Denis Montebello | Comment écrire un livre qui fait du bien ?

Il existe d’habiles jongleurs de savonnettes. Ces artistes vous les refilent sur un quai de gare ou dans un bar, dans une chicane ou en sens interdit, à l’occasion d’un échange de politesses ou d’une altercation. Vous aurez toutes les peines du monde à vous en débarrasser, tant mieux, d’autant que ces gaillards s’en lavent les mains. Vous voilà donc condamné à faire avec, à monter dans le train, à l’endroit ou à l’envers, sur les pieds puis sur la tête, le long d’un canal qui s’interrompt près de Niort ou sur une bande de Mœbius.
Denis Montebello appartient à la famille restreinte de ces jongleurs ; son livre fait du bien et feu de tout bois ; il vous donne la patate et ne manque pas d’épingler la tiédeur de nos littérateurs.
Il y a quelque chose de Paludes dans le récit de Montebello ; tous les deux se maintiennent en effet sur une bande passante où le temps est neutralisé. Mais si l’on sait avec certitude que Tityre est l’auteur de la sotie de Gide, il est plus difficile de déterminer exactement qui a écrit la sotie du second et à qui elle s’adresse. La question n’est au fond pas d’actualité, puisqu’il s’agit de savoir, d’abord, comment écrire un livre qui fait du bien. Et ce livre y parvient.
C’est la preuve que Montebello a rencontré son lecteur, que celui-ci a eu envie de le suivre sur son chemin de halage. De faire un bout de ce chemin avec lui – comme l’auteur l’écrit. De partager ses engouements. Ses brusques émerveillements et ses accès de mélancolie – c’est encore le narrateur qui parle. Assez pour que les lecteurs l’accompagnent sans regimber, sans lui reprocher ensuite, je cite, d’avoir regardé ailleurs sous ses pieds, plongé, au premier martin-pêcheur, dans ses souvenirs, cueilli des noms, des tessons au lieu de les écouter.
A la fin, lorsqu’on quitte son récit, on lève la tête pour regarder la mer, c’est dire que Montebello a réussi son coup.
Les amoureux des champignons et des brocantes, des seaux percés et des puzzles incomplets se réjouiront donc d’une aventure tressée de digressions centripètes ; quant aux autres lecteurs, ils se familiariseront avec l’idée que certains romans commencent par une fin qu’ils ne cessent de repousser. C’est ainsi qu’on apprend à faire des nids avec le tout venant et à fausser compagnie aux rabat-joie.

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