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Riau Graubon / 16 heures

Voyage en Amérique du Sud cet après-midi, sur La Trace des Indiens disparus, un film que Pierre-André Thiébaud a réalisé en 2002 en compagnie d’Alain Monnier. Beau film qui dresse un double portrait : celui – en creux – d’Alfred Métraux qui s’y rend pendant les années vingt et trente, et celui de trois des lieux que celui-ci a traversés. Halte d’abord à San Miguel de Tucumán, au nord-ouest de l’Argentine ; l’ethnologue y fonde en 1926 l’institut d’ethnologie dont il garnit les rayons de tout ce qu’il ramène de ses expéditions (des milliers de pièces), dans des charrettes tirées par des boeufs. La vie a bien changé à Tucumán.

Thiébaud et Monnier se rendent ensuite dans le Chaco, à Las Lomitas, au nord-est de Tucumán. C’est là que Métraux rencontre les Tobas en 1932, apprend à les connaitre mais aussi découvre les ravages de la petite vérole – dont la contagion est favorisée, écrit Métraux, par les commandants des fortins de l’état argentin. A défaut de pouvoir les aider comme il le voudrait, il consignera leurs épreuves, sauvant au passage un enfant de la morsure d’un serpent. Thiébaud et Monnier se mettent à la recherche du rescapé qu’ils retrouvent au-delà d’une plaine et de marécages habités par des colonies de jabirus.

La troisième partie du film nous emmène sur les hauts-plateaux boliviens, chez les Chipayas, près du lac Poopó, où Métraux avait espéré rencontrer un peuple qui aurait échappé aux conséquences de la conquête espagnole et qui aurait donné à voir la vie andine d’avant le désastre. Thiébaud et Monnier rencontrent à cette occasion les petits-enfants des hommes rencontrés par Métraux ; ils ont dû quitter les lieux depuis qu’une inondation a détruit leurs maisons, ils n’ont pu sauver ni leur bétail ni la récolte de quinoa. La pierre de Marcacollo, sur laquelle les Chipayas sacrifient aujourd’hui encore des lamas pour obtenir de belles récoltes n’a pas bougé.

 

Comment et pourquoi devient-on ethnologue ? Cette question, je me la suis souvent posée et, je le sais, nombre de mes collègues ont pour leur part essayé d’y répondre. Je crois qu’elle est double, et que bien sûr la réponse l’est aussi : entrent en jeu, tout d’abord, le facteur personnel, le tempérament de l’ethnographe, je préfère dire l’anthropologue, ensuite, le facteur social, c’est-à-dire tout ce qui dans son temps, sa civilisation, a pu le pousser sur la voie qu’il a choisie. La plupart des ethnographes, surtout ceux qui ont travaillé sur le terrain, sont, dans une mesure ou une autre, des rebelles, des anxieux, des gens qui se sentent mal à l’aise dans leur propre civilisation. Ce caractère subjectif est si évident que l’on a même essayé de voir en lui ce qui distingue l’anthropologue du sociologue. Certes, leurs deux disciplines sont connexes, mais l’anthropologue se sent gêné dans sa propre société, alors que le sociologue s’y trouve bien et ne cherche qu’à la réformer. Cependant nous pouvons négliger pour l’instant ce facteur personnel et considérer l’autre aspect de la question, qui nous reporte à l’époque où je suis devenu ethnographe, au moment où j’ai senti ma vocation s’éveiller, et tenter de déterminer ce qui, dans le milieu où je vivais, a pu la susciter. Ceci se situe vers les années 1924, 1925, 1926, et l’on sait ce que ces années ont représenté dans le mouvement de la pensée.
J’y songe encore avec une véritable émotion ; c’était une période d’ébullition, de rébellion et nous en étions tous secoués. Pour le dire d’un mot, le surréalisme débutait, et c’est alors qu’il a été le plus vigoureux. Je n’ai pas fait partie du mouvement, mais j’ai connu beaucoup de surréalistes, j’ai eu pour ami Georges Bataille, bref, j’ai suivi ce courant, auquel l’ethnographie a apporté des éléments extrêmement précieux. Brusquement, les peuples exotiques venaient confirmer, en quelque sorte, l’existence d’aspirations qui ne pouvaient pas s’exprimer dans notre propre civilisation. (…)
C’est à ce moment-là que j’eus l’occasion de faire mes premiers travaux sur le terrain et c’est alors que me fut donnée la révélation d’autres civilisations. Dans ces cultures nouvelles – nouvelles pour moi, pour nous – que j’ai pu étudier, et qui appartiennent pour la plupart à l’Amérique du Sud, j’ai éprouvé un sentiment très différent de celui auquel j’aurais pu m’attendre : je m’y suis senti extrêmement à l’aise et beaucoup moins dépaysé que dans ma propre civilisation. Pourquoi ? Peut-être parce que j’ai perçu autour de moi un rythme plus lent, parce que les êtres que j’abordais ne souffraient pas des problèmes qui nous accablaient tous, et ceci était pour moi une espèce de repos. Je crois aussi que cette prise de contact avec les civilisations primitives m’a fait sentir qu’au fond, la protestation qui m’avait précisément poussé vers des civilisations tellement éloignées de la nôtre, trouvait son motif dans une sorte de nostalgie, une nostalgie que nous, hommes d’Occident, avons, je crois, ressentie de tout temps et que j’appelle d’un terme peut-être comique, enfin que je veux tel, la nostalgie du néolithique. Il me semble, et cela sans vouloir tomber dans un rousseauisme facile, que l’humanité a peut-être eu tort d’aller au-delà du néolithique.

Entretiens avec Alfred Métraux
L’Homme / Année 1964
Volume 4 /Numéro 2

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