Lorsque je me réveille à cinq heures

Cher Pierre,

Lorsque je me réveille à cinq heures, la maison est froide, l’eau ne coule plus aux robinets des éviers, plus de lumière aux alentours, pas même au carrefour du tilleul. Je fais un feu dans le poêle avant que nous quittions, Louise et moi, le Riau ; il est 7 heures 30, le jour se lève, il fait tout rose autour de Brenleire et de Folliéran ; les vitres de la Nissan sont recouvertes de givre mais la bise est tombée. On roule en silence jusqu’à Valeyres où je dépose Louise qui y passera la journée.

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Les rues d’Yverdon sont encore désertes et la bibliothèque n’ouvre qu’à 9 heures 30 ; je fais l’acquisition d’une paire de gants, lis le journal du jour devant un chocolat chaud dans un café qui donne sur la place Pestalozzi, avant de passer une heure et demie au rez de la bibliothèque municipale. J’y fais la connaissance d’un couple de lecteurs de la région qui, après un passage par la librairie de l’Etage, sont venus compléter leurs emplettes de la semaine. Elle est enseignante chez les tout petits, il est garde-forestier. On parle de Sylvain Tesson, de Nicolas Bouvier, de Jacques Lacarrière, de Pascal Quignard, mais aussi de tout et de rien ; ils sourient, les lèvres et les yeux gourmands. On aurait parlé encore, je crois, s’il n’avaient dû reprendre leur voiture parquée en zone bleue et si, surtout, ils n’étaient pressés de goûter à leur butin.
Je reprends le texte mis en route avant de descendre à Colonzelle ; il tourne autour de l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Je le retrouve dans un triste état et me demande bien ce que je vais pouvoir en tirer. Sandra m’envoie un message, l’électricité a fait son retour au Riau et le chauffage fonctionne ; cette bonne nouvelle me décide à reprendre mon texte depuis le début et à opérer comme le fait le chasse-neige, qui repousse avec sa lame tout ce qui l’empêche de manœuvrer. Quitte à faire place nette, abandonner ma première intention, et reconstruire l’ensemble de proche en proche, en profitant de l’opération pour éliminer ce qui parasite mon propos, de manière à ramener l’ensemble de 13’000 à 7000 signes.
Le service du prêt ferme ses portes à 11 heures et demie, je monte alors dans une petite salle au deuxième étage, mise à la disposition des lecteurs, dans laquelle je fais la connaissance d’un jeune homme qui s’est éloigné de ses frères et soeurs trop bruyants ; il n’a pas d’avance et prépare des examens d’économie. Une jeune fille, dos à la fenêtre, tourne les pages de la Loi sur le travail, elle quittera l’endroit à 12 heures 30, comme moi.
Je mange au restaurant du Château, traverse au moment du café La pierre sans chagrin d’Henri Bauchau dont j’extrais ceci :  Il est vrai que nous désirons être et pouvons / seulement persister. Le verbe manque / pour être au monde et n’être rien, comme si tout le monde tournait depuis toujours autour de la même question.
A mon retour dans les locaux de l’Ancienne-Poste, trois nouveaux occupent la Salle de lecture silencieuse ouverte au public jusqu’à 17 heures, ils pianotent sur leur ordinateur tandis qu’un accordéon nous envoie d’en-bas la rue les notes  ensoleillées d’une ritournelle lointaine. J’apprends que la bibliothèque d’Yverdon est la première institution de lecture publique de Suisse romande, qu’elle a ouvert ses portes en 1761 au deuxième étage du Château – à l’instigation de la Société économique d’Yverdon qui souhaitait mettre à la disposition de ses membres des livres utiles – avant de déménager dans l’ancien Casino (aujourd’hui Théâtre Benno Besson) puis dans l’ancien Hôtel de police (aujourd’hui Maison d’Ailleurs).
Mon nouveau voisin consulte ses mails et les annonces de location de studios à Yverdon, puis des pages sur les troubles affectifs, la schizophrénie, la logorrhée, l’angoisse… Devant, une jeune femme et son ami s’encouragent comme de vieux compagnons de route, ils s’encouragent, se gourmandent, écartent le téléphone que l’autre consulte trop souvent, avant de se retrouver main dans la main devant les pages d’une agence de voyage qui propose des campings de luxe jouissant d’un accès direct à la mer.
A quinze heures mon voisin s’en va, un peu perdu, le regard triste et doux, il me sourit, je lui souris. La nuit tombe, l’étudiant d’économie allume les deux néons, un seul est en bonne santé, l’autre hoquète. C’est un peu à cause de lui que je range mes affaires ; je profite du temps qui me reste pour rédiger ces notes, avec derrière et devant moi une traversée qui commence à ressembler à un itinéraire ; il va falloir pourtant que je coupe encore, la responsable de la revue n’est pas prête à accueillir 1000 signes supplémentaires. Dedans quatre inconnus, les étranglements du néon, le bruit des claviers ; dehors l’accordéon qui s’est tu.

   Tierce

Si tu ne crois pas en la parole du monde
Qui te croira ?

Si tu n’aimes pas la matière
Qui t’aimera ?

Et si tu n’entends pas son rire
Qui te brisera ?

   Henri Bauchau