Open space

Dix heures ce matin, vent d’ouest et ciel dégagé, c’est un temps à faire le tour du lac de Sauvabelin  : pas un chat, ses poissons rouges et ses ânes, ses biches, ses chèvres, sa barque et sa terrasse. Mais il y a, à deux pas, une maison de maître qui accueille jusqu’à l’automne quelques-unes des peintures acquises par Arthur et Hedy Hahnloser pour leur villa Flora à Winterthur. Je renonce au menu fretin du lac pour le gros poisson de l’Hermitage.


Henri Matisse, Nice cahier noir, 1918, huile sur toile, 33 x 40,7

Le linge pend aux balcons et les peintures des grands maîtres sèchent, il ne faut pas les toucher. Toutes les fenêtres sont ouvertes  ; les cadres imposants, souvenirs d’une autre époque, obligent le regard à se porter dedans, empêchent de déborder sur les côtés. On est soudain dehors, les rideaux frémissent  ; dans le parc un ou deux visiteurs ont cédé au charmes d’août, les essences rares mêlent leur frondaison au bleu du ciel  ; au-delà le haut de la cathédrale qui surplombe la ville, derrière le pigeonnier et l’orangerie, la ferme, la pelouse pour les maîtres de maison et dans leurs souvenirs une plage, c’est un matin frais d’août ou les premières chaleurs de février, la porte en bas qu’on laisse ouverte, et le bleu qui vire au turquoise. Je m’assieds sur l’un de ces bancs qu’on met à la disposition du visiteur, si inconfortable qu’il n’y reste que le temps de noter dans son carnet ce qui ne cesse de s’échapper.
Pour le reste des merveilles, les intérieurs de Bonnard qui m’ont rappelé l’univers disparu de mes grandes-tantes, Lucie et Augusta  : les tapis sur le plancher encaustiqué, les passementeries, le velours des fauteuils, leurs regard sur les choses et le mien, les nappes à carreaux, les fruits et les fleurs, la lumière, les tapisseries, la lumière surtout. Elles vivaient elles aussi dans un cadre doré, à Villarzel, en un lieu où le temps ne passe pas, avec leur nécessaire de couture, un tub et de l’osier, un fourneau à pierres ollaires et des livres à dessus de cuir. Mais en voyant les jarretières rouges dune femme qui s’éveille dans une chambre en désordre, je me prends à penser que derrière leurs allures de vieilles filles accomplies se cachaient de vives envies.
Rien ne bouge dans ce sous-marin, les tableaux et les fenêtres hermétiquement closes se succèdent, le temps reste pris dans le filet des natures mortes, à l’intérieur, à l’extérieur, sur le seuil et derrière les visages. Pour les voir il faut sortir.
Accoudé sur le muret qui borde le lac j’aperçois des iris d’eau, personne.

Jean Prod’hom