Les Plages

La Grande-Motte / 11 heures

La pluie de cette nuit a transformé la neige des jours passés en une pâte de verre dépoli marbrée de terre de Sienne. Il est cinq heures et demie lorsque je quitte le Riau, il pleut encore. Beaucoup de vent, le brouillard se lève sur l’Isère. J’arrive à Montpellier à 11 heures, dunes, barrières et herbe sèches sur la côte, il vont par deux sur l’estran, babillent, avec à côté la mer vert bouteille qui les suit en secouant sa tignasse blanchie par le vent.
Il en faut du courage, je bois un café et mange un sandwiche au Buffalo Grill, sur une aire de repos à proximité de Béziers. Je me demande comment je suis arrivé là, on imagine que ce qu’on entreprend est au-dessus de nos forces, à cause de l’obscurité, de la pluie, du vent ; de la fatigue aussi, des camions, de la solitude, du mal de tête. Mais quelque chose bascule soudain et tu te retrouves sur l’autre versant, tu te rends compte que tu es sorti de la nuit ; et pour fêter ça une bande de ciel bleu traverse le ciel d’est en ouest.

De hauts platanes aux branches tordues bordent l’une des rives du canal. Un frêne étend ses bras, les creuse en berceau comme seuls les frênes savent le faire ; ses fruits en grappe, secs et tremblants, dansent sous mon nez à l’étage de l’Hôtel du Canal. Un enfant passe sur le chemin de gravillons, jette un coup d’œil aux bateaux à quai, un index sur les lèvres, pensif ; il est 16 heures, il rentre de l’école. En haut le blanc et le bleu terre de ciel, en-bas dans le miroir du canal la même chose, mais en miettes.

Elle est petite et a 83 ans, bonnet épais, chiné, elle se promène le long du Grand Bassin, bottines doublées de peau de mouton. Elle est originaire de Vicenza, a connu son mari vénitien dans les terres ingrates du sud, où leurs parents respectifs migrent entre les deux guerres, entre Rome et Naples, dans ces terres que Mussolini a décidé de bonifier.
Au début des années 50, elle et son mari migrent en France, lui travaille la terre entre Carcassonne et Toulouse, elle fait des ménages, accouche de deux garçons et de deux filles avant que le malheur leur tombe dessus : un camion heurte leur 2cv ; son mari est tué sur le coup, sa fille cadette est entre la vie et la mort à l’hôpital pendant 8 mois. Le dernier né n’a pas une année, l’aînée va sur ses douze ans.
Nous sommes à la fin des années 60, la veuve ne touchera aucune pension au prétexte que son mari est responsable de l’accident. Une course sans répit commence, qui se poursuivra pendant une cinquantaine d’années ; pas simple de faire vivre, d’éduquer et de nourrir quatre enfants : des petits boulots à gauche et à droite, des ménages, des travaux dans les champs et dans les vignes. Les curés de l’école Jeanne d’Arc de Castelnaudary l’engagent au presbytère, elle y travaillera trois jours par semaine, ménages encore, cuisine aussi, un travail surtout, déclaré, qui lui permettra de cotiser et de toucher aujourd’hui une petite pension. C’est à 80 ans qu’elle a senti ses forces faiblir et qu’elle a renoncé aux ménages.
Ma copine est fière de sa vie et considère avec sévérité le maigre courage des gens qu’elles croisent. Son aîné est militaire à Niort, son aînée infirmière-cheffe à Toulouse. Son cadet ne l’a pas tout à fait quittée, il travaille pour la commune de Castelnaudary ; quant à sa cadette, victime de l’accident qui a bouleversé leur vie, elle s’est mariée, aura été heureuse quelques années ; elle meurt d’un cancer à 44 ans.
Elle se promène chaque jour, tricote, fait des courses, lit le journal. Si elle est sortie de chez elle cet après-midi, malgré le froid, c’est parce qu’à la radio et à la télévision il n’y en avait que pour Johnny Halliday. On s’est quitté, elle habite une toute petite maison que ses économies lui ont permis d’acquérir au-dessus du Passage des Mésanges.

Leave a Comment