Rue des Abattoirs

Grillon / 13 heures

Une photo de mes grands-parents paternels sur le rebord de la cheminée de Colonzelle : des visages encore neufs, une idée fraîche, partagée, légère, qui dessine un sourire sur leur lèvres, et puis des mots qui n’ont nul besoin d’être dits. Tout près une photographie quarante ans plus tard : le même sourire, la même idée mais un peu courbaturée, collée à leur palais derrière leurs lèvres serrées. On n’en saura rien, eux non plus.

L’Auliaire alimentait autrefois un canal qui, à la sortie de Grillon, actionnait au moyen d’une roue à aubes un moulin à farine. S’y ajouta au milieu du XIXe siècle un atelier de mécanique d’où sortirent des roues hydrauliques, plus tard des turbines jusqu’en 1960.
De ce petit complexe industriel et familial devenu chambres d’hôtes restent la prise d’eau au bout de l’allée qui longe le canal jusqu’à la propriété, le mas d’habitation et le manteau de l’atelier.
Lorsque je m’enquiers des restes du moulin des Aulières proprement dit, l’hôtesse toute à ses hôtes m’informe avec la courtoisie des commerçants qu’il ne reste rien de cette histoire sinon les indications proposées au touriste à l’entrée de la propriété désormais privée. En dépit de ses faibles encouragements, je fais le tour du complexe à mes risques et périls, il n’y a effectivement plus rien, moins que rien puisque le canal qui a fait tourner l’atelier pendant plus de deux cents ans coule sous la bâtisse par une belle voute pour ne jamais en ressortir. Devant l’ancien moulin de l’Aulière disparu se déroule en effet un champ gazonné de blé d’hiver, avec dessous des tuyaux de pvc et dessus le silence assourdissant d’une histoire qui a coupé court.

L’espérance de vie des Américains, écrit le correspondant du Monde d’aujourd’hui, a baissé pour la deuxième année consécutive. Cette tendance est liée notamment à l’augmentation des suicides et des overdoses d’opioïdes obtenus sur ordonnance médicale.
Les statistiques indiquent en effet que plus de 63 000 Américains sont morts d’overdose en 2016. Les 25-34 ans ont payé le prix fort puisque leur nombre a augmenté de 30 %. Cet usage des opioïdes n’est pas sans effet non plus sur les gamins puisque dans le Maine et le Vermont par exemple, 30 nouveaux-nés sur 1000 sont affectés par des troubles du sevrage néonatal.
Je renonce à relayer d’autres chiffres qui font peur : l’augmentation de la consommation d’antidouleurs trouvés chez les médecins ou sur internet chez les 15-24 ans, les femmes, les Noirs, les Blancs, les citadins, les ruraux…
Et lorsqu’on sait que près de 80 % des personnes dépendantes de la consommation d’héroïne le sont suite à la consommation d’opioïdes délivrés sur ordonnance, on s’interroge sur notre rapport à la douleur, le bien-fondé des réductions dans le domaine de la santé demandées par Trump, la solitude dans nos villes et nos campagnes, l’augmentation de nos primes d’assurances, l’état de santé de nos démocraties, la pauvreté et sur bien d’autres choses encore.

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