Le brouillard a jeté ses poisons sur le Jorat

Cher Pierre,
Depuis quelques jours le brouillard a jeté ses poisons sur le Jorat, on désespérait un peu ; hier soir pourtant une lueur bleue et rose est apparue au-dessus de la Montagne du Château, elle a fait tache d’huile pendant la nuit et ce matin le ciel avait fait peau neuve, débarrassé de toute cette poix lénifiante. Mais si un jour le soleil ne revenait pas ?

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Ils sont nombreux à se tenir sur leurs gardes, à tout faire pour ne pas faire de vagues, à vivre dans la crainte bien réelle qu’on leur retire un jour le peu qui leur reste, lorsqu’ils auront remis la part destinée à assurer la marche du collectif, son administration, à gonfler le capital de ceux qui le détiennent ou à éponger leurs dettes.
Mêmes craintes du nord au sud de l’Europe – je ne parle même pas ici du reste du monde – auxquelles répondent les discours de nos politiques lestés de promesses creuses. Chacun d’eux ravaude l’immense filet que d’autres ont jeté avant eux, aux mailles si serrées désormais qu’il ne laisse passer plus aucune lumière et fait croire à beaucoup qu’il se confond avec ce qui est. Ajoutant sans le dire – la peur est si mauvaise conseillère – qu’il est préférable, si l’on veut rester dans la partie, de ne plus tenir compte de ce que que nous entendons lorsque nous sommes seuls et qui nous souffle que la vie vaut la peine d’être vécue, petite mélodie que nous étions invités jusque-là à recueillir et à lancer plus loin.
Brouillard empoisonné enveloppant des coques vides, décorées de joutes verbales, de liftings et de parfums de comédie mis en scène par des hommes transparents, on rit jaune des figures que les politiques enchaînent lorsque les journalistes aux abois leur lancent un peu de grain, jeux de cirque qui nous détournent de ce qui se passe en sous-sol et qui pourrait, si nous n’y prenons garde, nous conduire au pire. Nul sarcophage ne saura contenir la pression latente.
On entend pourtant ici et là des voix discordantes et courageuses, dans les écoles et les hôpitaux, dans les banques et les administrations, chez tous ceux aussi qui ont su garder leur indépendance, ont préféré se retirer ou déjouer plutôt que de faire les marchepieds ou les porteurs d’eau.
Je m’étais étonné du silence des intellectuels français sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon dont j’ai suivi quelques-unes des interventions ; j’ignore bien des choses sur tous ceux qui pourraient le soutenir dans l’exercice de la charge pour laquelle il s’est porté candidat, mais je n’ai pu m’empêcher d’entendre en l’écoutant, à chaque fois, une voix presque nue, la voix d’une résistance aux poisons ambiants. J’ai lu ton texte de soutien ce matin, un peu par hasard, il m’a réjoui. Et quand bien même cet homme ne serait pas élu, il aura permis de faire entendre un souffle qui rend l’air à peu près respirable, qui écarte les brouillards et rendent aux corps leurs reliefs, font voir un coin de ciel et tout ce qui va avec : espérances, vues, aspirations.
Amitiés.
Jean