans les caves d’une maison de vacances.
– Qui est le farfelu qui a inventé les indulgences ?
– Qui a inventé les cartes Pokemon ?

On creuse dans les sous-sols du langage, on y creuse pour faire une place aux images qui nous en viennent, les déplacer à peine pour les voir enfin.
La croyance en une circulation du sens, en sa multiplication et en sa téléologie, en un décollage sans fin, en l’idée même de progrès nous a fait beaucoup de mal en nous faisant espérer l’impossible et réaliser le pire : une immense décharge qui abrite une image, une seule image, une image pure, celle de l’Eden.

Jean Prod’hom