Beauregard

Moudon / 15 heures

Mais, pour en revenir au choeur des petits séminaristes, la nostalgie qu’il éveillait en moi, ce n’était pas seulement ce plaisir mêlé de regrets que nous éprouvons toujours à ranimer des souvenirs d’enfance qui, avec le recul du temps et l’amère expérience que nous avons acquise depuis, nous reviennent parés de couleurs charmantes, mais bien plus le malaise que me causait l’antinomie, qui se révélait soudain à moi avec une horrible évidence, entre ce que je n’avais jamais douté de devenir et ce que j’étais devenu : n’avais-je pas creusé de mes propres mains le fossé infranchissable qui me séparait de ma jeunesse ? Qu’on me comprenne bien, il ne s’agissait pas de déplorer mon impuissance d’adulte à déserter le monde brutal, sec, désespérément impropre à toute aventure mythique où nous nous démenons avec une férocité d’araignée pour m’introduire ensuite, à la faveur d’une évocation précise, dans ce monde perdu auquel les hommes attachent si douloureusement leurs regards – quant à moi, je tiens celui que nous qualifions de réel pour seul digne de notre condition, préférant depuis tout le temps la lumière rigide de midi aux vapeurs du soir, la rigueur d’une vérité aux replis du mensonge, la nudité aux parures. Bien au contraire, ce qui me déchirait le coeur, c’était de découvrir dans les profondeurs de mon enfance tout autre chose que des rêves dérisoires : des passions vivantes et par exemple l’impossibilité foncière de pactiser avec ce que j’exécrais, la certitude puérile d’être tout à fait maître un jour de disposer du monde qui s’étendait devant moi comme un domaine ouvert, l’incapacité de prendre mon parti du sort qui m’était fait et d’apaiser en moi une brûlante soif d’exigences.

Louis-René des Forêts, Le Bavard

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