Rez B (Célestin Freinet X)

Le Mont-sur-Lausanne / 9 heures

Mais les deux hommes ne parlaient pas le même langage, ne regardaient pas la vie avec les mêmes yeux : l’un était encore fasciné par les améliorations matérielles, par les conquêtes techniques, par l’accroissement évident du pouvoir de l’homme sur la nature, toutes choses qui ne sont certes pas indifférentes au bonheur, mais qui n’en sont cependant pas des conditions essentielles puisqu’elles peuvent voisiner avec l’extrême détresse, avec le désordre qui décompose et tue, avec le déséquilibre qui anéantit jusqu’aux raisons de vivre. Seulement, il n’avait pas conscience des faiblesses et des erreurs qui sont à l’origine de ce désordre et de ce déséquilibre.
L’autre, Mathieu, avait sur lui cette supériorité de n’avoir jamais surestimé les possibilités d’une science qui étalait orgueilleusement ses conquêtes, d’avoir jugé à leur juste valeur des techniques qui n’ajoutent rien à ce qui fait la vraie valeur de la vie, d’avoir conservé merveilleusement cette liaison intime, à la fois spirituelle et matérielle, avec le passé familier, et de juger les événements avec une étonnante clairvoyance qui lui donnait comme une assise de vivace optimisme. […]
Je cherche comme vous : quand je discute, je ne fais que me préciser à moi-même ce que je sens parfois confusément ; je tourne et retourne les idées pour les ajuster à une conception de la vie que je crois juste et féconde. J’ai le sentiment précis de la direction dans laquelle nous devrions marcher, mais c’est à mesure que j’avance que je reconnais mon chemin. Vous pouvez toujours m’accompagner si vous ne craignez pas les détours, les pauses au bord du fossé, les retours en arrière pour se convaincre qu’on n’a pas dévié et se rassurer soi-même […].
Et là, à cette profondeur, quiconque sait encore réfléchir sainement, parvient alors à dépouiller l’illusion des mots et la vanité enfantine des systèmes pour retrouver, sans verbiage ni fioritures, les grandes idées directrices de l’activité des hommes, qui sont bien plus simples et bien moins nombreuses qu’on ne croit.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Retrouver les lignes de vie

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