Des Forêts et Bergounioux levés de bonne heure

Me 28. 11. 2001


Levé à six heures. Je prends congé de Cathy, qui se rend au laboratoire et descendra demain à Poitiers. Nous ne serons pas très loin l’un de l’autre. Je couvre deux pages sur le Limousin puis fais mon bagage et me rends à la gare Montparnasse. Je passe au guichet faire modifier mon billet pour Rouen. Départ à trois heures moins le quart. J’avais réservé une place en wagon fumeurs et le regrette. Mon voisin m’asphyxie, avec sa Gitane. J’ai repris Ostinato, entamé il y a quelques années, et délaissé. Décidément réfractaire à ce langage scolaire, aux abstractions («orgueil», «lâcheté», «outil ébréché du langage»), à cette casuistique datée, ébréchée, pour le coup. Un grand bourgeois qui n’a jamais connu de difficultés que génériques et dont les réflexions, le «style», pourtant, sont génériques. J’ai emporté d’autres livres mais j’hésite à les ouvrir de peur d’être fatigué, en soirée, pour parler.

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010


Levé de bonne heure, il ne fait que réitérer la question laissée en souffrance la veille au soir, après quoi, faute de trouver à y répondre, il l’écarte avec dépit pour se remettre à l’ouvrage, mais comment y parvenir tant qu’elle n’aura pas été résolue  ? Il se prend alors le front entre les mains, et c’est dans cette posture apparemment réfléchie qu’il commence une journée qui déjà s’annonce aussi ardue que la précédente, comme il en ira sans doute de toutes celles à venir, sauf à passer outre en affectant de tenir la question pour négligeable, et au demeurant rien ne dit qu’elle ne le soit pas.

Quiconque remplit honnêtement sa besogne quotidienne ne gaspille pas son temps à s’interroger sur la manière de s’en acquitter au mieux, il lui suffit, le soir venu, d’éprouver la satisfaction de l’avoir tant bien que mal accomplie, il n’en demande pas davantage, et c’est ainsi qu’il vit en paix avec lui-même, l’heureux homme, qu’on se gardera toutefois de prendre pour modèle, ce qui reviendrait à préférer le réconfort sans risque ni péril au plaisir de la recherche aventureuse.

Louis-René des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier, Mercure de France, 2001