Vent debout

J’ai fait ce soir la connaissance d’un poisson aux écailles bleues et aux reflets d’argent, arc-bouté dans un aquarium domestique, debout contre le courant engendré par un moteur à quatre-sous. Sa nageoire caudale, soyeuse, qui allait et venait sans discontinuer, le maintenait immobile au milieu de l’aquarium, il ne ménageait pas ses efforts pour demeurer dans cet équilibre précaire. Sans relâche. Mais qui donc a osé mettre en scène cet édifiant spectacle ?
Courageux, je songe un bref instant à vider l’aquarium pour abréger une vie qui n’en a que le nom. Mais que dirait le propriétaire ? Je m’approche alors de l’animal, me penche et, à voix basse, le supplie de bien vouloir fermer les yeux sur ce que je ne suis plus en mesure de supporter : sans succès !
Je quitte l’insensé, défait, remonte la Rue de la Farce jusque chez moi, sous la pluie et contre le vent, les yeux rivés aux pavés qui brillent comme des miroirs. J’entends devant la boulangerie le bruit d’un moteur, c’est celui d’un pétrin.

Jean Prod’hom