Dimanche 19 juillet 2009

Sur les pavés de la ruelle un vieux conduit son cheval harassé au pré, la petite aiguille de l’horloge trotte. La brise qui va et vient dans la cuisine effleure le blanc de porcelaine de l’évier fêlé, tiède encore. Un linge sèche sur le dossier de la chaise qu’a quittée l’enfant, il lit sur le fauteuil du salon recouvert d’une housse blanche un grand récit. D’autres l’avaient lu avant lui, mais il ne le sait pas.

Jean Prod’hom

Une nuit sans dettes

René Girard a raconté comment la violence de tous contre tous débouchait sur la paix, la paix des morts, et comment, par le réglage du mécanisme de la victime émissaire, nos sociétés se sont construites en élaborant, à leur insu, des dispositifs susceptibles de détourner la violence sur des tiers et ainsi de surseoir à son utilisation. Nos sociétés ont progressé certes, mais sans jamais quitté la terre sur laquelle elles plongent leurs racines : la menace affleure. Quant à nos sciences (pour lesquelles on manifeste aujourd’hui des égards proprement religieux), elles ne sont pour l’anthropologue que la mise en scène continuée et affûtée d’anciens rituels.
Je regarde à gauche, je regarde à droite, bon an mal an voici où nous en sommes, la violence n’a pas été éradiquée, les hommes attendent on ne sait quoi et, l’attendant, s’échangent des coups, tantôt nets tantôt tordus, soigneusement, quotidiennement, équitablement, avec pour aimable résultat un équilibre qui, s’il n’est pas celui que le général obtient à l’aurore lorsque les soldats sont étendus dans leur sang, n’en est pas moins remarquable : l’équilibre des petits maux.
Voici le temps de la petite guerre généralisée – ou de la petite paix larvée -, voici le temps des petits forfaits dont les auteurs ne prennent plus la peine de s’expliquer, de se justifier ou de se désolidariser et dont l’avenir pérenne est assuré par nos arsenals juridiques et nos assurances en tous genres.
En méditant sur ma propre expérience de vachard, j’en viens à me demander si nous ne vivons pas cependant dans le meilleur des mondes.
En se prêtant au jeu des petites violences ordinaires, au vu et au su de chacun, en envoyant juges et avocats au four et au moulin, l’homme exténué n’est pas mécontent d’abréger ses souffrances en quittant discrètement la scène, en laissant ses innombrables reconnaissances de dettes à ceux qui restent, libre enfin, bras ballants, avec le secret espoir de trouver enfin une nuit sans paperasses et sans dettes, une vraie nuit sans regrets, celle dont on ne revient pas.
Faire l’ange rendrait notre congé d’avec la vie impossible.

Jean Prod’hom

Un collier de disparates

On y va tous d’un air entendu, mais on y va à cloche-pied, de rien en rien, inspiration expiration, sur une marelle sans clocheton ni pinacle, aux fondations anciennes, incompréhensibles je le crains, une marelle sans toit et aux dimensions de Babel.
Le sachant on avancera chaque jour à reculons et on verra le jour se plier et n’en rien laisser. Ou face à ces riens qui font se dresser ce qui se tait en nous, on retiendra un grain chaque jour, chaque mois, un seul, quel qu’il soit, soutiré avec peine aux bons tours que nous joue la durée pour en tirer un camée ou un collier de disparates.

Les bras du saule s’agitent au milieu de la pelouse, il est 17 heures et c’est l’heure, il faut manger, tourner la clé de la boîte à musique, fermer les volets, ils s’endorment.
C’est l’heure que choisissent les forains pour frapper à la porte du sommeil, avec eux les lumières, les frayeurs, les équilibres précaires, le clown blanc, le vertige, les rires, les fauves, la nuit.
Rêvez enfants ! Montez pour un tour sur le carrousel et les chevaux de bois de la nuit. Demain il n’en restera rien, à moins qu’un grain ne vous ouvre la voie du disparate.

Jean Prod’hom

XXVIII

Le petit garçon a perdu ses parents dans un accident de voiture en octobre de l’année passée. Cet événement tragique a eu des effets importants sur les apprentissages scolaires de cet élève de dix ans ans qui n’échoue certes pas son année, mais qu’il serait suicidaire, aux dires de ses deux enseignantes, d’envoyer en 4ème année primaire. En conséquence, la Conférence des maîtres a proposé lors de sa séance du 12 juin que le petit garçon refasse son année, ajoutant toutefois que c’était aux parents que revenait la décision finale.
Nous sommes le 16 juillet et la Direction regrette qu’aucune lettre ne lui soit encore parvenue.

Jean Prod’hom

La belle échappée

Comment en douter ? Le réel est bien là où il est et il a horreur du vide. Qu’on en convienne ou qu’on s’obstine à batailler contre l’évidence suppose qu’on s’en soit extrait un jour d’une manière ou d’une autre – ou qu’on l’ait souhaité – avec l’intention d’avoir enfin les coudées suffisamment franches et en témoigner.

Une heureuse perspective en guise de viatique, ou une hésitation à laquelle on prend finalement garde, une rengaine au coin d’une rue, une ombre, une erreur même, ou le presque rien qui fait croire un instant qu’on a mis la main sur le fil d’Ariane, fil d’or, oripeau ou peau de chagrin, c’est le sésame de l’échappée belle.

Une attention soutenue à l’un ou l’autre de ces presque riens détournés de l’immédiat auxquels on a refusé qu’ils avancent sur leur erre, et nous voilà seul, avec une pensée orpheline dans les mains, sous les yeux, qui étoile en tous sens, outrepassant les marges du réel et qui l’éclaire en retour.

Jean Prod’hom

Dimanche 12 juillet 2009

Tandis que la marée remontait l’estuaire de l’Odet aussi haut que le ciel le lui permettait, l’océan envoyait ses messagers sur les bords du Steïr et du Jet, puis au-delà de l’immense étoile bleu sombre qui s’était formée, quelques goélands qui pénétrèrent loin dans les terres, crièrent dans leur langue l’inouï, tournoyant fous et furieux au dessus des barres de la ville, hochèrent une dernière fois leur tête tordue comme des chevaux contrariés avant de s’en retourner à tire-d’aile, muets, vers l’océan qui ne les avait pas attendus.

Jean Prod’hom

12

On en a reçu la preuve définitive lorsqu’on regardait depuis le rivage de Beg-Meil la côte de l’Amérique : le ventre de la terre est rond, si rond que l’océan qui la baigne frotte au faux-plafond du ciel, exactement dans l’arrondi de l’horizon, un spectacle que le soleil enthousiaste suit chaque jour à l’occasion de sa sortie quotidienne.
On a ainsi l’explication des nuages, du vent, des vagues, des marées, et des vertus qui animent l’ensemble et ses parties.

Jean Prod’hom

XXVII

Jean-Rémy le fait savoir en boucle, même à ceux qui ne s’en préoccupent pas : ce qui est sur sa propriété lui appartient… sauf la mauvaise herbe évidemment qui s’acharne à pousser entre les pavés de sa cour.
Elle lui donne du fil à retordre sa cour, mais il arrache la mauvaise herbe quotidiennement, avec la détermination qui habitait les régents d’autrefois lorsqu’ils tiraient les oreilles des élèves récalcitrants. Il regarde à gauche, à droite puis dépose la pincée de mauvaise herbe en bordure de la route communale, sur un espace qui appartient à tout le monde, c’est-à-dire à personne. Il revient ensuite sur sa pelouse et se frotte énergiquement les mains. Car la terre sur laquelle croît la mauvaise herbe, elle est bel et bien à lui.
Tout lui appartient, comme l’eau qui ruisselle de son toit. il a voulu la récupérer avant qu’elle ne file dans le drainage de la maison de son voisin. Il a donc inversé la pente d’une de ses cheneaux si bien que, pour des raisons qu’il n’est pas dans mon propos de clarifier ici, trois moineaux ont trouvé refuge dans la cheneau désormais à sec qui borde l’avant-toit de son salon.
Les trois piafs y avaient pris leurs aises, encaquent ses pavés et l’incessant frottement de leurs ailes sur le zing entame sa concentration – fragile au demeurant – lorsqu’il regarde Eurosport sa passion.
Et bien hier à la brune, il est descendu dans sa cour avec une brosse et une ramassoire, une vieille boîte de thon et un flobert. Ni une ni deux : pan ! pan ! pan ! A qui sont ces trois moineaux ?
L’homme a tenté de glisser délicatement ses trois trophées dans la boîte de fer blanc. En vain ! Alors les trois piafs, l’homme a bien dû les serrer les uns contre les autres, les tordre un petit peu pour n’avoir pas à ouvrir une seconde boîte de thon. Un peu d’huile dégoulinait, il a refermé le couvercle de fer blanc et a jeté le tout dans le regard des eaux claires. Avec la brosse et la ramassoire il a nettoyé ses pavés et Il est allé se laver les mains avec l’eau du toit qui coule dans sa fontaine.
L’homme ne laisse rien au hasard.

Jean Prod’hom

Hors inventaire

Au dernier jour du pillage, une fois le magot consciencieusement réparti et au terme d’un festin d’ortolans, les derniers hommes en vinrent aux mains : à cause de la neige qui fondait, dit-on, des mauvaises herbes, des coquelicots sur les talus, le vent qui gémissait, l’océan qui hurlait, le sable, les nuages qui s’enfuyaient, les orties, à cause du Lignon près de Saint-Etienne-le-Molard et les rivières près de Feurs qui murmuraient à l’oreille des passants oubliés qu’elles n’avaient pas de nom et qu’elles n’appartenaient à personne.

Jean Prod’hom

Dimanche 5 juillet 2009

Chazelles-sur-Lyon est une modeste ville de cinq mille habitants dans les Monts-du-Lyonnais qui a connu ses heures de gloire dans la première moitiè du siècle passé, à l’époque d’Eugène Provot qui y lance l’industrie du chapeau à la fin du XIXème siècle. Ce bienfaiteur de Chazelles meurt riche et glorieux en 1932. Mais Eugène Provot et ses successeurs n’ont pas régné seul sur les chapeaux de France. Ils ont partagé le filon avec les Moreton, Ecuyer, Fléchet, France, Béroul. Et pour clamer urbi et orbi leur réussite, ils se sont tous fait construire à Chazelles des châteaux néo-néo-classiques de stuck. Il n’en reste rien, excepté celui de Fléchet qui tient à peine debout, entouré de pavillons branlants qui ne lui survivront pas.
Le train qui amenait les ouvriers de Lyon ou de Saint-Etienne jusqu’à Viricelles n’existe plus, pas plus que celui qui les conduisait ensuite de Saint Symphorien ou de Viricelles à Chazelles. On a effacé jusqu’aux traces de la gare, et on arrache les rails du côté de Sainte-Foy-l’Argentière.
Que reste-t-il de cette épopée ? Les pignons des châteaux de l’esbrouffe ont disparu, demeurent les usines aux briques rouges, les vieilles ouvrières, et les hautes cheminées.
J’ai une préférence pour Brigitte Cibert qui porte avec le sourire ses 88 ans, elle règne seule sur une petite maison sans confort qui a survécu aux châteaux de ses patrons pour lesquels elle éprouve aujourd’hui encore une vive reconnaissance, elle habite rue Pierre Cernize, adjoint au maire à la belle époque de l’industrie du feutre, mort en 1963 avant le grand déclin.
C’est dans son jardinet – d’où on aperçoit la haute cheminée de l’usine Moreton au cintre inquiétant – qu’aurait pu commencer une histoire très banale, l’histoire d’Arthur, un garçon d’une dizaine d’années arrière-petit-fils de Brigitte. Il aurait joué avec un diabolo tandis que la nuit tarde à s’installer.
Cette ville, Arthur, Brigitte Cibert, Eugène Provot, les châteaux, les cheminées, les jardinets sortent tout droit d’un roman d’André Dhôtel dont j’aurais voulu être le lecteur enthousiaste.

Jean Prod’hom

Remise

De retour bientôt – ou un peu plus tard – dans la nuit riche en trompe-l’oeil, happé par un système de dépendances datant des aïeux de mes aïeux, je m’abandonne aux tâches qui m’incombent, à l’espace attendu, au temps convenu, je plisse le front pour me protéger du jour et de ses chausse-trapes, non par prédilection mais repris simplement, comme il sied à celui qui veut rester vivant un moment encore, et ne pas être chassé comme un malpropre, un de ceux qui n’est pas des nôtres.
On rejoint alors le giron abandonné en laissant les autres, soulagés, se murer dans le leur, c’est la contrepartie. On reprend chacun sa tâche en espérant que bientôt on sera en mesure de concevoir plus distinctement cet autre lieu d’où l’on apercevrait enfin, ne serait-ce qu’un bref instant, le visage du manque qui nous enchaîne à nos entreprises sans fin. On sait ce lieu tout proche, plus proche encore, à croire qu’il se confond avec ce lieu, ici même.
On est passé tout près, encore une fois, comme toujours.

Jean Prod’hom

Ombre du progrès

Les généticiens nous promettent chaque jour un peu plus d’éternité. Soit  ! Mais faudra-t-il aussi qu’à 105 ans je fasse un môme, que je l’appelle Enosh et que je me charge de son éducation jusqu’à 807 ans  ?

Jean Prod’hom
31 mai 2009

XXVI

Des amis racontent à tour de rôle leurs lectures d’autrefois : ils se retrouvent sur Tolstoï et disent leur passion de Guerre et Paix, ils ne manquent pas de dire haut et fort leur mépris pour Napoléon, ils évoquent Bezoukhov, Bolkonsky, Rostov, Kouraguine, Droubetskoï.
A la table voisine, la conversation s’est infléchie, quelques clients visiblement influencés par mes amis évoquent une autre épopée, celles de Tretiak, Firsov, Maltsev, Michakov, Mikhailov, Fetisov…
Mon esprit vacille, les joueurs de l’Union soviétique de Viktor Vassilievitch Tikhonov de la fin du XXème siècle se confondent avec les héros de Tolstoï. Tous admirables.

Jean Prod’hom

Dimanche 28 juin 2009

Des échelles sans personne, des poignées de cerises qui tachent les mains des enfants, on passe, ils jouent à mourir. Un grand a bien fait les choses et s’est entamé profondément le pouce avec son opinel, d’autres crachent des noyaux.
A l’écart les abeilles vont et viennent en passant sous les avant-toits rouge, bleu et jaune des ruches placées sous un hêtre aux capsules poilues couleur de miel.
On attend, on n’arrête pas d’attendre, ceux qui peinent, ceux qui vont de l’avant, ceux qui nous attendent, ceux qui nous ignorent ou nous ont oubliés. Par l’ouverture on aperçoit la plaine vallonnée qui s’étend jusqu’au Jura, les traces plus jaunes du passage des chars dans les champs moissonnés, les ballots de paille deux par deux, les arabesques vert profond qui cachent les rivières, quelques pièces d’un puzzle qui s’étend jusqu’à l’horizon, et ici et là, d’immenses pylones et quelques clochers reliés par des fils invisibles.
Les casquettes à visière et les lunettes à soleil cachent la liberté qui les habite, des griottes sur leurs oreilles enflamment leur silhouette tandis que quelques papillons se posent sur les polos de couleur, d’autres papillons virevoltent et nous suivent un instant.
Il fait chaud, les champs de maïs aux feuilles d’acanthe ont besoin d’eau, mais les nuages qui s’amoncèlent au nord ne tiendront pas aujourd’hui leurs promesses, et la savante architecture de tuyaux d’acier inoxydable qui recouvre les cultures des maraîchers demeure muette. Peu d’eau dans la Mèbre, peu d’eau dans la Chamberonne, peu d’eau dans la Venoge. Toutes les trois laissent voir leurs gencives de molasse. Du côté de Jotenel, les tournesols ont le visage tourné vers nous.
On a traversé les villages comme on enfile des perles. On y entre on en sort, les tunnels ne sont pas là ou l’on croit. Trois fois dans la journée, on apercevra par une échancrure la surface bleue, immobile, du grand lac.

Jean Prod’hom

A deux pas

Coppoz – Longeraies – Bois de Vernand Dessus – Romanel – La Pétause – Bois de Vernand Dessous – Le Taulard – La Mèbre – Timonet – Bois de la Chasse – La Petite Chamberonne – La Chamberonne – La Sorge – Villars-Sainte-Croix – Jotenel – Fara – Trembley – Sency – Lovataire – Refuge de Vufflens-la-Ville.

La Venoge – Vimoulin – Vufflens-la Ville-Gare – Cossonay-Gare – La Sarraz – Moulin Bornu – Le Nozon – Saint-Loup – La Vaux – La Chaney – Grands-Champs – Croy – Sainte-Anne – Romainmôtier – Champbaillard.

Vaulion – Corne-au-Loup – Cul-du-Nozon – Bois de Hamelet – La Bréguette – Les Maisons Doubles – Pétra Félix – Communal du Pont – L’Aouille – Le Pont.

Jean Prod’hom

Croy – Romainmôtier

Il a le sourire aux lèvres et les mains dans les poches, il observe un peu raide les enfants qui se baignent dans la grande fontaine tirée de la carrière du Grand Chanay. Il s’appelle Jasmin, Jasmin Roy, mais il précise d’emblée qu’il est un Roy de Premier sans royaume.
Quelques pas ont conduit Jasmin de Premier à Croy en passant par Romainmôtier, et le voici là depuis plus d’un demi-siècle, employé agricole, syndic quelques paires d’années, retraité aujourd’hui. Il a 82 ans et sait presque tout de l’eau, sauvage et apprivoisée.
On n’utilise plus les lavoirs en contrebas. Le progrès est monté au milieu du siècle passé d’Orbe et d’Echallens. On a descendu pourtant quelques années encore le linge au bord du Nozon pour rincer ce qu’on avait lavé dans ces tambours qui ont changé nos vie. Et puis on est descendu une dernière fois aux lavoirs en 1955, pour laver les sacs de jute avec lesquels on avait charrié les patates jusqu’à Cossonay et les boyaux du cochon que chaque famille élevait.
Il est cinq heures, l’orage menace, Il fait un cagnard du diable, une vingtaine d’enfants se baignent comme il y a cinquante ans, rien n’a changé sur la place. Deux bassins, le petit de 1796, le grand de 1828.

Croy n’avait que des auges en bois, mais à la fin du XVIIIème siècle et au début du suivant plusieurs communes commandent des bassins en pierre de roc conçus à Vaulion par une nouvelle génération de carriers, les Michot, les Bignens, les Reymond de Nidau et les Magnenat : à Eclépens, à Romainmôtier, La Sarraz, Juriens… Croy suit le mouvement et se dote de fontaines, et nous y voilà, et on s’y baigne.
Jasmin raconte alors l’histoire des fontaines de Croy qu’il tient de Paul Bonard, un ami à lui, qui a écrit un beau livre : Fontaines des campagnes vaudoises.

Quand les habitants de Croy virent passer, en novembre 1795, le bassin que Marc Antoine Bignens allait livrer à Eclépens, ils envoyèrent, cinq jours plus tard, le boursier et le conseiller Cavat à Vaulion, pour « discuter l’achat d’un bassin en pierre ». Mais c’est avec Jean-François Michot qu’ils traitèrent, et, l’année suivante, « douze hommes et seize bêtes » s’en allèrent la chercher au-dessus de Vaulion. On le plaça au bas du village.
En 1828, on amena du Grand Chanay le beau bassin, dont un angle se brisa à la sortie de la carrière. On le répara tant bien que mal, avec ciment et crampons de fer, puis on l’amena avec les plus grandes précautions sur des rouleaux au village, où il fut placé à côté de celui de 1796. Ils n’ont plus été séparés depuis lors.

On laisse Jasmin derrière nous avant que l’orage nous surprenne. C’est fait à quelques pas du porche de l’abbatiale de Romainmôtier. On se précipite dans le refuge, on s’assoit sur les murets de pierre. Les éclairs tracent d’incompréhensibles lettres dans le ciel et le sol tremble, c’est un dallage de pierres couleur de paille, elles brillent, chacune d’elle comme une fontaine.

Jean Prod’hom

Transversale

Je me réjouissais hier de filer à pied plein ouest, comme Thomas Platter il y a 500 ans plein nord par le Grimsel en direction de Munich, je me réjouissais de traverser cet après-midi le Bois de Vernand, la Mèbre, la Petite Chamberonne, la Grande et rejoindre la Venoge, insouciant comme lui – de la belle insouciance s’entend – , attentif aux dangers, autant les dangers qui jouent le jeu que ceux qui baissent les yeux, les dangers retords, plus souterrains aujourd’hui peut-être qu’autrefois ; attentifs aux brigands prêts à perdre leur vie et la nôtre pour obtenir ce qui n’existe pas ou qui ne vaut rien ; attentif à la peste, celle qui ronge et affaiblit nos représentations ; à nos guerres de religion, guerres des haies et des haines ordinaires.

J’y suis bientôt ravi dans une durée qui s’étire d’aise dans tous les sens, avec des bacchants et des béjaunes stupéfaits qui n’imaginaient pas que le monde puisse être monde. Ils comprennent mieux ce que marcher veut dire et sauront désormais qu’il est simple d’aller de l’avant, vent arrière ou vent debout.
Resté en arrière, l’un des béjaunes lève la tête et s’étonne : un gros porteur raye le bleu du ciel qui mène aux Maldives.

Après avoir passé huit à neuf semaines à attendre nos compagnons, nous partîmes pour la Misnie. Quel grand voyage pour moi ! C’était la première fois que j’allais si loin et qu’il me fallait pourvoir en route à ma subsistance. Nous étions huit ou neuf en tout, à savoir trois béjaunes et les autres de grands bacchants : ce sont les noms qu’on donne aux jeunes et aux vieux écoliers ; j’étais le moins âgé et plus petit des béjaunes. Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait derrière moi, armé d’un bâton ou d’une pique, et m’en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n’avais point de chausses et seulement de mauvais souliers. Bien que je ne puisse me rappeler toutes nos aventures de grands chemins, quelques-unes cependant me sont restées dans la mémoire. Une fois, comme nous cheminions devisant de choses et d’autres,…

Thomas Platter, Ma Vie, L’Âge d’Homme, Poche Suisse, Poche, Paris, 1982

Jean Prod’hom


XXV

Elle est abattue lorsque elle me confie d’une voix tremblante qu’elle doit déménager faute d’argent. Depuis son divorce il y deux ans, elle en est à son septième, son septième déménagement s’entend.
Je tente de la réconforter en lui glissant qu’il est finalement préférable d’avoir un déménagement en perspective plutôt qu’aucun. Elle me regarde l’oeil incrédule et pleure.
J’aurais mieux fait de me taire, j’essaie de ravaler ce que j’ai dit, trop tard, je bredouille et je file.

Jean Prod’hom

Dimanche 21 juin 2009

En réalité nos entreprises ne s’achèvent pas lorsqu’elles semblent nous satisfaire dans leurs contenus, leur allure ou leur chemin, mais seulement lorsque l’autre qui ne fait qu’un avec nous et qui a suivi avec bienveillance l’affaire dans notre dos peut se retirer de la scène avec une image qui préserve les autres images – tant celles qui ont été que celles qui seront – collectées et promises dans la mémoire discontinue de la bibliothèque de Babel.

Si le poème fait entendre tant bien que mal le mouvement dont il est le produit et qui en est sa source bégayante, s’il fournit une arène à la vie qui le traverse, si, pour qu’elle puisse se maintenir en équilibre, il lui offre une assiette, s’il ne prend pas la vie en otage et si, maintenant ou tout à l’heure, il oblige sans prévenir l’auteur épuisé à déposer les armes, il est grand temps que celui-ci se retire et s’attelle à autre chose.
Mais si, dans le même temps, le poème hypothèque ce qui ne le concernait pas, il est encore temps de se soumettre et de recommencer, ou naturellement de se taire.

Les textes sont avec la conscience consciente les seuls accidents de l’espace continu.
J’aime assez cette idée que les textes sont des singularités disséminées dans le réel, comme des îles, sans que celles-ci n’aient pourtant aucune relation avec lui, sinon celle d’offrir à celui qui y débarquerait un répit, une vacance : on sort du jeu, intouchable comme à la courate perchée.

Le texte est comme un avion de papier imprimé habilement plié qui profite de l’impulsion initiale pour garder de l’altitude, tournoyer, venir d’ici et aller nulle part. Comment peut-il m’être étranger s’il a volé jusqu’à moi ? Divin et je le lis en conséquence.
Et je le lance plus loin.

Il y a deux mondes, l’un dans lequel on est embarqué et dont il ne sert à rien de vouloir s’extraire autrement qu’en mourant, un autre dans lequel on est sans attache à mille milles de toute terre connue et qui nous permet de voir la nôtre comme on ne la voit jamais d’ici, comme une médiation vers autre chose. Et c’est parce que nous passons si aisément de l’une à l’autre que nous avons à faire avec le divin.

Commencer quoi que ce soit, c’est évident, relève du courage et de l’inconscience ; ce sont la suffisance, l’épuisement ou les conventions qui commandent la plupart du temps le terme de nos entreprises. Mais c’est parfois aussi ce qui s’y est glissé, ce qui a grandi aux dépens de son auteur et qui a décidé un jour de se dégager de ce qui le retient, ferme la porte et va pour son compte.
Chaque mot, chaque geste se devrait donc de garder les portes et les fenêtre ouvertes. Le sens ne doit pas buter dans l’impasse que constitue sa fin, car c’est précisément là, à la fin, là où sont collectés tous les flux qui bariolent les deltas de nos vies que s’ouvre sur la mer ce qui est à dire et que le texte a désigné en le taisant.

La majeure partie de nos gestes, de nos pensées, de nos projets sont des réactions aux circonstances négatives qui se présentent et qui pourraient, si on n’y réagit pas sur le champ, entamer tragiquement notre intégrité physique ou mentale. Un peu comme l’énoncé négatif qui ne reconnaît que trop bien ce qu’il nie.
Reste une part de liberté aux pouvoirs exorbitants qui nous met au prises avec rien. Un peu comme un assertion qui anticiperait ce qui n’a jamais été exploré. Mais pour s’engager sur cette voie étroite et faire quelques pas dans ce désert, faut-il encore accepter d’être n’importe qui et accueillir un autre sans lequel ce désert resterait désert.

Jean Prod’hom

Gros pépin

À entendre tous les jeudis soir le récit des 708 ou 807 petites souffrances que s’échangent les habitués du Liseron, j’en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux que le chapelet des petits emmerds qui la rongent morceau par morceau.

Jean Prod’hom
16 juin 2009