La cafétéria

Il fait entendre, dans l’ombre des quelques mots qu’il m’adresse aujourd’hui et sur lesquels il bute, la menace d’anciens malentendus dont il ne dira rien, déposés en lui comme le sable au fond de la mer. L’homme remue sa peine.
Il vit aujourd’hui de peu, engagé à 50 % dans une entreprise de vente par correspondance. Vie solitaire je crois, dans un petit appartement du bas de la ville, une pièce et demie. On ne lui connaît aucun amour. On devine pourtant quelque part un enfant, celui qu’il a été ou celui dont il souhaiterait la présence. Cet homme je l’admire sans l’envier.
Mais tout va mieux, semble-t-il dire, comme s’il avait dompté le monde qui ne l’a guère épargné et le temps dont il suit l’absence de cadence. Il remue à peine, ne regrette rien, s’accroche à la lenteur. Il traverse incognito ses journées. Il aura vécu deux fois plus longtemps que nous autres, avec un secret qui s’éclaircit et dont il cultive les fruits doux et amers. Il ne demande rien à personne et laisse discrètement sur la table de la cafétéria les friandises que ceux qu’il a dû quitter lui envoient de chez lui. Je ne me souviens jamais de son nom. On apprendra sa mort qu’on sera tous morts depuis longtemps déjà.

Jean Prod’hom