Champ Mottaux

Vuarrens / 17 heures

Sur ces replats que représentent les dimanches dans l’écoulement de nos jours, deux des forces antagonistes auxquelles nos existences sont soumises et que l’enfant que j’étais se trouvait dans l’incapacité de reconnaître, ont trouvé un visage : celui apaisant, rond, insouciant de la Ficelle et celui nerveux, émacié, soucieux du tram du Jorat.
On montait dans le premier certains dimanches de beau temps pour rejoindre les rives du lac et partager avec d’autres les mêmes joies ; pour dix sous nous glissions vers le paradis, un paradis dont les Lausannois s’étaient fortement approchés en 1953 quand l’ouverture de la ligne ferroviaire de Sébeillon au Flon avait interrompu le pesant trafic des marchandises ; sans compter, flambant neuf, les deux automotrices et les quatre voitures-pilotes mises en service en 1958, – j’avais trois ans –, la passerelle jetée cette année-là par-dessus la vallée du Flon et les trois ascenseurs qui réduisaient les peines des passagers à presque rien. Ces gros travaux au mitan des Trente Glorieuses avaient offert aux familles et aux pousse-pousse une voie royale du centre ville aux rives du lac.
Je me souviens de la démarche décidée du pilote rejoignant l’automotrice en tête de rame, du bruit flûté des portes coulissantes, de la tendreté des joints en caoutchouc entre lesquels nous aimions glisser nos doigts, du bruit sonnant des couvercles sur les cendriers, du tunnel noir et cru duquel nous sortions un peu avant Montriond, aveuglés par la chaleur et le soleil qui ne nous lâcheraient plus, de la Coulée verte des Jordils, fleurie par les jardiniers de la ville, à Ouchy qui ressemblait à une carte postale. Les signaux étaient au vert et le ciel au bleu.
On faisait les quais en équilibre sur les murets, jusqu’au débarcadère d’où l’on jetait aux cygnes et aux canards le pain sec mis de côté pendant les semaines précédentes ; ou jusqu’à Paudex où l’on jouait aux dés avec les galets. On regardait aller et venir les bateaux et passer les inconnus dans  les jardins du Beau-Rivage, on mangeait une glace. Suffisait-il donc d’être dans le bon wagon pour être heureux, de rouler en-bas la pente pour goûter aux joies immédiates que ceux qui nous avaient précédés avaient conçues pour que nous puissions meubler nos dimanches en devenant les hôtes étrangers de notre propre ville ?
La Ficelle a mis à ma disposition une idée de confort et, dans sa robe bleu ciel et sa blouse blanc écru une idée d’élégance. Une idée de solidité aussi, d’assise et de foi, une idée de stabilité à l’image de l’écartement de ses rails (1435 millimètres) et de la largeur de ses hanches (3000 millimètres). Une idée d’évidence que dégageaient les immenses yeux transparents de ses automotrices. Une dignité enfin, à l’image de son pantographe qui faisait penser aux bois du cerf. La Ficelle a été à l’image de ce bonheur partagé qu’on atteint sans efforts, en glissant sur des rails – mais qui allait s’avérer créé de toutes pièces, comme les ruines chimériques de la Tour Haldimand.

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