Pierre nous a lâchés

vincent_desmeules_1

Il n’y a de place dans nos discours que pour les absents. Les orateurs de cet après-midi le savent d’autant plus que Pierre est mort. Quand  ? Nul ne le sait, car personne n’est là lorsqu’il le faut, le réel prend tôt ou tard l’allure d’une parabole, Pierre est mort seul.
Les deux premiers orateurs ont donc parlé de l’absent, mais à côté comme d’habitude On écoute Pink Floyd et ça rappelle de bons souvenirs. Le troisième, c’est le pasteur, pas un mot sur Pierre, il ne l’a pas connu, alors il saisit l’occasion pour faire un peu de théologie, une théologie agressive, personne ne s’y attendait. Il lit des extraits de l’évangile de Marc où il est question de Pierre, c’était cousu de fil blanc.
Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi. Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus. Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Rabbi, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. Car il ne savait que dire, l’effroi les ayant saisis. Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux. (Marc 9, 2-8)
Par un tour de passe-passe dont je ne repère pas toutes les finesses, l’homme de couleur habillé de blanc transfigure notre Pierre en son Pierre. Personne n’y croit vraiment mais il s’obstine, avant de lâcher un peu de lest en citant un agnostique catholique, Umberto Eco. Trop tard.
On est invité à passer entre le cercueil et la famille. Difficile de rendre les honneurs aux vivants et de dire adieu au mort en même temps. Je jette un coup d’oeil à la photo de Pierre jouant de la guitare, hilare, posée sur le cercueil. Je ne parviens pas à imaginer la chose qui est dans la boîte noire, je regarde alors la photographie du gaillard qui n’en finit pas de rire depuis le début de la cérémonie et je ris moi aussi.
L’employé des pompes funèbres arrête la circulation sur l’avenue C. F. Ramuz et le corbillard s’en va, phares allumés, au crématoire de Montoie. On reste sur le pas de la porte de l’église de Chamblandes comme des cons, avec le sentiment que Pierre nous a un peu lâchés et qu’il a pris d’un coup une sérieuse avance. Pour certains d’entre nous la route est peut-être encore longue, on se retrouve donc, pour patienter et prendre un peu de force, au Restaurant du Port de Pully.
Le lac est proche mais les tessons sont rares. J’en trouve quelques-uns en mauvais état.
Dans le parc de la propriété Verte Rive où Guisan est mort en 1960, Vincent Desmeules expose une dizaine de sculptures, fers fins hagards, herbes de rouilles rongées, feux éteints figés, ruines ravalées, petits enfers perdus dans la verdure. A chaque fois la même question, comment faire tourner autour d’un objet un espace sans bord  ? N’est-ce pas aussi inconcevable qu’écouter la radio au milieu de l’océan  ?
M’arrête en remontant devant la forge de Ropraz où Vincent Desmeules réalise ses travaux, fais quelques photos avant de descendre au Mélèze. Arthur monte dans la voiture, la nuit tombe, les filles sont au lit.

Jean Prod’hom

P1100972 P1100963
vincent_desmeules_2 P1100983
P1110005 vincent_desmeules_3
P1110013 vincent_desmeules_4
vincent_desmeules_5 P1110058