Rua do Barredo

Porto / 16 heures

Cher Pierre,
Les Portugais sont très disciplinés, on le constate dans les administrations, les boulangeries ou aux arrêts de bus. Ils prennent place toujours à l’extrémité de l’unique file qui se constitue, en maintenant l’intervalle qui convient, sans jamais resquiller, et la règle souffre d’aucune exception. Leur patience n’est pourtant pas quelconque, elle recèle une couleur particulière, qui n’est pas celle de la servilité mais celle d’une retenue profonde, qui serait jugée sévèrement chez nous, qui les amène à parler bas en remuant à peine les lèvres et en exécutant non seulement un minimum de gestes mais encore des gestes de faible amplitude. Ils font entendre sans le vouloir une inquiétude silencieuse, comme s’ils reconnaissaient au cœur même du monde qu’ils habitent une puissance qu’ils souhaiteraient ne pas alerter, qu’ils cherchent pourtant des yeux, un peu au-dessus de l’horizon, en direction de cette Afrique qu’ont rêvée de Belem ceux qui s’y sont perdus, et qui donne à ceux qui sont restés sur les rives de Atlantique, l’air d’enfants tristes.
Le bus 432 me conduit à 8 heures 15 à Oriente ; contrairement à hier matin où le Tage était pris dans une nasse de brouille matinale, épaisse et humide, dans laquelle disparaissaient les embarcations des pêcheurs, ce matin le soleil claironne et nous serre déjà dans son étau. Si l’on excepte les étrangers qui visitent Lisbonne et qui, malgré d’atroces souffrances, ne ménagent pas leurs efforts pour ne rien perdre de ce qui est à voir, les autres réfléchissent à deux fois avant d’entreprendre quoi que ce soit. Il faut dire que le prix de l’ombre est monté sensiblement depuis quelques années, et le changement climatique est sur le point de faire éclore une nouvelle classe de marchands.
Le Centre commercial de Vasco de Gama est encore fermé, je découpe donc l’heure qui me sépare du départ pour Porto en petits morceaux indépendants, sous les grandes arches de béton de cette gare construite à l’occasion de l’exposition internationale de Lisbonne en 1998. Je reçois un mail de Yara, l’artiste autrichienne rencontrée hier sur les rives du Tage, elle a utilisé Google pour traduire mon billet de la veille. Je suis la même procédure pour passer de l’allemand au français. De gros progrès ont indéniablement été faits dans la traduction automatique.
L’Alfa Pendular quitte Oriente à un peu plus de 10 heures, sans plus aucune place libre ; je me retrouve côté-fenêtre et m’en réjouis, mais avec la locomotive dans le dos, c’est plus embêtant, si bien que je perds le nord rapidement et ne parviens à le retrouver partiellement qu’en réalisant des contorsions imaginaires et des prodiges de réflexion ; c’est épuisant. Finalement la terre retrouve naturellement son aplomb.
Se déroule sans couture au nord de Lisbonne un territoire d’herbes sèches, troué par des dépôts, des oliveraies, des pinèdes, des gares, des cimetières, des bouts de désert ; des parchets de vigne aussi, des chênaies, sans que jamais rien ne laisse prévoir l’ordre de leur succession ni non plus ne vienne le déjouer. Mais aussi des villages et des cabanons, des routes et des chemins qui désenclavent ce bric-à-brac ; parfois un homme avec une chemise blanche, qui ressemble à un passant égaré dans un labyrinthe auquel il préfère ne pas toucher ; parfois à l’inverse un homme dans les champs, en sueur, dont la couleur de peau se confond avec celle de la terre. On traverse bientôt les nuages de cendre des incendies de Gois qui jettent leurs saletés dans le bleu du ciel.
La terre se plisse soudain davantage, la surface des parcelles se réduit, les maisons se multiplient, même si on ne sait toujours ce que font les habitants de leurs jours lorsqu’ils ne creusent pas le lit des suivants.
Un tunnel efface le tout et le Pendular fait sa première halte à Coimbra. Le quartier de la gare n’engage pas le pèlerin même si saint Antoine s’y est arrêté ; on y a en effet beaucoup prié autrefois, vraisemblablement dans un autre quartier que celui de la gare. Pas sûr que je vienne en vacances dans le coin, même s’il dissimule, j’en suis certain, une âme et des charmes discrets. On traverse enfin le Douro sur les rives duquel s’élève Porto. Je n’en verrai pas grand chose.
Plus de 50 fidèles récitent le rosaire dans l’église d’Igrega do Carmo ; certains se la jouent solo sur les bas-côtés, à genoux devant le crucifié, la vierge ou saint Benoît. Le rococo donne un air de fête à des édifices dont le gros œuvre relève de l’art militaire, avec leurs boules de Noël, leurs colonnes torsadées, les crèches, les bougies ; et les vieux qui constituent le gros de ce groupe de fidèles n’ont rien perdu de leur émerveillement d’antan, il ne leur manque qu’un peu de vivacité.
Les azuléjos eux vieillissent mal et leur restauration n’améliore rien, d’autant que les scènes représentées, comme dans le cloître de la cathédrale, donnent une image du désœuvrement monochrome et improductif de la noblesse portugaise du XXVIIIème siècle ; les azuléjos de la gare centrale ont mieux résisté. Quoi qu’il en soit, ces morceaux de terre cuite vont tous finir dans le Douro sur les quais duquel grouillent une foule de vacanciers heureux.
Je les quitte réconcilié, avec la hâte de retrouver la tranquillité d’Alcochete et la rive gauche du Tage. Il fera nuit quand j’arriverai, la pêche à pied atteindra demain.

 

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