Jardin (Célestin Freinet XIX)

Riau Graubon / 16 heures

Ils marchaient quinze heures, et puis encore quinze heures, et cela semble une bien pénible épreuve pour vos corps usés de citadins et vos jambes que l’auto et le train ont déshabitués de l’effort. Pour fuir, ou même simplement pour jouer, pour jouir de l’exercice naturel et harmonieux de son corps, le lièvre trotte pendant des heures et des heures à travers la montagne. Nos voyageurs partaient de même, le pied leste et le corps souple, à peine assagis à leur arrivée à la ville, prêts à repartir quelques heures plus tard, fiers et joyeux sur la route du retour.
– Mais que de temps perdu par rapport à la rapidité des transports actuels !
– Pourquoi du temps perdu ?… Si on raccourcissait les délais de transport pour mieux employer d’autre part les heures ainsi économisées !… Mais a-t-on vraiment fait quelque chose dans ce sens ?…
Les voyages n’étaient en eux-mêmes ni une souffrance ni un sacrifice. On chantait, on riait, on voyait des pays nouveaux ; on parlait chemin faisant, ou au hasard des haltes dans les fermes, avec des étrangers qui vous donnaient des nouvelles ; on se familiarisait avec d’autres champs, avec des cultures inconnues. Et on s’en retournait au village avec l’auréole de celui qui a vu !
Non, la suppression de ces convois n’est pas forcément un progrès humain. Il pourrait et devrait l’être. Pourquoi ne l’a-t-il pas toujours été ? C’est justement ce que j’essaie d’expliquer. 

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail,1949
Le progrès technique est-il forcément un progrès humain ?

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