Siri Hustvedt / Les mirages de la certitude

 
Que le livre de Siri Hustvedt, encore une femme *, nous vienne de là-bas, Park Slope, Brooklyn, et soit honoré ici, Lausanne, par le Prix européen de l’essai, Charles Veillon 2019, est une bonne nouvelle.
C’est un peu comme si la question du mariage de l’esprit et du corps, dont les derniers phénoménologues continentaux avaient prolongé l’existence, mais qu’on oublia lorsque les néo-néo-positivistes la réduisirent au silence, était rapatriée de l’Amérique, où la pensée avait pris l’allure d’un câblage – en autorisant partout, à leur insu ou en connaissance de cause, des rêves d’épuration et d’immortalité.
C’est en recourant à Husserl, Vico, Merleau-Ponty, mais aussi Varela et Kuhn, que l’essayiste écorne pas à pas le crédit accordé aveuglément, des deux côtés de l’Atlantique et bientôt partout, à la psychologie évolutionniste, celle qui fusionne la sociobiologie et la théorie computationnellle, le biologique et l’ordinateur, et qui nous assure que l’esprit n’est qu’une affaire de gènes et de connexions, de codes et de combinaisons, et que tout s’en suit comme une machine.
Et par cette brèche que Siri Hustvedt élargit, c’est non seulement l’esprit tel qu’on l’entendait et qu’on l’entend secrètement encore aujourd’hui qui fait son retour mais aussi, avec lui, le monde et ses ambiguïtés.
L’essayiste milite pour le tendre empirisme de Goethe – qui est aussi celui de Darwin. Elle réhabilite l’intersubjectivité des phénoménologues, la peau et les placebo, la vie prénatale et le doute, l’action des pensées sur le corps et le corps.
Elle se demande aussi pourquoi les gens sont si sûrs de tout. Mon doute, dit-elle au terme de son essai, commence avant de pouvoir être exprimé convenablement en tant que pensée. Elle propose, en écho au linguistic turn et au computational turn, un corporeal turn, le nom technique d’une réorientation, une réorientation vitale, heureuse.
 
* Après Judith Schlanger et ses extraordinaires essais.

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