Baie de Brandon

Fahamore / 12 heures

Cher Pierre,

Quand on eut fait nos valises et qu’on les eut placées côte à côte dans le coffre de la Skoda louée à Cork, on se rendit en famille au centre-ville, plus précisément au Fenton’s of Dingle pour un dernier repas ; je commandai une bière brassée dans le Kerry et, tandis que nous nous réjouissions des heures passées ensemble, j’ouvris à la dérobée le cahier dont je ne m’étais pas séparé depuis que nous avions quitté le Riau.
Je le refermai bien vite, les cinq premiers pages regorgeaient de débris : plans foireux notés peu avant qu’ils ne prennent l’eau, nuances de vert – vert pré, vert bocage, vert maigre, lagon, vert foncé de Sibérie, vert acide, vert Austerlitz -, idées mal équarries, bois de chauffe, morceaux de terre cuite, chutes, pensées orphelines, bois flottés, vues télégraphiques du Blasket, de Cobh et de Dublin, adresses, horaires de train, variétés de gris, planches rongées par le sel, larmes, bonnes adresses, petites et longues séries, adresses e-mai, plumes et images de mon naufrage – une chaise, un escabeau, des pommes.
Les pages suivantes de mon cahier étaient blanches, pas un mot à propos de ce dont j’avais entraperçu la trace au Grand Blasket et dont je cherche la formulation, qui mettrait ma vie enfin à l’abri du trop tard et du trop tôt, là où elle a commencé, juste assez tôt pour faire avec ce qui lui manque et la remplit, là où tout continue. Et y être pour de vrai.

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