Circumvesuviana

Le réveil que j’avais réglé sur 5 heures hier soir n’a pas le temps de sonner que je me rendors, me sens décidément incapable de me lever une heure avant l’heure. Mais le diapason est bientôt donné  : réveil à 7 heures 30, déjeuner à 8, départ à 8 heures 45, il n’est pas temps de méditer, c’est un départ au pas de charge.
Nous nous rendons à pied en une petite demi-heure à la gare de Piana, prenons une rame du Circumvesuviana en direction de Pompéi S. Villa Misteri, à travers une banlieue qui s’étend, pieuvre, banlieue de banlieue sur le point de disparaître, fragile, résistante, neuve et en miettes. Il est impossible dans ces ruines d’imaginer une vie, mais il est tout aussi impossible d’y imaginer autre chose que la vie, celle de l’équilibre précaire, celle qui ne demande rien. Dans le train, les sourires de mes voisins semblent résignés, ils chantent des complaintes, belle langue, caressent de mots âpres les fleurs mauves qui colonisent les ronciers.

Deux millions de visiteurs, 22 millions de chiffre d’affaires, nous dit notre guide formé au latin et au grec à l’université de Naples. Luigi oeuvre à Pompéi depuis qu’il a démissionné de son poste d’enseignant de français dans un lycée, une démission, dit-il, justifiée par l’utilisation de la méthode globale. Je ne comprends pas mais je peine à me faire comprendre, il ne m’en dira pas plus.

Depuis 79, Pompéi est une ville qu’il faut traverser la nuit. Elle est en effet sujette en plein jour aux pires tourments, ceux du soleil d’abord – les impluvia sont désespérément vides, les toits en miettes, l’ombre rare –, ceux des politiques et des restaurateurs ensuite qui sont à l’origine d’un vilain mélange dû à leur volonté de préserver en l’état ce qui reste de ce qui fut, avec ce qui devait être pour que tout ressemble à ce qui n’est pas. Total, les fantômes se sont éclipsés, les moulages empoussiérés se sont momifiés. Pompéi est dans une impasse d’avoir cru pouvoir ménager une passe entre ne rien faire  – et accepter que Pompéi disparaisse une seconde fois –, et refaire Pompéi d’avant 79  : renforcer, colmater, cimenter, déplacer pour que les marchands s’y retrouvent. Une seconde vie a pris ici, artificielle. Je peine à respirer dans ce musée en plein air ouvert à la foule multicolore des visiteurs qui s’écoule en tourbillons dans des avenues de la ville morte. Il nécessite plus encore qu’autrefois de connaissances, non seulement les connaissances de ce qui a été, mais encore de ce qui s’y est fait.

S’il y a erreur sur la marchandise, ce qui a été demeure pourtant, mais là où on ne l’imaginait pas, dans cette banlieue qui occupe le littoral entre le Vésuve et la mer Tyrrhénienne, ruines qui n’en finissent pas de finir, désastre qui dure et où se sont réfugiés les fantômes de Pompéi.

Je rentre avec un petit groupe jusqu’à Sorrente, c’est leur vœu, j’en profite pour retourner au Vittoria avec le courage qui me manquait, me dirige sans demander quoi que ce soit à personne en direction de l’entrée de l’hôtel, traverse le hall, rejoins la terrasse et commande un café. Deux vieux Anglais nostalgiques lisent le journal le regard tourné vers la baie de Naples. Des bateaux reviennent de Capri bourrés jusqu’à la gueule.

C’est la nuit sur Piana di Sorrento, je remets le compteur des dépenses extraordinaires à zéro, le compteur des dépenses ordinaires, lui, continue à tourner tandis que je m’endors, avec le souvenir des brins d’herbe qui descellent les pierres et des coquelicots regroupés sur les marches de l’amphithéâtre.

Jean Prod’hom