Montheron (Célestin Freinet XVII)

Lausanne / 7 heures

Nous naissons dans un certain milieu, qui est ce qu’il est. Nous contractons, dans notre toute première enfance, des habitudes dont l’empreinte de s’effacera jamais. Les modes de vie matérielle, intellectuelle, morale et techniques auxquels nous sommes formés dans nos familles et dans nos villages – ou dans les maisons claires des faubourgs citadins, dans les masures des quartiers populeux ou dans les corons des villes tentaculaires –, ces modes de vie seront si déterminants pour notre orientation à venir qu’il nous sera bien souvent impossible de nous dégager de leur emprise. Que cette réalité gêne ceux qui prétendent pétrir à leur guise les corps et les âmes, cela ne fait pas de doute. […]
Dans l’espoir de faire plus vite du nouveau, afin d’avoir les coudes plus franches pour d’orgueilleuses et arbitraires constructions, vos mains ont essayé témérairement de couper l’arbre de ses racines, comptant modifier ainsi, au gré des politiciens, la couleur ou la portée du feuillage, la splendeur des fleurs et la saveur des fruits.[…]
C’est pourtant la folle opération qu’a tenté de réaliser l’école contemporaine. On a cru qu’on pouvait impunément, et avec profit, arracher l’enfant à sa famille, à son milieu, à la tradition qui l’a couvé, à l’air natal qui l’a baigné, à la pensée et à l’amour qui l’ont nourri, aux travaux et aux jeux qui ont été ses précieuses expériences, pour le transporter d’autorité dans ce milieu si différent qu’est l’école, rationnel, formel et froid, comme la science dont elle voudrait être le temple.

C’est peut-être la le plus grand drame – et vous ne le soupçonnez même pas ! –, l’erreur fondamentale qui suscitera et nécessitera des pratiques qui vous sont propres et que vous vous étonnerez ensuite de reconnaître inopérantes et dangereuses. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du Travail, Les dangers de la scolastique, 1949

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