Les Planches (Célestin Freinet XVI)

Le Mont-sur-Lausanne / 13 heures

Vous n’avez jamais entendu de ces chansons composées dans nos villages par des hommes d’un autre âge ? C’était comme le journal chanté du pays, dont chaque strophe avait son rythme familier, avec parfois de naïves et émouvantes envolées lyriques et sentimentales ; ou bien elles disaient la nostalgie des soldats qui restaient de si longues années à la guerre qu’ils ne reconnaissaient plus même à leur retour le chemin de leur demeure. […]
Encore une fois, je ne procède nullement à une apologie fanatique et partiale du passé ; je ne prétends même pas que, tout compte fait, la vie y ait été plus efficiente et plus acceptable que de nos jours. Quant à la misère et à l’obscurantisme, tout est relatif ; nous en supportons encore une part suffisamment infamante pour juger avec moins de rigueur l’effort social et humain de nos pères. J’ai voulu seulement insister sur ce fait que tout n’est pas mauvais dans ce passé, que tout n’est pas à négliger ou à rejeter dans le reliquat des luttes menées par les hommes dans la poursuite obstinée du bien-être et de l’idéal ; et qu’une science, une philosophie, une éducation qui prétendraient se couper de ces racines puissantes et déterminantes risqueraient fort de faire fausse route […]
Voilà encore un jalon de jeté, rien ne presse, n’est-ce pas ?

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I
L’Education du Travail, Les paysans, 1949

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