Jardin (Célestin Freinet XLV)

Riau Graubon / 16 heures

Ah ! si on exigeait de moi que je ne pense, pendant des heures, qu’à l’étroit et régulier mouvement de ma faux, je serais contraint à une concentration, qui supposerait une tension nécessitant une proche détente. Je puis par contre faucher tout le jour, sans même que ce travail me paraisse monotone, à condition que ma faux coupe bien, naturellement.
Mais il m’arrive parfois d’oublier ce rythme et cette harmonie. Il est l’heure de dîner… Ma femme attend avec son plat de pommes de terre tout juste encore tièdes. Mais je m’obstine à terminer ce carré. Il y a alors concentration déplorable. Je ne vois plus qu’un but étriqué : terminer ce carré. Pendant quelques instants, plus rien n’existe autour de moi, ni le grillon que je blesse, ni le fruit que mon outil embroche, ni les nuages qui s’amoncellent derrière la montagne, ni le passant qui a pourtant hasardé une parole aimable. Mais aussi mon esprit se fatigue, mes nerfs se tendent, mon cœur s’agite, et je pousse un « ouf ! » de soulagement quand la tâche est finie. J’ai besoin alors non seulement de repos, mais aussi de détente et de distraction pour chasser cette obsession, pour penser à autre chose.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La distraction n’est nullement une nécessité

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