A l’abri


Il arrive parfois que l’homme particulièrement choyé par le malheur songe avec une relative fierté que la Providence l’a choisi parmi tous ceux de son espèce comme le plus apte à supporter les gros pépins qu’elle a placés sur son chemin, alors qu’elle aurait pu tout aussi bien les attacher – avec un égal succès – aux basques d’inconnus. Maigre consolation pour cet élu de la seconde espèce… lorsqu’une tuile, pour faire bon poids, lui tombe sur la tête.
L’homme se retrouve si défait, si humilié qu’il en arrive à s’interroger sur l’identité du démon qui l’a un jour égaré, il se sermonne, met en cause son père et sa mère, ses amis, le passé et l’avenir. L’air s’opacifie, sa tête aussi, il n’en sortira pas.
Soudain un éclair, une idée d’enfant attardé venue de nulle part bouleverse l’horizon, chasse de son cerveau les maux qui l’assaillent, transfigure son visage : « Ce n’est qu’une mauvaise pièce de théâtre et il existe d’autres théâtres ! » L’éclair disparaît, l’homme s’est ressaisi.
Courte rédemption ! les tuiles de son toit sont patientes. Allongé dans la nuit, les mains croisées sur le ventre, il fait le mort avant de s’abîmer dans le sommeil que la Providence, il le sait, ne visite pas. Petit miracle pour cet élu de la seconde espèce.

Jean Prod’hom