Autogéographie | Nathanaël Gobenceaux


Montage : Nathanaël Gobenceaux

Autogéographie en footballeur
(JE ME SOUVIENS des années football)


… Lausanne Sport – Neuchâtel Xamax – Grasshopper – Zurich – Servette Genève – AJ Auxerre – Girondins de BordeauxD’aussi loin que je me souvienne, j’ai dû m’intéresser au foot vers mes 7 ou 8 ans…US Boulogne CO – Grenoble Foot – Le Mans UC 7…j’ai acheté nombre de France Foot que je ne me résous pas à jeter et qui encombrent ici ou là…RC Lens – Lille OSC – FC Lorient – Olympique lyonnais – JE ME SOUVIENS DES ECUSSONS DORES QUE NOUS COLLIONS SUR UNE CARTE DE FRANCE ; LES VILLES ET LES CLUBS, GEOGRAPHIE ET FOOTBALL ; ASSOCIATION SPORTIVE DE MONACO, FOOTBALL CLUB DE METZ, OLYMPIQUE MARSEILLE, ASSOCIATION DE LA JEUNESSE AUXERROISE, RACING CLUB DE LENS, STADE RENNAIS… – Olympique de Marseille – AS Monaco – Montpellier HSC – AS Nancy-Lorraine – OGC Nice…les plus anciens doivent dater de la fin des années 1980’…Paris SG – Stade rennais – AS Saint-Étienne – FC Sochaux – Toulouse FC …je me rappelle particulièrement, à chaque intersaison (l’intersaison en foot correspond aux mois de juillet et août, quand les joueurs sont en vacances et en profitent pour changer de club)…Valenciennes FC – M’gladbach – Nuremberg- Leverkusen – JE ME SOUVIENS, LISANT LA GAZZETTA DELLO SPORT DANS UN IMMEUBLE DE SCANDICCI, DEVANT LES RESULTATS DE LA COUPE UEFA, ETRE TOMBE SUR UN CERTAIN BAYERN MONACO. BIZARRE, Y AURAIT-IL UNE AUTRE VILLE QUE LA PRINCIPAUTE A AVOIR CE NOM ? J’ENQUETE, FEUILLETTE LE JOURNAL JUSQU’A LA PAGE DU CHAMPIONNAT ALLEMAND ET LA JE COMPRENDS  : EN ITALIEN, MUNICH SE DIT MONACO. – Wolfsburg – Stuttgart – Hambourg – Bochum – Hoffenheim… des cartes présentant les différentes villes & équipes en compétition pour l’année à venir…Hanovre – Werder Brême – Hertha Berlin – Mayence – Bayern Munich…peut-être mes premières cartes non scolaires… Borussia Dortmund – Schalke 04 – Cologne – Francfort – JE ME SOUVIENS DE GUY ROUX, LE MANAGER D’AUXERRE, DISANT AVANT UNE RENCONTRE DE COUPE D’EUROPE CONTRE LA FIORENTINA DE BAGGIO, QU’IL VOULAIT BIEN ENLEVER LE PONTE VECCHIO DE L’ARNO POUR LE METTRE SUR L’YONNE. – Fribourg – Man. City – Bolton – Portsmouth – Sunderland – Wigan – Stoke City…c’est ainsi que j’ai appris que Rosario était en Argentine, que Santiago du Chili abritait le club de Colo Colo… Fulham – Burnley – Arsenal – Liverpool – Aston Villa – Man. United…qu’Anderlecht était un quartier de Bruxelles… West Ham – Birmingham – Wolverhampton – Tottenham – Blackburn – Hull City – Everton – JE ME SOUVIENS DE PISE, DEVANT LA TOUR PENCHANTE, CHEZ DES MARCHANDS AMBULANTS, D’Y AVOIR ACHETE LES FANIONS DE PLUSIEURS GRANDES EQUIPES EUROPEENNES : CEUX DE L’AJAX AMSTERDAM, DU MILAN AC, DE LA FIORENTINA, DE L’AS ROMA ; JE ME SOUVIENS QUE PLUS TARD ON M’OFFRIT CEUX DU SPORTING LISBONNE ET DU REAL MADRID DE CHENDO, MICHEL ET BUTRAGUEÑO. – Chelsea – Genk – Lokeren – Zulte-Waregem – Roulers – La Gantoise…c’est ainsi que j’ai appris à situer Glasgow, Cologne ou Eindhoven sur une carte… Saint-Trond – Courtrai – Cercles Bruges – Westerlo – Charleroi…c’est comme ça aussi que j’ai appris qu’Auxerre, bien que grand club de foot n’est en fait qu’une petite ville de 40 000 habitants… FC Bruges – Standard Liège – Anderlecht – Malines – Aberdeen – Celtic – Hamilton – JE ME SOUVIENS AVOIR PRIS PARTI POUR LE BARÇA PLUTOT QUE POUR LE REAL LE JOUR OU J’APPRIS QUE LE REAL ETAIT LE CLUB DU ROI, L’ANCIEN CLUB SOUTENU PAR FRANCO ALORS QUE LE FC BARCELONE REPRESENTAIT PLUTÔT L’ANTI-FRANQUISME. – Motherwell – Hearts – Falkirk – Kilmarnock – St Johnstone – St Mirren – Dundee United – Rangers – Hibernian…que le PSG est le club des quartiers Ouest de Paris, que le Red-star 93 est celui des anciennes banlieues communistes… Gijon – Valence – Xerez – Real Madrid – Villarreal – Athletic Bilbao – Espanyol – La Corogne – Valladolid – Saragosse…je situais donc tout cela sur la carte, sur la mappemonde ou dans l’atlas… Getafe – Almeria – Santander – Malaga – FC Séville – Osasuna – Atlético Madrid – Barcelone – Tenerife – Majorque – JE ME SOUVIENS D’UN AMI ME RAPPORTANT D’ANGLETERRE UN MAILLOT ROUGE DE MANCHESTER UNITED. – Milan AC – Udinese – AS Roma – Palerme – Sampdoria – Fiorentina – Cagliari – Bari – Catane – Atalanta – Chievo – Sienne – Juventus…je parcourais le monde des Andes à la Yougoslavie, de Tromso (Norvège) à l’Ajax Cape Town (Afrique du Sud)… Genoa – Livourne – Bologne – Parme – Lazio Rome – Naples – Inter Milan – NEC Nimègue – NAC Breda – Vitesse – FC Twente – Heerenveen – Ajax – ADO Den Haag – Willem II – AZ Alkmaar …j’apprenais ainsi que les noms en –ic viennent de l’ex Yougoslavie, ceux en –ev de Bulgarie, les noms en –ski de Pologne, les en –sky plutôt de Russie…Roda JC – Utrecht – Feyenoord – Groningen – Waalwijk – Sparta Rotterdam – VVV Venlo – Heracles – PSV – P.Ferreira – Sporting – Benfica – Belenenses – Leixões – Porto – Leiria – Setubal – Academica – JE ME SOUVIENS D’UN VOYAGE EN ANGLETERRE ; J’ACHETAIS DES MAGAZINES DE FOOTBALL, J’APPRENAIS DES MOTS -QUI NE M’ONT PAS SERVI DEPUIS- TELS QUE ‘WINGER’, GOALKEEPER OU ENCORE LEFT BACK ; PLUS TARD, J’APPRENDRAIS LES TRADUCTIONS ITALIENNES DE BUTS : RETI, GARDIEN : PORTIERE, ENTRAINEUR : TECNICO OU ALLENATORE. – Olhanense – Nacional – Rio Ave – Braga – Maritimo – Naval – V.Guimarães – Sion – St-Gallen – Lucerne – Aarau – Bâle – Bellinzona – Young Boys.

Nathanaël Gobenceaux


écrit par Nathanaël Gobenceaux (géo-graphe. Il égrène sont auto-géo-graphie-s ici et là sur le net et tient les blogs Les lignes du monde et Balzac (par de petites portes) qui m’accueille chez lui dans le cadre du projet de vases communicants  : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Et d’autres vases communicants ce mois :

 Mariane Jaeglé et Gilles Bertin
 Eric Dubois et Patricia Laranco
 Lignes électriques et Chroniques d’une avatar
 Christophe Sanchez et Yzabel
 Luc Lamy et Anna de Sandre
 Futiles et graves et Kill that Marquise
 Christine Jeanney et Arnaud Maïsetti
 Michel Brosseau et Juliette Mezenc
 Frédérique Martin et Denis Sigur
 Pierre Ménard et Anne Savelli
 Juliette Zara et Kouki Rossi
 Nathanaël Gobenceaux et Jean Prod’hom
 Florence Noël et Lambert Savigneux
 Hublots et Petite racine
 Pendant le week-end et Quelque(s) chose(s)
 François Bon et Commettre
 Scriptopolis et Kill Me Sarah
 RV. Jeanney et Paumée
 Anita Navarrete Berbel et Anna Angeles

Post-scriptum

La nuit tombait sur Lausanne, un samedi soir de l’année 1961 ou 1962, ou 1963. Je montais au stade de la Pontaise, la main dans la main de mon père, en suivant la collectrice du Valentin dans laquelle cinq ou six drailles sorties de nulle part déversaient des grappes d’inconnus. Mais la foule ne grossissait vraiment qu’aux Anciennes Casernes, une foule taiseuse, concentrée, qui se préparait à faire face à quelque chose qu’on n’était tous bien incapables de penser. Une folle rumeur montait déjà du puits que creusaient les faisceaux bleu acier des projecteurs. On avait de l’avance, on regardait l’heure, tout montait, montait. Mais il fallait attendre encore un peu, nous taire encore, contenir notre agitation, nos espoirs, avant que la grande affaire n’ait lieu.

On les appelait les Seigneurs de la nuit : Künzi, Grobéty, Tacchella, Schneiter, Hunziker, Dürr, Armbruster, Eschmann, Kerkhoffs, Hosp, Hertig. Chacun d’eux incarnait à sa manière l’un des onze attributs de l’être.

Jean Prod’hom

La vieille de Pra Massin

L’affaiblissement de ses forces et la perspective de la mort effrayaient moins la vieille depuis qu’elle se rendait avec son chien à Pra Massin sur les hauteurs du village, chaque jour ou presque. Elle s’asseyait sur le banc que la commune avait mis à la disposition des promeneurs et elle se taisait, laissant son regard chercher, puis lentement se fixer sur l’un des villages attachés au flanc des collines qui longent la rive droite de la Broye.
On racontait qu’elle y avait laissé autrefois un amour, auquel elle s’était mise à repenser depuis la mort du père de ses enfants et du mépris que ceux-ci affichaient à son égard. Ce n’était qu’une rumeur sans fondement colportée par ceux qui ont renoncé à comprendre quoi que ce soit du mystère dont nous sommes les hôtes.
En réalité la vieille venait s’asseoir pour s’attendrir et accepter enfin ce qui lui avait été octroyé. Elle disait à qui voulait l’entendre, d’une voix blanche, ferme pourtant, que le paysage là-bas ne se dérobait pas, malgré la danse des saisons, la neige, les coupes dans les bois, les feux d’automne, le brouillard empoisonné. Elle fixait, disait-elle, un point du paysage, toujours le même, en contrebas de l’un des villages, un vallon vers lequel elle sentait converger de proche en proche la terre entière et tous ses habitants comme au milieu d’une grande respiration. Elle ajoutait que ce lieu lui semblait en même temps répandre son secret dans toutes les directions, sans perdre jamais cette singulière étrangeté pour laquelle elle venait à Pra Massin. Elle disait en souriant qu’elle se sentait un peu plus prêt de l’éternité.
Lorsque je regarde aujourd’hui les villages et les clairières sommeillant au dessus de la Broye que survole et caresse son âme libre, je songe aux dernières années de sa vie suspendues à la petite éternité que durait sa halte à Pra Massin et je l’envie.

Jean Prod’hom

L’abri


La nuit prend si vite ses quartiers le soir que les hommes se retirent promptement, fanfarons parfois, sur les îles qu’ils ont aménagées le jour. Depuis le temps la débandade est organisée.
La nuit ne laisse rien au hasard et s’insinue partout. Seul le ciel noir mité comme une feuille de millepertuis clignote de toutes parts, c’est qu’une fête se déroule là-bas, au-delà des Sablonnières. Plus rien n’est à craindre ici, les maisons sont calfeutrées et derrière leurs paupières les hommes s’abandonnent confiants à ce qui ne se voit pas. Dehors l’obscurité accroupie sur le seuil attend sagement, les écorces enlacent le coeur des grands échassiers qui sommeillent les yeux grand ouverts.
Demain à midi, lorsque la nuit ne sera qu’une ombre, je jetterai un coup d’oeil du côté du couchant et me réjouirai du soir, lorsque la nuit tombe à verse.

Jean Prod’hom

Da capo

J’avance somnanbule dans un monde strié par le va-et-vient du jour et de la nuit, vêtu des lambeaux d’un récit rapiécé qui enchante cependant ma vie. Il raconte, drapeau blanc, mon appartenance à l’espèce mais ne me réchauffe guère.
Il me faut aller tête baissée dedans le brasier, lever la tête qui est dans ma tête, regarder à gauche, regarder à droite, prendre et déposer comme l’abeille le fait avec la fleur du pommier cet autre dont j’ai besoin, dans un monde sans image, et ensemencer la page qui peine à faire voir le feu dont on est fait.
Le roncier s’est refermé derrière moi, je ne reverrai plus la clairière patiemment dégagée. Il me faut recommencer.

Jean Prod’hom

Dimanche 28 février 2010

L’eau noie les songes creux et dissémine les pensées qu’on croyait éternelles. Demeurent nos vies qui s’allègent jusqu’à la ruine et pour lesquelles on mendiera un jour encore.
J’aperçois le vieux qui brasse la neige, seul dans le bois, il va à la lisière visiter ses abeilles qu’on entend lorsque le soleil guigne. Les ruches enflamment une dernière fois les alentours. Sera-t-il avec elles ce printemps ?
Comment rassembler les promesses qui débordent avec les mots d’avant ? Comment contenir ce qui va sans se retourner ? Je demeure en retrait et assiste à la poussée de ce à quoi je serai peut-être convié.

Jean Prod’hom

Vent debout

J’ai fait ce soir la connaissance d’un poisson aux écailles bleues et aux reflets d’argent, arc-bouté dans un aquarium domestique, debout contre le courant engendré par un moteur à quatre-sous. Sa nageoire caudale, soyeuse, qui allait et venait sans discontinuer, le maintenait immobile au milieu de l’aquarium, il ne ménageait pas ses efforts pour demeurer dans cet équilibre précaire. Sans relâche. Mais qui donc a osé mettre en scène cet édifiant spectacle ?
Courageux, je songe un bref instant à vider l’aquarium pour abréger une vie qui n’en a que le nom. Mais que dirait le propriétaire ? Je m’approche alors de l’animal, me penche et, à voix basse, le supplie de bien vouloir fermer les yeux sur ce que je ne suis plus en mesure de supporter : sans succès !
Je quitte l’insensé, défait, remonte la Rue de la Farce jusque chez moi, sous la pluie et contre le vent, les yeux rivés aux pavés qui brillent comme des miroirs. J’entends devant la boulangerie le bruit d’un moteur, c’est celui d’un pétrin.

Jean Prod’hom

LX

La planète s’est réchauffée encore un peu pendant la nuit, les entreprises sont sous perfusion, les bourses prennent l’eau et une borne Airport a été installée au café. Les mauvaises nouvelles de ce matin ne m’empêchent pas d’en boire un à la table ronde, il est 9 heures. Un commercial qui a une chambre à l’auberge descend prendre son petit déjeuner. Il ne connaît visiblement pas les habitudes du lieu et s’assied à ma table, rapproche le cendrier et allume une cigarette. Rien, pas un mot, je doute subitement de mon existence. M’a-t-il vu ?
Il sort son ordinateur, renifle deux ou trois fois, rit grassement à la lecture de ses messages, bâille, rit, rerit, renifle et rebâille, la table tremble, il frappe sur son clavier comme un sauvage, envoie des ronds de fumée ! Je m’inquiète sérieusement. Quand va-t-il pisser au pied de ma chaise ?

Jean Prod’hom

L’un dans l’autre



On dit du hasard qu’il est la rencontre de deux chaînes causales. Voici donc le hasard auquel nous sommes tous assujettis, voici le maillon à double appartenance, à double valeur, le chiffre, le nombre  : 807. Vicaire il est d’ici et de là-bas  : là-bas le huit cent septième brelan d’as du maître, ici ce même brelan rapporté, premier des trois brins d’une poignée qui tient à peine dans le creux d’une main pleine.

« Et quoique l’eau interceptée entre les poissons de l’étang ne soit point plante ni poisson, ils en contiennent pourtant encore. » Cette proposition de la Monadologie placée en tête d’une invitation de la Société de philosophie a mis en colère les membres de l’Association romande des pêcheurs professionnels. Décidément de qui se moque-t-on  ?

Lili trouve que c’est vraiment une grande chance qu’elle soit née le jour de son anniversaire.

Jean Prod’hom
11 février 2010

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?



On rêva enfin
d’un monde où
il n’y eût rien à ajouter
ni avant ni après

dès l’aube
on se penchait
sur les termitières
avec les yeux fixes
des rois et des reines
on cueillait
dans le ciel
les signes des hirondelles
et les bois sur la grève
on envoyait des colonnes
pour explorer
la mémoire de l’océan
on descendit
au fond des puits
là où sommeillent
le souvenir des armes
l’or et les légendes
dont on tira une pile
de fragments couleur d’os
ligaturés par le silence

valeureuse têtes
jamais revues

je l’ai dit

il eût mieux valu
rester dans le rang
ne rien écrire
ne rien chercher
ne rien comprendre
laisser ce ramassis
de mots rances
croupir dans une langue estropiée

nous livrer
sans délai
à l’inestimable
au mot rivage
au mot galet
à la miraculeuse aurore

Jean Prod’hom

Dimanche 21 février 2010


Bernard et ses trois frères sont debout depuis plusieurs heures, une canne à pêche sur l’épaule et un casse-croûte dans la musette. Ils ont marché depuis le haut du Valentin, emprunté l’escalier en colimaçons jusqu’au Tunnel avant de monter dans le tram. Une petite heure a suffi pour les conduire jusqu’à Bressonnaz.
C’était aux alentours du café de la Gare qu’à la belle saison, Bernard et ses trois frères passaient le dimanche avec leur père, sur les rives de la Corcelette, de la Carouge ou de la Broye, à taquiner la truite. Mais tout cela je l’ai su beaucoup plus tard, parce que chez nous, la pêche, le casse-croûte, la Broye, on n’en parlait pas le dimanche.

Le dimanche, on se préparait dès le réveil et en silence, on se préparait chacun de son côté, quelle que soit la saison. Mais si l’un d’entre nous le demandait on se donnait un coup de main, on se parlait vraiment gentiment le dimanche matin. C’est que tout à l’heure hé ! hé ! il y avait le culte. C’est à cause de lui qu’on allait, qu’on venait, des chambres à la salle de bains, de la salle de bains aux chambres, en pantoufles, inspirés, sans précipitation, par le long couloir sombre et étroit de l’appartement.
Il était huit heures et demie lorsqu’on se retrouvait tous les cinq autour de la table de la cuisine, recouverte d’un inusable formica bleu piqué de petites taches blanches, trop nombreuses pour que l’un d’entre nous ait entrepris un jour de les compter. Et on déjeunait ainsi tous ensemble, dans le grand ciel bleu, baignés dans le sacré, sans que personne ne le sache ni même ne le soupçonne. Mon père rasé de près sentait bon l’eau de Cologne. Non ! C’était plutôt le monde entier qui sentait l’eau de Cologne, le monde entier qui était un dimanche, un beau dimanche avec au milieu une famille qui se réveillait unie dans le silence, la retenue, la bienveillance, la gentillesse. C’était rare qu’on mange tous ensemble le matin, même si dans nos esprits c’était tous les jours qu’on mangeait ensemble. Ça on nous l’avait transmis pendant la nuit et par la force des sentiments, c’était nos parents qui avaient placé cette idée sous nos oreillers, une idée qui venait du bout de leur lignée.
J’étais assis sur le banc, un banc qu’on avait trouvé sur un quai de gare désaffectée et qu’on avait repeint blanc crème un samedi matin. Mes deux soeurs portaient une jolie robe à carreaux, mon père une belle chemise blanche, une cravate rouge profond, avec un noeud qui dansait. Ceux qui le voyaient à l’usine pendant la semaine ne l’auraient pas reconnu, il semblait appartenir à un monde céleste. Et tandis que ma mère, en robe de chambre, debout bien avant nous s’affairait devant la cuisinière, mon père volait un petit moment au silence pour prier : Notre Dieu notre Père nous te bénissons pour cette nourriture que tu places devant nous. Donne-nous des coeurs reconnaissants. Amen.
Ce jour-là ni mon père ni ma mère n’avaient besoin de nous demander d’être sages, car on était sages, c’est sûr. On mangeait nos tartines avec la même conviction que nos amis catholiques d’Ancône qui suçotaient l’ostie. C’était ainsi, c’était beau, aucun grincement de dents. Mes soeurs et moi on savait tout ça bien avant notre venue au monde, c’était facile puisque nos parents l’avaient eux aussi appris bien avant la leur, personne s’était donné le mot, c’est dire qu’on était bien unis.
Le dimanche ça servait d’abord à ça, à être sage. Et quand il y avait une petite bagarre, parce que ça arrivait quand même une petite bagarre, on disait pouce, et ça comptait pour beurre. Mais attention on ne le disait pas, ça aurait tout faussé, le dimanche les faux pas ça n’existait pas, on ne devait même pas y penser, c’est pas qu’on croyait en quoi que ce soit, mais le dimanche quelque chose nous enveloppait et nous dépassait tous, une chose hors de laquelle il n’y avait rien.

Jean Prod’hom

Pour demeurer enfin quelque part


Pourquoi nous en aller alors que les nécessités qui talonnent ceux qui n’ont rien ne nous y obligent pas ?

Lorsqu’il arriva dans les parages de ce qui devait lui apparaître presque aussitôt avec les traits de l’accompli, il se mit à croire. Croire qu’il avait rejoint le pays rêvé dans lequel il allait désormais vivre, un pays sans heurt et sans couture, avec dedans le silence, l’herbe, les couleurs, les plis des pâturages, quelques habitants, guère plus. La modestie des lieux, leur étrangeté convenue, leur retenue aussi, tout concourait à le retenir. C’était un dimanche, l’invitation semblait ferme. Sa décision fut irrévocable. Quand bien même aucune place ne lui était destinée et que personne ne l’attendait, il conçut le projet d’y demeurer, proche des lisières, à l’autre bout des préjugés, sans rien toucher. Il se fit un nid de fortune et vécut là sans que rien ne lui appartienne.

Il voulut maintenir le pays à bonne distance de son coeur pour en disposer toujours. Mais rien n’y fit, ni les égards ni les ruses. Il s’en éloignait à mesure qu’il y demeurait, incapable de résister aux habitudes qui se glissent dans nos vie – alors qu’on s’était promis de tout faire pour leur interdire l’accès. Il avait l’impression de disparaître à l’intérieur de ce qu’il voulait protéger, comme le fer des clôtures que les arbres avalent. Pris au piège au coeur de ce qu’il avait voulu laisser intact, il se mit à rôder pour retrouver plus loin dans les prés, plus profond dans les bois ce qu’il avait laissé filer, il emprunta le chemin des pâtures en grignotant des biscuits de sésame, s’enfonça dans les ronciers, cartographia les bois, épuisa les carrefours, leva des plans. Il s’y employa avec passion mais c’en était trop, il ne put rien contre les attaques de sérieux dont il lui fut de plus en plus difficile de se déprendre.

Le paradis escompté fondait et ce qui l’avait amené à jeter son dévolu sur ce pays le fuyait. Il ne renonça pourtant pas et s’enfonça plus loin encore dans les bois, il allait à petits pas, ne désespérant pas de rencontrer ailleurs ce qui lui avait filé entre les mains près de sa demeure. Mais c’est l’empire du familier qu’il cadastrait par cercles concentriques, il tirait derrière lui des ruines, comme le parachutiste son barda, il s’empâtait et la peau de chagrin qui grandissait sous ses pas allait l’étouffer.

Il faudra un imprévu sec, l’implacable, la maladie d’un enfant et le sentiment d’abandon qui suivit pour endiguer cette crue. Un matin avant l’aube il infléchit le destin en déposant l’inadmissible dans une mandorle, rendant vie à ce qu’il avait voulu taire ou tout au moins tenir en laisse. Ce jour-là il écrivit pour la première fois, des mots qui le font trembler encore aujourd’hui.

Cette mandorle est toujours là, c’est la porte par laquelle chaque jour ouvrable il quitte un bref instant sa demeure pour retrouver cette autre demeure d’où il considère intact ce qui n’a jamais disparu, le pays de la première heure dont on s’éloigne immanquablement lorsqu’on veut vivre – et on le doit – avec les siens. Il s’arrête d’aller, ramasse un tesson, une miette, celle qui est là ou une autre, pour retrouver dans la mesure de ses moyens, de mot en mot et de proche en proche, comme une prière, le lieu d’où il vient et où nous ne serons bientôt plus, improbable mosaïque, petits voyages successifs, collier de babioles.

Dans cette autre demeure – en est-il d’autres ? – , on n’est presque rien, un filet d’eau, une rumeur transparente, à peine une ombre qui passe, assez maigre pour ne plus faire écran à ce qui fait la joie d’être : pays sans heurt et sans couture, avec dedans le silence, l’herbe, les couleurs, les plis des pâturages. Voici la montage de Lure, la Pierreuse, la dent de Brenleire, le ballon de Servance, voici l’Aigoual, le mont Amiata, j’y suis depuis le début, j’y reste jusqu’à la fin, pays non plus rêvé mais pays de la première heure, de nulle part et partout à demeure, j’y suis comme un plus qui ne compte pas. Ici chez vous ou là-bas chez moi, quelques instants de veille sur un monde qui va qui va. Nous sommes des surnuméraires et c’est bien comme ça.

Publié le 5 février 2010 dans le cadre du projet de vases communicants chez Brigitte Célerier (Paumée)

Jean Prod’hom

Dimanche 14 février 2010

C’était quelqu’un qui, en fin d’après-midi, tandis que ses camarades pianotaient à l’étouffoir sur les clavecins de la salle d’informatique ou bouclaient leur sac à peines, demeurait assis en arrière du brouhaha, dans une poche de lumière, bien droit face à la table grise. Ce jour-là il ne restait que quelques mots sur le morceau de journal noirci de coups de feutre noir épais, il semblait surpris, inquiet même. Mais il a suffi de lui dire oui, de lui dire un oui qui dit oui, pour qu’il soit réconforté et aille jusqu’au bout de l’entreprise qu’il avait initiée, jusqu’au bout.

C’est la fraîcheur qui parle
d’une même voix
dans le pré
et sur mon visage

Il se faufilait discrètement parmi ses camarades agglutinés devant le bureau pour faire voir un bref instant son travail. Il s’en excusait presque. On n’avait qu’à confirmer la voie qu’il avait prise. Et comme chaque fois lorsqu’on relevait la tête, il avait disparu, craignant de prendre trop de place, de s’incruster. Un seul signe, un pauvre signe semblait le rassurer, il ne s’appesantissait sur rien.
Il imaginait des solutions inventives et élégantes, savait recycler tout ce qui se présente, faisait la preuve quotidienne que la rigueur ne relève pas d’un genre particulier, mais s’applique tout autant à la lecture, à l’écriture, à l’histoire, au calcul. Il démentait le grand partage qui faisait des deux cultures des adversaires irréconciliables. Peut-on accéder à la réalité sans disposer un peu de l’une, un peu de l’autre ?
On se réjouissait d’apercevoir les textes au sommet de la pile : toujours la même rigueur, les mêmes exigences, aucun relâchement. Mais si au commencement on plaçait ses textes au sommet de la pile, c’était au-dessous qu’on les glissait à la fin. On les gardait pour le dessert.
Il se demandait parfois ce que les maîtres voulaient de lui. Eux, de leur côté, ils se demandaient ce qui lui manquait. Il n’y a pas de mot pour dire le manque qui nous manque. Cet inconfort faisait avancer le maître et l’élève.
C’était quelqu’un qui était sur le point de découvrir la liberté.

Jean Prod’hom

Abandon



Peut-on sincèrement se réjouir du talent de celui qui est parvenu, sans qu’on le lui demande, à ne pas faire usage de la lettre e dans un récit de près de 300 pages, sans simultanément porter aux nues celui qui réussit à l’instant à ne pas mentionner le nombre 807 dans un exercice qui l’exige  ? Je vous le demande, sincèrement  ?

Il est cruel de songer qu’à l’instant de notre naissance il n’y avait aucune place de prévue pour nous sur terre, qu’il a fallu nous battre pour obtenir ce qui en tient lieu, et de nous entendre dire avant que nous disparaissions à tout jamais qu’on laissera une place vide dans le cœur de ceux qui nous survivent, une place que rien ne saurait combler. À quoi donc bon dieu aura-t-on servi  ?

Lili joue jusqu’à la nuit à cache-cache avec son ombre. Je l’entends pleurer au fond du jardin.
– Mais la partie est finie, reviens, reviens.

Jean Prod’hom
3 février 2010

L’invention de l’histoire

Il fallut inventer les lointains
laissés en arrière avant d’embarquer
– on ne s’en souvenait déjà plus qu’à peine –
les plonger nus dans les jungles épaisses

on architectura des temples
qu’on livra aux assauts des plantes
on façonna quelques paradoxes
pour retrousser le temps
et remonter haut le passé
lui offrir une digue
bientôt une pente

la construction de la retenue dura
aussi longtemps
que les temples n’eurent pas disparu
dans les ronciers
on patienta tant bien que mal
à l’abri des intempéries
on planta des porte-greffe
conçut des baumes
cadastra l’utile et l’inutile
neutralisa quelques aventuriers

on appela ce sursis
le temps du milieu
ou le temps des procédures

les prêtres se royaumaient
d’infatigables discoureurs
des amateurs de poésies
épaulaient leur désoeuvrement
les papiers et les paperasses
jamais très loin
voyez le descriptif des rituels
pris dans les mailles
de figurations inédites

pas de plan des lignées
pas de cartes des litiges
rien qui n’offrit appui au doute
on n’a jamais écrit l’objet
des contestations de cette époque
il y en eut pourtant
sauvages dedans
hésitantes dehors

à la fin de cette période intermédiaire
quand le barrage fut achevé
ceux de l’avant-garde
annoncèrent la nouvelle ère
ils tranchèrent le noeud de retenue
et par le pertuis
le temps se mit à couler
jusqu’à la niche des prêtres
attentifs désormais aux présages
jetant loin devant
les sorts
entourant de lianes
la jungle des contes
séparant les récits profanes des récit malheureux

on brûla les derniers doutes
on brûla ceux qui résistaient
ceux qui grimaçaient
ceux qui se disputaient les terres
on mêla si bien l’obscurité pleine
conservée dans les angles morts
au vide du dépit promis
que l’avenir qu’ils inventèrent
ce fut leur passé

t’en souviens-tu

on croyait en avoir fini
et tout recommençait
on croyait pouvoir enfin commencer
et on n’en avait fini avec rien

Jean Prod’hom

Nuit à Bray

L’aiguille des petites vanitées rejoint celle des heures, leurs pointes lancéolées indexent le ciel et lancent douze coups qui tétanisent les contreforts de l’église, derrière son chevet une ombre famélique se hâte. Mais le pathétique n’émeut pas la nuit qui attend son tour. Quelques cris mêlés au vin âcre montent des souterrains du fond de l’impasse et sonnent le glas des dernières espérances  : blasphèmes de comptoir, silhouettes brisées, ivresse, échos trébuchants, malheureuses certitudes. Les feuilles mortes ont cessé de danser au pied du réverbère et le clown immobile derrière la devanture du joaillier sourit. C’est le moment que la nuit choisit pour se déplier, et ses plis libèrent une étrange odeur qui rappelle celle du fer et de l’eau, et avec le fer et l’eau les longs soupirs argentés des cathédrales en ruine. Et le fer et l’eau, et les soupirs poussent, poussent, montent de dessous le bitume, serpentent le long des caniveaux, chassent les brumes, balaient les repentirs, font saillir les seuils. Et la nuit confond le paysage en lui reprenant les choses confisquées, un instant seulement, le temps de les disjoindre, de les redresser une à une et de les remettre à leur place, à bonne distance les unes des autres. Plus rien désormais ne demeure en tiers, chaque chose retrouve les coudées franches et les bords que le jour leur avait dérobés, elles retournent à l’insubordonné, buissonnières et mortelles. Tout avance de concert, ensemble et séparément, les aiguilles de l’horloge ont desserré leur étreinte, les cloches leur décompte, chaque chose s’avance nue tête et sans défense. Et la rue bouclée autrefois par le jeu des dépendances s’entrouvre, les panneaux indicateurs qui commandaient le sérieux de nos heures deviennent les majordomes austères d’un songe aux perspectives infinies, les trains ne circulent plus, on marche dans le vif du sujet, dans l’étendue retrouvée.

Convenait-il de construire si haut lorsqu’on veut simplement aller au bout, voir de nos yeux l’effacement des ombres, vivre buissonniers et mortels  ?

Publié le 1 janvier 2010 dans le cadre du projet de vases communicants chez Pierre Ménard (Liminaire)

Jean Prod’hom

Pierre Ménard

Le bloc-note poétique

Une image, quelque chose comme lorsqu’on va d’un pas ferme, la tête haute, et qu’on se maintient un bref instant au sommet, en équilibre, avant de s’incliner et de basculer dans le vide sans y être prêt. Par bonheur on se rétablit en trouvant ce presque rien qui survient à chaque coup, qu’il suffit d’accueillir mais sur lequel on ne saurait s’appuyer. On passe là où n’existait aucun passage. Il ne sert à rien pourtant de se retourner, les traces sont effacées. Le monde se remet d’aplomb un court instant, on se redresse et on va de l’avant, marche précaire de celui qui ne revient pas sur ses pas, qui ne craint ni les nuages ni l’acier, qui avance libre et liquide comme une imprévisible méduse.

Jean Prod’hom
20 septembre 2009

LIX

Le jeune pasteur qui officie dans notre paroisse fait régulièrement une halte au café pour s’aviser de l’état des moeurs de ses paroissiens, il regrette que le vin y coule à flot. La situation n’a guère changé, il a du pain sur la planche.
Il croit en outre dur comme fer – et j’en souris moins – que les réformateurs de la première heure étaient des hommes purs et durs, les égaux au moins des saints dont ils avaient voulu abolir le culte. Je le taquine et, pour la paix des ménages de notre commune qui abrite aujourd’hui autant de catholiques que de protestants, je tente à chaque occasion de réhabiliter les papistes pour lesquels j’ai au fond une tendre admiration, notamment ceux de l’époque de Matthieu Schinner qui n’étaient pas que d’invétérés fêtard et qui avaient surtout de solides raisons d’en vouloir aux Luthériens et aux Zwingliens qui furent plus d’une fois les rois des coups fourrés.
Relisant la vie de Thomas Platter, je tombe sur un passage qui devrait sonner le glas de son révisionnisme, je le lui remets ce matin.

Un matin que Zwingli devait prêcher avant l’aube dans l’église de Fraumünster, je me trouvai sans bois ; les cloches commencèrent à sonner. Tu n’as pas de bois, pensai-je, mais il y a tant d’idoles dans l’église ! » Celle-ci était encore déserte ; je courus à l’autel le plus proche, empoignai un Saint-Jean et le fourrai dans le poêle : « Allons, dis-je, tout Saint-Jean que tu es, il te faut entrer là-dedans ! » La statue commença à brûler avec de grands pétillements. à cause des couleurs à l’huile dont elle était enduite. « Doucement, doucement murmurai-je, si tu bouges (ce dont tu te garderas bien) je fermerai le poêle et tu n’en sortiras pas, à moins que le diable ne t’emporte. A ce moment, la femme de Myconius passa devant la salle, se rendant à l’église, et me dit : « Dieu te donne une bonne journée, mon enfant ! As-tu chauffé ? » Je fermai la porte du poêle et répondis :  » Oui mère, tout est en ordre. » Je me serais bien gardé de faire la moindre confidence, car elle aurait peut-être jasé et l’aventure, une fois connue, pouvait me coûter la vie. Au milieu de la leçon le professeur me dit : « Custos, il paraît que le bois ne te manquait pas aujourd’hui ? » Et je me dis : « Saint-Jean a fait de son mieux. » Comme nous allions chanter la messe, deux prêtres se prirent de querelle ; celui qui avait trouvé son autel dépouillé de la statue criait à son collègue : « Chien de Luthérien, tu m’as volé mon Saint-Jean ! » La dispute dura un bon moment, Myconius n’y comprit rien et le Saint-Jean ne fut jamais retrouvé.

Le guide spirituel de notre village lève la tête et me regarde effrayé. Se fera-t-il catholique ? Va-t-il entrer dans les ordres ? Il commande finalement une bière et un sandwiche pour lui tout seul. Maigre consolation qui pourrait raviver les guerres de religion.

Jean Prod’hom

Rapport aux bêtes

Les archives en témoignent : le taupier de Pra Massin a pris 807 taupes au mois de mai 1919. Vendues deux sous, elles étaient destinées à habiller les dames de la ville qui manquaient de tout. On a fêté le taupier. Soit. Mais n’est-il pas excessif qu’on m’envoie aujourd’hui devant le juge pour avoir piégé la taupe qui a retourné ma pelouse l’été dernier, et avec la peau de laquelle j’ai confectionné un joli porte-monnaie pour Lili ?

C’est par respect des bêtes que Jean-Rémy se sent obligé de parler à ses deux chiens comme s’ils étaient la chair de sa chair. Et c’est, je crois, pour obéir au principe de réciprocité qu’il aboie contre mes enfants chaque fois qu’il les voit.

La femme du médecin regrettait parfois de ne pas avoir épousé un vétérinaire.

Jean Prod’hom
28 janvier 2010

Quartiers de l’île

On n’aurait pas pu atteindre
le bout de l’île
sans sauf-conduit
le noyau dur des occupants
s’y était établi dos aux marais
ils avaient foi en leur domination
buvaient au fond du jardin
des alcools forts
et crachaient un épais venin

aux confins
de l’autre côté
du côté du jour
ceux dont on avait fait couler le sang
et qu’on avait laissés sans sépulture
gisaient anémiques dans la boue

quant aux nouveaux arrivants
oubliés
démunis
qui avaient porté haut le noyau dur
ils manquaient de la promesse d’un lieu
pour y arrimer leurs rêves
et y planter leurs fragiles raisons

le nombre des cadavres
vint à s’accroître
si bien que les laissés pour compte
les entassèrent au pied du col
qui entaillait les montagnes
du centre de l’île
ils se rendirent alors
en direction de l’autre mer
sur les rives de laquelle
ils se prirent à rêver de saisons

t’ensouviens-tu

Jean Prod’hom

Dimanche 7 février 2010

La porte s’ouvrait et se refermait sur des corps trapus qui vivaient depuis toujours à contre-jour, tous à la même enseigne au bout du monde, des corps de pierre qui répondaient au nom de Marc, Luc ou Jean. L’air froid et les soupirs avaient investi les lieux si bien que l’après-midi n’allait certainement pas se prolonger, le patron ramassait la vaisselle qui traînait, les clients qui avaient réservé la table près de la fenêtre n’étaient pas arrivés. Quelques anciens meuglaient par atavisme des formules de politesse avant de s’éclipser sur la pointe des pieds, d’autres riaient gras, un bref instant avant que le silence ne se mêle à l’air sec, aucune femme, tout était en morceaux.
Il fallut que je souffle sur les braises pour qu’on se souvienne comment tout cela s’était terminé il y a une quinzaine d’années à la lisière du bois, une ferme isolée à laquelle on pouvait discrètement accéder par derrière, en haut de la pente qui descendait jusqu’au moulin. le feu, les flammes hautes qui avaient rongé la charpente et qui s’étaient élancées glorieuses dans le ciel, jetant haut la cause morte que les adeptes de l’ordre défendaient, innocents et crédules, nous n’en étions pas. Et quelques heures plus tard, avec le cri des sirènes qui s’éloignaient en toile de fond et le rouge panique des causes sottes, plus rien. Aujourd’hui le café désert, les bois noirs avec l’empreinte effacée de la déraison, derrière le foyard couleur de rouille, là-haut, plus haut, le regard perdu des villageois qui ne se souviennent de rien. Mais de quoi ? Il y a parfois des événements qui n’en finissent pas et qu’on emmène avec soi jusqu’à la fin, sans qu’on n’en sache rien, ici et ailleurs, partout. Et ça reste comme la peur, comme le lit de la Lembe qui coulait déjà cet automne-là.

Jean Prod’hom