Il est sept heures

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Cher Pierre
Il est sept heures, nous longeons silencieux la moraine du glacier d’Aletsch, sur un sentier que l’homme, afin de protéger les alentours de ses excès, nous a interdit de quitter.

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Mais quelque chose apparaît soudain, en contrebas, sur un écran que le soleil a peint en blanc. C’est une biche, sur une sente moins marquée que la nôtre, qui s’attarde et que suit un faon, un peu tête en l’air. Ils croquent au soleil un peu d’herbe et quelques-unes des repousses de la forêt primitive, avant de rejoindre les coulisses et l’ombre.
Une vingtaine de bêtes se succèdent ainsi, elles s’immobilisent dans ce morceau de lumière que semble tenir à l’abri le grondement lointain d’un torrent. Ils défilent dans le même ordre : une biche que suit un faon puis, – c’est comme cela, je crois, qu’on les nomme – , une bichette ou un hère, qui passent puis s’en vont, sans se retourner, dans les jardins labyrinthiques d’un palais sans toit dont on ne voit bientôt plus que les colonnes tordues d’arolle et de mélèze, accrochées à la terre et enroulées à la pierre.
Les bêtes vont dans un silence semblable au nôtre et on aurait voulu que le cortège ne s’arrête pas ; mais cela devait arriver, la dernière bichette sort de l’écran, la forêt immense se referme sur un secret, on ne les reverra pas.
Quant au cerf qui règne sur cette harde, on se demande bien ce qu’il fait de ses jours et de ses nuits, tout l’été, seul et invisible.
Pas loin, les pieds de chat et le gaillet se perpétuent, colonisent la moraine du vieux glacier qui a fait son temps. Inutile d’applaudir, on ne restaurera ni les bisses ni le passé, ils ne reviendront pas.

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Aletsch, lente poussée d’une masse sèche qu’il est à coup sûr déraisonnable de vouloir rapporter ou mesurer à notre temps – on ne l’a que trop fait –, à moins que nous disposions d’un de ces morbiers oubliés dans une fermette en ruine du côté de L’Auberson.
J’aurais voulu plutôt, si les moyens m’en avaient été donnés, noter la lourdeur de cette bête, large et résolue, sur une portée qui aurait été au diapason du grondement des torrents qui tressent leurs rubans en bordure de sa langue ; une lourdeur qui abrase la pierre et les ans, une langue qui avance sans bouger, nonchalante, sans parade, pousse et dort à la fois.
Je ne noterai en définitive que le vent froid qui la tient éveillée, l’eau qui rigole sur son miroir.
Et ceci : on comprend mieux en pratiquant la bête, de loin et de près, l’allure primesautière des ruisseaux qui déroulent leurs caprices au large de nos maisons, en tenant embrassés, tendus, leur commencement et leur fin. Et on se réjouit que nos enfants leur ressemblent.
Il est, je crois, très utile de faire une retraite sur Aletsch, de surfer sur ce radeau qui file la meilleure pente ; elle aura à coup sûr la vertu pédagogique de ramener chacune de nos agitations à une crispation et chacune de nos vanités à de l’écume.
Amitié.

Jean

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