Ceux qui sont nés dans la pente | La Ficelle 5

Cher Pierre,

Jusqu’à l’autre jour, les pousses du blé d’automne gazonnaient la terre noire, les taupinières indiquaient que la vie n’avait pas cessé de faire ses galeries sous nos pieds. La neige est tombée d’un coup, tout a disparu, tout est noir, blanc et gris, mis à part les fruits de l’églantier et du sorbier, les piquets orange que Jean-Jacques a plantés le long de la route et la lame bleue avec laquelle il repousse la neige à l’aube, chaque hiver. Tu écrivais :

Nous avons tous été enfants. Nous avons eu notre part de parfaite félicité, goûté la douceur, la quiétude de l’immanence pure, participé de la création tout entière, de son infinité, de sa gloire, de sa profusion, de son éternité. Nous avons vécu sans savoir et cette ignorance miséricordieuse, avec les soins, la protection, les ménagements dont on nous entourait, font des premières années ce matin frais, cette aube d’été, cette réserve de liesse dont le souvenir est à la fois l’archétype perdu de tous les bonheurs et l’idéal inaccessible vers quoi on s’obstine à tendre.

Lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois, l’enfant qui ignore tout des forces qui l’assaillent ne voit que la nuit. Si bien qu’il se doit de trouver au plus vite une main courante à laquelle s’accrocher pour apprivoiser la pente qui l’emporte vers le bas, mais aussi pour être en mesure, le moment venu, de remonter au lieu même où s’est nouée l’énigme. Je suis né à mi-pente entre lac et Jorat, à Riant-Mont, sur un replat salutaire qui m’a évité, aussitôt après avoir vu le jour, de rouler à mon delta. Certaines réalités familières se sont chargées ensuite, comme dans un premier langage, des sensations qui m’affectaient alors et ont permis que je m’oriente. Ainsi la Ficelle au sud, reliant le centre-ville avec le bleu du lac, et le Tram au nord, qui nous emmenait aux lisières de l’arrière-pays vaudois.

On montait dans la Ficelle certains dimanches de beau temps pour rejoindre en famille les rives du Léman ; pour dix sous nous glissions avec nonchalance vers le paradis. Les  héritiers de Jean-Jacques Mercier en avaient soigné l’accès avec l’inauguration en 1954 de la ligne ferroviaire Sébeillon-Le Flon et l’abandon du trafic de marchandises ; mais aussi, en 1958, avec la mise en service de deux nouvelles automotrices et de quatre voitures-pilotes flambant-neuf, bleu ciel et blanc écru – j’avais trois ans. La passerelle jetée cette même année par-dessus la vallée du Flon et les trois ascenseurs qui nous soulevaient le coeur avaient réduit les peines des passagers à presque rien. Ces travaux au mitan des Trente Glorieuses avaient mis à la disposition des familles et de leur pousse-pousse une voie royale qui les conduisait en sept minutes de la grisaille des jours ouvrables au bleu radieux du lac.

Je me souviens de la démarche rassurante du pilote rejoignant l’automotrice en tête de rame, du bruit flûté des portes coulissantes, de la tendreté de leurs joints en caoutchouc entre lesquels nous aimions glisser nos doigts, de la graisse épaisse sur la crémaillère, des radiateurs brûlants en hiver, du tunnel noir et cru duquel nous sortions un peu avant Montriond, aveuglés par le soleil qui ne nous lâchait plus, de la Coulée verte des Jordils à Ouchy.

On longeait les quais en équilibre sur les murets, jusqu’au débarcadère d’où l’on jetait aux cygnes et aux canards le pain sec mis de côté ; ou jusqu’aux chimères de la Tour Haldimand, à deux pas de l’embouchure de la Vuachère où l’on jouait avec les galets et les bois flottés. On regardait les bateaux passer au large, une glace à la main, et les inconnus se promener dans les jardins du Beau-Rivage. Suffisait-il donc d’être dans le bon wagon pour être heureux, de rouler en-bas la pente, tout droit, pour faire battre le coeur de nos dimanches en devenant les hôtes de notre propre ville ?
La Ficelle m’a initié au confort et, dans sa livrée bleue et blanche, à une certaine idée de l’élégance. A une idée de solidité aussi, de stabilité, produite par l’écartement de ses rails (1,435 mètre) et par la largeur de ses hanches (3 mètres). Une idée de confiance également, que dégageaient le front généreux et les immenses yeux de son automotrice. Une dignité enfin, celle que portait haut le pantographe qui se déployait comme les bois du cerf au sommet de sa tête. La Ficelle incarnait l’image de ces bonheurs à portée de main, rassurants, partagés, sans aspérité.

S’il suffisait de sept minutes à la Ficelle pour nous déposer de plain-pied aux portes du paradis, le Tram du Jorat, habillé lui aussi de bleu et de blanc, réclamait une demi-heure pour nous conduire sur les hauts de Lausanne, en suivant les méandres du Flon qui allait rejoindre ses sources du côté des Liaises. Le Tram avait des manières qui s’opposaient en tous points à celles de la Ficelle, d’abord parce qu’on y montait le dimanche par n’importe quel temps. Et puis, à la rondeur, au chuintement, au silence ouaté de la Ficelle, à son assurance et à ses préférences pour la ligne droite répondaient le visage un peu sec du Tram, son profil décidé, obstiné même, le balancement latéral de son corps osseux, le claquement nerveux que faisaient entendre ses portes lorsqu’on les fermait, le grincement des roues sur les rails, sa tôle un peu raide qu’une toux invisible secouait dans les courbes, le faible écartement de ses rails (1 mètre), l’étroitesse de son bassin (2,150 mètres), le caillebotis à l’avant et à l’arrière des voitures, son pantographe à bras unique. Mais aussi, pour nous les enfants qui voulions y grimper, la haute marche qui nous obligeait à demander de l’aide.

Aux habitations souriantes de Montriond et à la coulée fleurie des Jordils répondaient les fermes solitaires et les champs déserts d’Epalinges, les sapins verts et les épicéas noirs du Jorat ; à la foule d’Ouchy répondaient quelques inconnus qui allaient rejoindre d’autres inconnus, une vie faite à la main, fuyante et sombre.

Le Tram nous déposait à deux pas de chez mes grands-parents maternels qui s’étaient établis là, En Marin ; une étrange pesanteur et des humeurs sèches les habitaient, le visage creusé par les jours, ils nous donnaient à voir les peines qu’entraînait la gestion d’un minuscule domaine, avec ses quelques bêtes, son verger et ses légumes, ses recoins et ses dépendances, ses escaliers et ses combles, ses secrets, ses silences.

Pendant cinq ans, entre 1958 et 1963, date à laquelle la ligne du Jorat fut démantelée, nos dimanches se sont succédé, lisses et lumineux, rudes et mystérieux, mais d’une évidence sans accroc, celle dont nos premières années habillent tout ce qui les entoure. Et si la Ficelle nous ramenait en fin d’après-midi à la maison, le Tram poursuivait sa route, déposait quelques inconnus à proximité des fermes foraines de Vers-chez-les-Blanc ou de la Claie-aux-Moines, de Corcelles-le-Jorat ou de l’Ecorcheboeuf, avant d’aller se perdre dans la nuit du côté de Savigny et de Moudon. Rien n’était donc terminé.

Se laisser glisser en coupant au plus court et remonter jusqu’au lieu d’où l’on vient sans ménager ses peines, voilà ce qui attend ceux qui sont nés dans la pente : deux routes que tout oppose, deux visages aussi différents que ceux d’un père et d’une mère, mais dont les enfants qui en sont le fruit s’obstinent à penser qu’ils pourraient se superposer un jour. Au fond du miroir.

Le soleil se lève sur Pra Massin, je vais aller me dégourdir les jambes avant que le froid ne les raidisse trop. A la lisière du bois, les épines d’or des mélèzes flambent.

Bien à toi.
Jean

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