Dimanche 18 septembre 2011

Les citoyens ont le droit de former des associations pourvu qu’il n’y ait, dans le but de ces associations ou dans les moyens qu’elles emploient, rien d’illicite ou de dangereux pour l’État. Les lois cantonales statuent les mesures nécessaires à la répression des abus.
Cet article 46 de la Constitution fédérale de 1848 est à l’origine de l’épanouissement du buffet de la gare d’Olten.

Personne dans les rues, on a arrosé hier soir sous les cantines la fin de l’été, on cuve ce matin son vin sur les rives de l’Aar, il pleut. La plus grand ville du canton de Soleure n’est décidément plus au centre de l’histoire. Olten ressemble soudain à n’importe quelle autre petite ville. D’ailleurs que reste-t-il à fonder qui n’ait été fondé dans ce buffet calé entre les quais 4 et 7 de la gare  ?
Fondé déjà le Club Alpin Suisse, le 19 avril 1863 lorsque des alpinistes venus de toute la Suisse se rencontrèrent ici. Idem pour l’Union ouvrière suisse en 1873, première organisation faîtière des associations du monde du travail, remplacée en 1880, dans ce même buffet, par l’Union syndicale suisse. Conçus ici aussi, devant une bière, le Parti radical-démocratique suisse en 1894, l’Association Suisse de Football en 1895, la Fédération des Églises protestantes de Suisse en 1920. C’est dans ce café encore que des universitaires décidèrent en 1935 d’inventorier les dialectes parlés en Suisse allemande et que, dans les années 1970, un groupe d’écrivains sécessionnistes se réunissaient  : Max Frisch, Nicolas Bouvier, Daniel de Roulet qui avaient pour but la réalisation d’une société socialiste et démocratique.



C’est encore à Olten, mais contrairement à ce qu’on croit, de l’autre côté de l’Aar, qu’a été fondé en 1918 le Comité d’Olten, dans une Maison du Peuple dont on ne trouve aucune trace dans la vieille ville. Aucune rue qui rappellerait son oeuvre, aucun monument, aucune plaque commémorative. Pas trace non plus de son président fondateur, Robert Grimm. On va devoir se faire son propre cinéma…

La gauche et la droite ont voté les pleins pouvoirs au Conseil fédéral en 1914, mais les conditions économiques et sociales qui se sont imposées pendant les années de guerre ont conduit la gauche et les syndicats à durcir leur position. Les effets de la guerre aux frontières et les tensions sociales sévissent donc aussi en Suisse. Le 4 février 1918, à Olten donc, dans la Volkhaus, Robert Grimm, conseiller national, réunit autour de lui un groupe constitué de syndicalistes et de socialistes qui s’engagent à défendre les intérêts des ouvriers. Le Comité d’Olten présidé par Grimm menace le Conseil fédéral d’en appeler à la grève si des mesures politiques, économiques et sociales ne sont pas prises contre la hausse des prix. Il s’indigne en outre du fait que le Conseil fédéral enfreint l’article 48 de la Constitution en autorisant les polices cantonales à surveiller les rassemblements publics.

La droite s’inquiète sérieusement lorsque des employés de banque, le 7 novembre 1918, font grève à Zurich pour demander une augmentation de salaire et prie le Conseil fédéral d’envoyer des troupes. C’est chose faite, si bien qu’en réponse le Comité d’Olten appelle à une grève de protestation le samedi 9 novembre. Tout se déroule dans le calme, mais le dimanche, des affrontements entre manifestants et soldats ont lieu à Zurich. Le Comité d’Olten appelle alors à une grève générale dans l’ensemble du pays, assortie de revendications. Plus de 300 000 ouvriers – sur 800 000 – se rassemblent le 12 novembre, au lendemain de l’armistice. Des trains sont bloqués, l’alimentation de certaines entreprises sont coupées.
Le 13, le Conseil fédéral adresse à Grimm un ultimatum, exigeant une reddition sans condition. Les soldats reçoivent l’ordre de tirer pour disperser les manifestants  : une personne est blessée. Le jour même, le Comité d’Oltenrefusant de livrer les masses sans défense aux mitrailleuses, cède et vote la reprise du travail. Cette décision est proclamée le 14.

A la sortie de ce bras de fer, une partie de la gauche du parti socialiste fonde le Parti communiste suisse qui va adhérer à l’Internationale communiste. L’aile droite de la droite crée de son côté la Fédération patriotique suisse – au buffet de la gare d’Olten évidemment – et durcit ses positions. Celle du parti radical fait sécession et se constitue en Parti des paysans, artisans et bourgeois, qui deviendra Union démocratique du centre en 1971.
Quant à Grimm, il est condamné à 6 mois de prison. Pourtant, certaines des revendications du Comité d’Olten sont immédiatement acceptées  : en 1919, l’élection du Conseil national au scrutin proportionnel permettra une progression du nombre de parlementaires de gauche et l’accession d’un second socialiste au Conseil fédéral. La semaine de 48 heures est acceptée cette même année dans toutes les entreprises publiques ou privées.
La grève générale de 18 aura eu également des conséquences à long terme  : la création d’une assurance-vieillesse et survivants sera acceptée en 1947, l’assurance invalidité en 1960, le droit de vote et d’éligibilité des femmes enfin, mais seulement hier, en 1971.

Le souvenir de ces événements, la crise des années 30 et la menace des dictatures conduisirent les partenaires sociaux à signer en 1937 la Convention de Paix, c’est-à-dire à se retrouver au buffet de la gare d’Olten autour d’une bière plutôt que de recourir à des moyens violents pour résoudre les problèmes sociaux.

Jean Prod’hom