Allée du cimetière (Célestin Freinet XXII)

Corcelles-le-Jorat / 10 heures

– […] Nous jetons des ponts par-dessus les trous béants des mystères de la nature ; nous allons élargissant le royaume de l’homme, à mesure que recule, en conséquence, la puissance de l’erreur, de la magie, de la religion.
– Mais, comme on ne fait en définitive que reculer le mystère, l’homme se retrouve pour finir sur l’autre bord du trou béant pour contempler avec la même frayeur inquiète d’autres trous béants. Vous faites effectivement reculer une erreur, ou la magie, ou la religion, mais pour buter avec autant de violence contre d’autres erreurs, contre les modernes magies au poison plus subtil… Mirages que tout cela ! […]L’outil vaut d’ordinaire ce que vaut l’ouvrier. Vous avez cru qu’on pouvait renverser le propos et que le perfectionnement de l’outil perfectionnerait l’ouvrier. Il en fait trop souvent l’esclave. Là réside le grand drame de notre civilisation capitaliste. Sous le flot sans cesse grandissant des connaissances, l’homme déchoit parce que tout, autour de lui, l’arrache à lui-même et contribue à le détacher de ses pensées intimes. Comme si le centre du monde devenait la connaissance et les réalisations qu’elle suscite. Quant à regarder en soi, à réfléchir sur la nature et le devenir de ses actes, à faire peser sa pensée personnelle sur les destinées dont il participe, quant à diriger sa propre vie, on s’y essaie de moins en moins.
Et l’école a sa grave responsabilité dans cette « superficialisation » de la nature humaine ; elle a sa révolution à accomplir, dans le cadre des réalités ambiantes, si elle veut vraiment marcher, comme elle le prétend, vers la liberté et la lumière.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Culture et connaissances

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