Dimanche 30 décembre 2008

Ils étaient encore il n’y a pas si longtemps – vingt, trente ans ? – sur les bancs d’école, je les vois encore distinctement, ceux du premier rang, du centre, du fond ou des issues,… Ils ont si peu quitté la classe que j’ai proposé à ceux d’entre eux qui regrettaient de ne pas pouvoir aider leurs enfants dans le domaine de l’analyse grammaticale pratiquée aujourd’hui dans nos régions – ils n’ont connu ni Chomsky ni Benveniste – de me rejoindre un prochain samedi matin dans la salle 11 pour un recyclage. Plusieurs se sont annoncés, ils n’ont pas quitté l’école, le rendez-vous est pris, j’organiserai donc sous peu un nouveau raout grammatical.
Ce qui m’a frappé chez toutes ces mères et tous ces pères – près de cinquante – rencontrés hier soir, c’est la prédominance d’un mélange, celui du sérieux, de l’attention et de la dérision, c’est-à-dire l’esprit de légèreté ! Ils n’ont pas quitté définitivement l’enfance, leur oeil, à peine moqueur, s’allume à tout instant comme celui de leurs enfants. Est-ce à dire qu’ils sont les mêmes ? Non !, ils ont en plus ce dont manque l’enfant et que l’école contribue à lui apporter, l’art de la bonne distance.
Au centre de la fête, donc les absents qui ont, j’en suis tout à fait certain, trouver une raison pour de ne pas regretter l’absence de leurs parents.
J’aurais voulu qu’ils puissent un instant écouter les propos – sérieux, attentifs et dérisoires – qui les ont entourés tout au long de la soirée et puiser dans la confiance lucide de ceux qui les accompagnent, l’équanimité qui transforme les apprentissages en théâtres, drames et mystères. Voeu de Pygmalion ! ils n’ont pas assisté à la scène et tant mieux. Peut-être l’ont-ils imaginée et cela suffit bien ; car si nous, parents et enseignants, sommes avec eux des locataires du réel, pour eux des représentants du symbolique, nous sommes aussi loin d’eux les hôtes de leur imaginaire.
Nous avons hier soir élèves, parents et enseignants passé notre examen.

Jean Prod’hom

Le lac Clément

Ce matin au réveil, avant de la conduire au village, jour d’exception, sur la place de l’église où elle retrouve Clément et Robin, Louise demande.
– C’est vrai qu’il existe un lac Clément ?

Jean Prod’hom

Lacer ses chaussures

Je l’aurais certes souhaité mais je n’en suis pas capable, pas capable de m’aventurer dans le labyrinthe de réflexions dans lequel m’ont plongé quelques mots et quelques gestes de ma fille ce matin. D’abord parce que ces réflexions ne se sont pas présentées à la queue leu leu, ou deux par deux, main dans la main comme dans les cortèges d’écoliers, mais surtout parce que la question me dépasse de beaucoup.
C’est ce matin un peu avant sept heures, le feu ronronne dans le poêle. Nous nous affairons tous les cinq dans un sain désordre, retenus par quelques fils ténus à la nuit dont nous sortons. J’entends alors dans mon dos : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles !
Intrigué par ces mots que Louise prononce comme un sésame, je me retourne et la vois penchée sur le modèle-réduit d’une chaussure ; elle tient dans ses deux mains les deux extrémités d’un lacet.
Je comprends alors, ma fille s’initie à l’un des rites majeurs du passage de la première à la seconde enfance : nouer les lacets de ses chaussures. Je la laisse à ses exercices persuadé que l’épreuve de ce matin n’est pas la dernière !
Un peu moins de dix minutes après Louise triomphe : – J’ai fait une vague, puis j’en ai refait une avec les petites boucles ! Voilà ! j’ai réussi.
Je n’en crois rien ! Lui aurait-il fallu moins de dix minutes pour franchir le premier obstacle qui se présente dans la vie d’un enfant aujourd’hui pour être autorisé, chaussé, à aller de l’avant ? Incrédule je lui demande de me faire une démonstration, le monde s’ouvre alors sous mes pieds. Louise exécute exactement son sésame : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles.
J’avais avec d’autres Cassandres annoncé la disparition tragique du lacet ; les enfants de la génération Velcro allaient manquer une aventure inoubliable qui les aurait conduits à la maîtrise d’un savoir-faire emblématique et à la résolution, pour la première fois sans trancher, d’un noeud de vipères.
Je me souviens de cette première aventure de la connaissance dont j’ai été le héros, le désespoir devant cet objet trop complexe, les innombrables obstacles qu’il m’a fallu franchir, mais aussi l’objet qui devient jour après jour plus clair, l’éveil peut-être même à l’idée de modèle, les phrases dont je ne me souviens plus et qui devaient m’aider, les grimaces de ceux qui ont vécu cette aventure avec moi. Le succès enfin ! Le sentiment d’avoir réussi un exploit démesuré, inespéré.
Voici que je m’aperçois que les enfants apprennent aujourd’hui non seulement à exécuter ce geste, mais disposent encore d’une technique belle et simple qu’on m’avait cachée. Je me sens grugé…
Un instant seulement, car si je suis convaincu que l’exécution de la vague ou de la tresse comme je l’appelais, renvoie à une opération et à des gestes identiques, je devine par contre une irréductible différence dans la suite : Louise répète strictement l’opération initiale si bien que la fleur est là avant son épanouissement : elle papillonne selon un modèle.
Il n’en va pas de même pour moi, en 1960 à Riant-Mont 4. Assis dans le corridor, j’avance comme un chasseur, je prépare un collet à arrêtoir, l’étrangle avant de glisser la pointe dans un fouillis obscur avant de saisir une boucle naissante, lui donner de l’ampleur. Mon papillon est né de l’obscurité.
Je dois le dire, mon aventure vaut la sienne. Mais les rites, les mots et les méthodes qui m’ont permis et lui permettent d’aborder la terre, de l’entamer pour en faire partie, ne relèvent pas de la même épistémologie, et si ma fille et moi avons commencé et terminerons identiquement notre vie intellectuelle, vague, tresse et papillons, nous n’irons pas par les mêmes chemins.

Jean Prod’hom

Silence



Au terme d’une analyse du texte de S paru avant-hier sur le blog11, qui raconte l’héroïsme ordinaire de cinq adolescentes, je prends conscience à près de midi que le clapotis qui agite l’estomac des élèves est sur le point de submerger mes commentaires comme une marée d’équinoxe. La déception guette. Je comprends même qu’il y a urgence et qu’il me faut faire vite quelques chose si je ne veux pas que la demi-heure qui nous reste ne passe dès à présent au bilan des pertes.
Je me tais donc séance tenante. Dans ces circonstances, le silence est un opérateur redoutable : j’aperçois les élèves redresser le buste, les sourcils se lever. Je maintiens l’instant à bonne hauteur pendant un temps qui apparaît à certains comme l’image exacte de l’éternité. Il me faut une pincée de courage et beaucoup d’obstination – ce n’est pas si simple de suspendre nos actes lorsque quelque chose se défait et laisser, encalminés dans le pot-au-noir, la main au silence.
Je tiens donc le coup et complète leur stupeur en les obligeant à disposer sur le champ de la liberté pour réaliser, seul ou avec d’autres, quelque chose qui trouve son sens dans ce qu’on vient de voir. Je me retire ensuite du devant de la scène, m’assieds derrière mon bureau et boutique.
Leur stupeur double d’intensité et le silence d’épaisseur avant que tout ne bascule de leur côté. Il ne faudra en effet que quelques secondes pour qu’un premier groupe s’agrège, puis un second. Tous les élèves, debout ou assis au coin d’une table, parlent, négocient, rient, proposent…
Un élève interrompt la rumeur, irrépressible, qui gonfle.
– Monsieur, on a le droit de …
Je l’interromps avant qu’il ne termine, craignant que la réponse circonstanciée qu’il attend ouvre la voie à mille autres questions du même acabit – je sais l’affaire – et entame leur liberté.
– Désormais, sachez-le, je réponds par un oui à toutes vos questions !
L’oeil encoquiné de certains m’avertit que je ne perds rien pour attendre et que je pourrai regretter ma réponse. Je ne bronche pas si bien qu’ils reprennent leur commerce et leurs négociations.
La demi-heure a passé dans la colonne des gains et a ouvert un imprévisible horizon. J’entends alors un clapotis, c’est mon estomac qui m’appelle à d’autres réjouissances, il est midi.

Jean Prod’hom

Patchwork



Fin de journée en eau de boudin, carottes rouges et poireaux. Ce que j’ai mis en place est un peu juste, un rien a fait vaciller une architecture fragile. C’est bien sûr à cause des autres, les temps sont pourris, je suis le mal aimé, d’ailleurs c’est bientôt la fin du monde…
Les dix minutes qui suivent la fin des cours, je les passe seul et épuisé dans la salle d’informatique, en compagnie des quinze ordinateurs qui ronronnent ; les mots bienveillants d’un collègue finissent de me remettre la tête d’aplomb, mais je ne suis pas en mesure d’exiger de mon esprit qu’il mette de l’ordre dans les quelques pensées qui m’ont accompagné ce matin et cet après-midi tandis que je traitais de la syllabation, que j’évoquais Balboa découvrant le Pacifique ou que les élèves inventoriaient les désignations du Grand Meaulnes.
J’aperçois, je ne sais où dans cette salle déserte, pêle-mêle, des morceaux de réflexion, des lambeaux de pensées,… et quelques pépites pour survivre et ne pas désespérer complètement, les satisfactions paradoxales que m’apporte l’enseignement de la syllabation et des accents, les lignes sur le tiret dans le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon et la délicate question de l’accord du participe passé des verbes conjugués avec l’auxiliaire avoir, qui apporte tant de plaisir à Pascal Quignard lorsque leur complément est un nom féminin.
J’aurais tenté – si les précautions matérielles de l’ingénieur avaient été à la hauteur des ambitions pédagogiques de l’architecte – de mettre bout à bout tout cela, à quoi j’aurais ajouté pour border le patchwork de ma difficile journée la liste des problèmes de peu d’envergure que je rencontre chaque jour et qui ont fait de cette fin d’après midi quelque chose comme la fin du monde, bien sombre si je ne l’avais sauvée en soirée par la découverte sur mon ordinateur de la combinaison-clavier du tiret.

Jean Prod’hom

Emancipation



Doit-on réveiller Hegel ou sommes-nous entrés dans une nouvelle ère de l’esprit ? L’ancienne dialectique qui devait conduire à l’émancipation de l’élève n’est en effet plus exactement ce qu’elle était. Je reçois, il y a quelques jours, d’un élève le mot suivant :

A cause des problèmes sérieux de mon ordinateur ces derniers temps, je suis dans l’impossibilité de mettre dans mon classeur l’ancienne version de mon texte pour le blog 11 car elle a été supprimée.
Si vous désirez plus de détails, faites-le-moi savoir demain.
Meilleures salutations et bonne fin de soirée.

Une collègue me signale ce matin cet autre message trouvé au bas d’une évaluation d’allemand :
PS : Si vous n’arrivez pas à lire, veillez me contacter !

Jean Prod’hom

Dimanche 23 novembre 2008



C’est le moment pour moi d’avouer que les manuels scolaires me tombent des mains. D’avoir autrefois participé à la rédaction de l’un d’eux n’y change rien.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé ; avant chaque nouvelle année et son cortège de nouveaux élèves, je m’imagine être en mesure d’en faire usage – de quelques-uns au moins. Et puis en août, sitôt que nous entrons en scène, je les regarde méfiant, les écarte de l’avant-scène, les éloigne plus loin ensuite dans les rayons d’une bibliothèque pour ne plus y repenser dès Noël.
Mais je le répète et je le dis tout haut, je n’ai jamais pris la résolution d’y renoncer, les manuels scolaires finissent tout simplement par me tomber des mains. Et il faut savoir que cette affaire n’est pas sans conséquence, elle me prend la tête et beaucoup de mes forces, je crois même que le gros de mon travail en début d’année consiste à penser ou à imaginer le chemin qui m’évitera de toucher aux manuels scolaires.
Et s’ils me tombent des mains, ce n’est pas en raison de leurs qualités – car chacun d’eux en a à revendre – c’est parce que je suis incapable d’en faire un usage efficace, de trouver la distance qui convient pour disposer de leurs trésors et en faire partager les élèves.
Et puis, et surtout, les manuels scolaires me mettent profondément mal à l’aise. Ils sont en effet organisés autour d’une double perversion, celle de toujours cacher leur jeu – mais pas trop pour ne pas perdre l’élève -, et celle d’escamoter l’essentiel – avec la louable intention de le faire découvrir par l’élève lui-même. Qu’on le veuille ou non, c’est la loi du genre !

(La perversion des manuels scolaires, et donc de l’enseignement dans certaines de ses dimensions, trouve une belle illustration dans le film de Marguerite Duras intitulé Les Enfants (1984), « un film comique infiniment désespéré dont le sujet aurait trait à la connaissance ». C’est l’histoire d’Ernesto qui refuse d’aller à l’école parce qu’on y apprend ce que l’on ne sait pas. Ou qu’on y apprend ce que l’on sait déjà.)

Noël approche et les manuels scolaires ne sont plus sur mon bureau, ils attendent un peu plus loin leur exil annuel…
Mais par un hasard ou une ruse de la raison, je crois avoir, il y a peu, dépassé l’aporie dans laquelle je me trouve, surmonté le malaise que j’éprouve.
Depuis août en effet, je travaille avec vingt-six élèves, des élèves vifs à très vifs. Dans l’impossibilité de construire avec l’ensemble du groupe les fondations des trois ans qui viennent, j’ai distribué il y a quelques semaines à chacun d’eux une brochure intitulée Activités en grammaire 7e, avec la fort discutable intention d’occuper l’esprit et les mains de la moitié d’entre eux, à tour de rôle, de les faire patienter donc, pendant que je me consacre à l’autre moitié et à des activités plus louables.
Ils se montrent gloutons sans saisir ce que les auteurs de ce manuel avaient en vue en le rédigeant. Comment les arrêter donc dans une activité qui ne mène nulle part ? Tenter de moraliser leurs actions et leur comportement en leur demandant de ralentir, mieux comprendre, s’arrêter, relire,… n’aurait conduit à rien ! Les laisser aller sans autre forme de procès eût été une nouvelle perversion ajoutée à celle qui structure ces Activités en grammaire 7e.
Plutôt que de laisser l’élève se faire embarquer dans son sillage, il me fallait donner à l’élève les moyens d’observer le travail de cette perversion. J’ai donc fait ma petite révolution copernicienne.
L’objectif que propose désormais aux élèves, ce n’est plus de maîtriser les contenus que les auteurs ont brillamment mis en scène (subordonnées, relatives, compléments, effacement du sujet,…), mais de dégager et de maîtriser l’architecture de ce manuel, les titres, les enchaînements des parties, les dispositifs proposés, les intentions des auteurs, les implicites, les présupposés, les difficultés des auteurs, les faiblesses, les leurres…
L’élève sera gagnant deux fois, j’en suis convaincu : d’abord parce qu’il aura étudié un type de texte avec lequel chacun d’entre nous a été, est ou sera aux prises pendant plus de neuf ans. Mais encore parce que, pour parvenir à dégager les caractéristiques de ces Activités en grammaire 7e, il aura dû comprendre, passage obligé et autre ruse de la raison, tout ce que l’auteur a voulu lui faire découvrir. Mais l’élève l’aura fait loin des perversions. L’honneur de tous sera sauf, l’élève aura rédimé les perversions du maître.
J’appelle bon manuel scolaire le manuel qui se prête à ce jeu de retournement.

Jean Prod’hom

Trésy des Amoureux



Avec quelques élèves qui ont terminé l’inventaire des prénoms de tous les êtres qui les entourent et qu’ils aiment, j’écoute les noms de lieux que Valère Novarina a scandés en 2007 à l’occasion de l’émission A voix nue d’Odile Quirot.
Me parviennent alors par un canal dont j’ignore le tracé quelques syllabes sonores d’un nom de lieu que Novarina ne dit pas, Trésy des Amoureux.
Je mets ces quelques syllabes de côté et les élèves au travail ; casquée comme un pilote long courrier, sous le regard curieux de ses camarades, M égrène le chapelet de prénoms de ceux qu’elle aime et qu’elle a mis en page comme un poème. Pas si simple de donner une allure sonore à cet objet, l’architecture et l’intention manquent encore, mais le texte de Valère Novarina et ce que recèle le nom de Trésy des Amoureux me rassurent.
C’était au printemps 1991, je venais de lire le texte de Jacques-Etienne Bovard sur la Venoge. Nous avions organisé, un collègue et moi, une balade de trois jours sur ses rives, de Saint-Prex à l’Isle en passant par Cuarnens la honte, Nous avions intitulé cette sortie de fin d’année : De l’Enfer au Paradis en passant par Trésy des Amoureux. Trois belles journées, têtes à l’air, dont je me souviens jusqu’aux moindres détails. Et si ceux-ci demeurent vivants aujourd’hui, c’est, je crois, par la grâce sonore de Trésy des Amoureux.

Jean Prod’hom

Dimanche 16 novembre 2008



Le ciel est gris au Riau. Sur la crête du Bois Vuacoz de haut sapins dégarnis jusqu’au cou montent la garde ; ils tournent le dos au sud et contrôlent l’horizon de l’orient à l’occident. Ils ne voient rien venir et ne s’amusent pas du ruban de fumée blanche qui déroule ses volutes irrégulières en contrebas. C’est la fin des travaux des champs, les tracteurs sont alignés sous les couverts.
Je suis seul à la maison, avec Fleur qui sommeille à mes côtés, et je peine à faire ce que j’ai à faire. Je pense au saint Augustin de Carpaccio, l’oeil fixé depuis quelques siècles sur une réalité que le peintre tente de déchiffrer et à laquelle, plume suspendue, il tente de donner une forme, le saint n’a encore rien écrit. Plus tard peut-être… si le petit chien blanc assis à ses pieds ne le détourne pas de sa tâche et ne l’emmène pas dans les ruelles de Rome ou de Milan.
La fumée blanche a cessé de virevolter, il est grand temps de me mettre au travail. Je prépare le plan de la réunion des parents du premier décembre, transcris le nom des enseignants qui interviennent dans la classe, attribue à chacun un temps de parole, décide de l’ordre de leur intervention. Je diffère encore un instant le coeur de ce que je m’étais proposé de faire… Que vais-je dire aux parents ? Qu’attendent-ils ? Je sens bien que je me pose les justes questions mais suis incapable de trancher. Je liste donc quelques-uns des points qui animent mon travail et sont susceptibles de les intéresser, les réconforter, les rassurer. J’écris donc sur un bout de papier…

– Agenda, dossier d’évaluation et travaux en cours
– La bonne distance, le nez dans le livre, l’esprit dans les nuages
– Apprendre mine de rien et la loi du moindre effort
– Christophe Colomb, Jules Verne, le manuel d’histoire
– Initiative personnelle et réévaluation
– Extraire, copier, citer, conjuguer les voix, dire, signer, la question de l’identité
– Liberté individuelle et détermination sociale
– Dedans et dehors, ami et collègue, texte et marge

Je m’interromps craignant que la liste ne s’allonge et que je ne sois plus en mesure de décider quoi que ce soit.
Je déciderai demain ou après-demain, c’est à dire au moment voulu. Le ruban de fumée virevolte à nouveau et Fleur frissonne. Il est temps de la faire sortir.

Jean Prod’hom

Scène de lynchage

Il est 10 heures et c’est mercredi, jour de surveillance. Les élèves semblent paisibles, ils couvent et nourrissent ici et là ces écheveaux d’histoires qui n’ont pas quitté les préaux depuis des décennies, et dansent malgré quelques mouvements hasardeux un ballet statistiquement prévisible. Je demeure immobile au centre de la cour et, orienté sud-ouest / nord-est, je profite des rayons vifs du soleil chauffé à blanc en leur interdisant de se mêler à l’air froid qui vient du golfe de Gascogne. Romain me rejoint et on échange quelques mots.
Lorsque j’aperçois à ma gauche un groupe d’une quinzaine d’élèves qui se précipitent en un point et entourent sourire aux lèvres un objet que je ne distingue pas ; je laisse filer l’affaire et, sans essayer de décrypter les règles de l’étrange jeu auquel se livrent les adolescents, je songe un instant à la course au Caucus qu’organise le Dodo dans Alice au pays des merveilles. On poursuit avec Romain l’échange commencé.
A nouveau attiré sur ma gauche par d’étranges bruits, je me retourne et vise les mêmes adolescents que tout à l’heure qui projettent vigoureusement du pied une bouteille de plastique qui virevolte. L’innocent désordre se brouille tout à coup, on n’entend plus la bouteille de plastique raboter le sol et un silence abyssal creuse l’instant comme avant le tonnerre. Tous les adolescents se jettent alors avec précipitation en un point, rient et crient aux éclats, entourent un objet qu’ils battent et frappent sans retenue.
Je prends conscience alors que cet objet n’est pas objet, mais l’un des leurs désigné comme l’anthropologie nous l’a appris par le hasard. C’est l’un des leurs qu’ils tentent de réduire à un objet, qu’ils font disparaître sous leurs cris et leurs coups. Il ne s’agit pas d’une innocente course au Caucus, mais d’un lynchage collectif.
Je l’entends déjà m’expliquer qu’il n’est pas le seul à participer à ce jeu, que ce sont les autres ; je les vois trop bien, le sourire aux lèvres arguant avec conviction qu’il ne s’agit que d’un jeu, qu’ils sont tous tour à tour des victimes consentantes. J’aurai beau leur dire que l’anthropologie a déjà la vérité sur tout cela, j’aurai beau citer mille sources, les renvoyer à l’histoire qui racontent ces scènes et les fous rires sinistres qu’elles ont engendrés ; rien n’y fera car ils sont devenus fous l’espace d’un instant, possédés par la meute qui dicte parfois sa sotte loi.
Je ne leur dis donc rien mais hurle comme une bête, les anges disparaissent alors en un vol organisé, comme les étourneaux à la fin de l’automne lorsqu’ils ont pillé les labours.
Dispersés ils tournent dans la cour bras ballants, un étrange sourire pend à leurs lèvres qui pincent et retiennent ensemble la culpabililité et l’innocence.
J’ai été à nouveau inquiet ce matin à 10 heures 30.

Jean Prod’hom

Comme le Petit Poucet

Notre école n’est pas généreuse en toutes circonstances, ou n’a pas toujours les moyens de sa générosité de principe. Il me semble en effet que le fonctionnement effectif de notre école condamne en quelque sorte l’élève qui n’a pas pris la mesure d’une problématique sérieuse, au moment voulu par l’institution, à y revenir de son propre chef et à l’éclairer de ses lumières intérieures.
Pourquoi ? Parce que nous nous méprenons sur la fonction de nos programmes d’enseignement. C’est la confusion en effet entre les prescriptions de ceux-ci et les curricula effectifs de nos élèves, entre ce qu’ils sont supposés savoir et ce qu’ils savent effectivement qui nous conduit à rabattre le temps complexe de chacun d’eux sur le temps idéal qui rythme nos programmes.
C’est l’imparfaite prise en compte par l’institution de la relation de ces deux temps qui amène, me semble-t-il, beaucoup de nos élèves à passer à côté de ce qui est prescrit ; c’est ce mécompte qui nous conduit, nous enseignants, à verser avec effet immédiat ceux de nos élèves qui n’ont pas su – au tempo programmé et par la grâce de l’enseignement prodigué – dans le groupe de ceux qui sont supposés savoir. Il n’y a plus qu’un pas pour faire de ceux qui ne savent pas, mais qui sont supposés savoir, des élèves qui savent. Si bien que, trop souvent, tous les élèves, qu’ils sachent ce qu’ils sont supposés savoir ou qu’ils ne le sachent pas, font partie lorsqu’ils accèdent au cycle ou degré suivants au groupe de ceux qui sont supposés savoir. Le pas est franchi, on peut désormais compter les dommages.
Pour illustrer la thèse qui précède, il suffit d’écouter certains de nos commentaires en début d’année.
– C’était au programme et ils ne le savent pas !
Faut-il s’en étonner ? Je ne le crois pas, mais il convient de ne pas s’en satisfaire et de construire un dispositif tel que cette distance se réduise au fil des ans et qu’elle tende vers zéro en fin de scolarité. Nous avons en conséquence à cartographier chaque région de la connaissance qui se prête à cette opération et dont nous souhaitons une maîtrise définie – le français notamment. En y plaçant, d’un commun accord et à l’échelle de nos Etablissements, comme les douze stations de nos anciens chemins de croix, les douze carrefours tirés du grand livre de nos programmes.
Rendez-vous obligés, abris lorsqu’on est perdu, toujours là ; incontournables haltes pour nos élèves et les chemins divers qu’ils empruntent ; haltes maintenues en totale visibilité, de l’élève comme du corps enseignant ; lieux à significations denses, racontés, annotés, repris, complétés ; lieux toujours déjà visités où celui qui ne savait pas peut à tout moment faire la preuve qu’il sait désormais ce qu’il est supposé savoir, mais lieux d’émancipation aussi d’où l’esprit peut cheminer, dans des régions inconnues de nos programmes et que l’élève devenu adulte aura à cartographier demain.
En continuant à bricoler cet objet qui conjugue les nécessités du programme et les réalités des curricula, j’ai proposé aux élèves ce matin ce que j’essaie de mettre en place depuis quelques années, je veux faire en sorte que chaque élève puisse, comme le petit Poucet, revenir à n’importe quel moment sur ses pas pour faire la preuve qu’il sait désormais ce qu’il était supposé savoir et qu’il ne savait pas au moment voulu par l’institution. Mieux encore, je veux l’encourager à faire la preuve, s’il en marque le désir, qu’il sait des choses bien au-delà de ce que prescrivent les programmes. Ainsi…

Réévaluation
A l’élève qui a laissé apparaître dans les domaines dont je suis responsable qu’il n’a pas atteint, à l’occasion des travaux significatifs, le seuil de satisfaction (4), je fais la proposition suivante :
Tu es autorisé à faire la preuve, tout au long de l’année scolaire mais pas au-delà de la semaine 35, que tu maîtrises désormais ce que tu ne maîtrisais pas lors du travail significatif.
Les réévaluations de la maîtrise de ces objets ont lieu pendant les heures d’appui dans la classe 11.
C’est à toi qu’appartient la tâche de préparer le mode que tu souhaites utiliser pour revenir sur ce que tu ne comprenais pas et me convaincre de tes nouvelles acquisitions.

Initiative
A l’élève qui souhaite, dans les domaines dont je suis responsable, aller au-delà de ce qui lui est demandé, je fais la proposition suivante.
Tu peux, tout au long de l’année scolaire mais pas au-delà de la semaine 35, prendre une initiative et déposer un projet au terme duquel tu veux faire voir ce qui mérite d’être vu mais que l’institution scolaire ne prévoyait pas. Avant de te lancer dans la réalisation de ce projet, il te faudra en négocier les modalités et les conditions de succès.
La réussite de cette entreprise sera reconnue par l’attribution d’un 6.

Dossier d’évaluation
L’élève placera les traces de ces épreuves dans le Dossier d’évaluation.

Jean Prod’hom

La vitrine de nos oeuvres

Deux élèves attentionnés m’envoient au cours du week end un commentaire à la note de l’une de leurs camarades consacrée à la lecture d’un récit terminé il y a peu. Leurs deux textes sont malheureusement minés d’erreurs orthographiques que l’un et l’autre auraient aisément pu éviter s’ils avaient pris un peu de ce temps que Dieu a mis à notre disposition pour ramasser les déchets, les ratés, les coquilles,.. que nous sommes immanquablement conduits à produire dans nos ateliers.
Dans nos cours de récréation aussi où les élèves de la classe 11 sont conviés chaque mercredi matin à collecter les papiers multicolores que leurs camarades abandonnent nonchalamment.
Je décide donc de rayer de mes charges mes bons offices de concierge et de ne pas corriger leurs commentaires, à l’inverse de ce que je fais depuis 15 mois, chaque jour ouvrable, à la réception de chacune de leurs contributions. Et j’édite séance tenante leurs deux commentaires.
Le lundi matin, je fais part aux élèves de ma décision en ajoutant sentencieusement que si le blog est bel et bien la vitrine de l’excellence de leur travail, il peut devenir le théâtre de la transformation de leurs vertus en vices.
Un élève m’écoute tout particulièrement – c’est l’un des généreux commentateurs de la veille ; il semble avoir compris le message et semble m’indiquer par un sourire qu’il a décidé à l’instant de prendre en main son destin et la vitrine de ses oeuvres. Je m’en réjouis.
A 13 heures 30 donc, je reçois de l’élève son commentaire récrit à nouveaux frais, des erreurs ont disparu. C’est la démonstration partielle que la question de l’orthographe française ne relève pas de l’orthographe, mais d’une décision éthique.
Des erreurs ont disparu certes, mais pas toutes, de nombreuses erreurs clignotent encore. La partie n’est pas gagnée.
Quant à l’autre commentateur pas de nouvelle !

Jean Prod’hom

Josquin Desprez



Alors qu’un élève relevait – dans la troisième partie du court texte que Jules Verne a consacré en 1883 à Christophe Colomb – la mise en place par le roi Ferdinand du premier service mensuel de transport entre l’Espagne et Haïti, son voisin lève la main et, sans craindre les effets du coq à l’âne, demande si le français d’alors ressemblait à la langue que nous parlons aujourd’hui. Je ne comprends pas immédiatement de quelle langue il veut parler ; de celle de Jules Verne ? de celle des rivaux français de Christophe Colomb ? de celle d’avant ?
Je renonce à me perdre en conjectures, et selon le principe pédagogique qui veut que c’est toujours l’occasion qui fait le larron, je décide séance tenante de leur faire entendre d’abord un poème d’amour du treizième siècle, un texte un peu plus tardif ensuite écrit par Jean Molinet, dans lequel on repère aisément les empreintes de notre langue et que Josquins Desprez à mis en musique. Je donne aux élèves une copie du texte avant de leur faire entendre l’enregistrement que l’ensemble Jannequin a réalisé.
Anesthésié par la légère fierté que l’on éprouve parfois d’avoir cru avoir bien joué la partie, mon esprit s’égare et je rêve d’autrefois en cette fin de vendredi après-midi.
En raison du caractère fini de tout ce qui nous advient, je me réveille. J’aperçois alors vingt-six paires d’yeux défaits qui ne me lâchent pas : Josquins Desprez n’a visiblement pas passé !
Je m’étonne et me perds dans d’inutiles explications, dresse un faisceau d’arguments, feins l’étonnement,… Rien n’y fait ! Les élèves le disent haut et fort : ils n’écoutent pas cette musique. Pire ! ils écoutent tout, sauf cela ! Pour faire bon poids, une élève musicienne ajoute :
– Je crois, et j’ai une assez bonne oreille, qu’ils chantaient faux !
J’ai donc tout perdu : les élèves n’auront pas prêté l’oreille à la musique qu’on entendait dans les cours bourguignonnes du seizième siècle ni n’auront prêté attention à ce que le français d’aujourd’hui doit au français d’alors.
Il est 15 heures 30, l’heure de se séparer.
Une élève reste seule en classe. Elle me demande alors :
– Voulez-vous écouter la musique que j’aime bien.
Je n’ai donc pas tout perdu, mais je dois sur le champ commencer mon éducation musicale pour leur faire entendre un jour Josquins Desprez.

Jean Prod’hom

L'émeute à Fontainebleau



Quoique le narrateur du récit classique – disons du récit sur lequel on demande à l’élève de se pencher à l’école – dispose de moyens, au demeurant assez pauvres, pour modifier l’ordre des événements ancrés dans ce qu’on a coutume de nommer le réel, on parle communément du récit comme quelque chose qui avance, qui accélère, qui débraie ici ou là, qui tombe en panne parfois, comme si le récit était un mobile qui allait résolument, mais non sans heurts, de l’avant. L’habitent le plus souvent des personnages qui, d’événement en événement, vont eux-aussi de l’avant, attachés à la résolution de ce qui s’est compliqué au commencement.
Au cours de ce périple qui les ramène à quelques pas du bercail qu’ils ont quitté ou dont le destin les a arrachés, les personnages traversent des mondes, des paysages, des espaces incommensurables que la narration rapproche.
Si les événements se succèdent dans un ordre précis, comblés par une nécessité interne, on ne saurait en dire autant des mondes sur le fond desquels se déroule la succession des événements. Passent les personnages, et le lecteur qui les suit servilement, de monde en monde, des mondes juxtaposés comme les décors au théâtre.
Avec d’autres je me suis demandé si le récit aujourd’hui ne constituait pas d’abord et avant tout l’occasion unique de visiter l’insaisissable milieu, s’il ne devait pas sa survie à la fragile main courante qu’il offre à l’homme de s’y rendre, d’en revenir sans s’y perdre et de lever quelques amers pour l’avenir en direction duquel nous allons à l’estime.
Le récit est le lieu par la médiation duquel l’homme élabore la carte rêvée dont nous sommes encore infiniment éloignés, le récit n’est donc pas mort, nous ne disposons aujourd’hui que d’un patchwork.

– Car enfin que reste-t-il d’un récit lorsqu’on a suivi pas à pas ceux qui l’ont fait avancer ?
– Presque rien ! Un rien invisible, enfoui, qui recèle autant de valeur que l’objet qui transite dans le jeu du furet, aucune !
– Il reste Fontainebleau.
Les feuilles autour d’eux sussuraient, dans un fouillis d’herbes une grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur le gazon ; et le silence était coupé à intervalles rapides par le broutement de la vache qu’on ne voyait plus.
– Il reste 1848.
Quelquefois, ils entendaient tout au long des roulements de tambour. C’était la générale que l’on battait, pour aller défendre Paris.
– Et Frédéric Moreau, l’un des furets de l’Education sentimentale, qui nous fait passer de l’un à l’autre, qui nous fait entendre au coeur de Fontainebleau le coeur de Paris :
– Ah ! tiens ! l’émeute !

Jean Prod’hom

La note de l'absente



Tout au long de la journée j’ai attendu. J’ai attendu que l’élève qui nous a quittés il y a un mois m’envoie par educanet l’article promis. Ce mercredi c’était son tour et, le jour de son départ, il m’avait confié, ému aux côtés de sa maman, près du banc nouvellement placé en face de l’entrée de la classe 11, qu’il me ferait parvenir son article.
J’ai attendu donc – diffusément – jusqu’au soir. Avant de me coucher, j’ai jeté un dernier coup d’oeil dans ma boîte aux lettres, j’espérais peut-être secrètement que nous ne soyons pas tous déjà complètement oubliés… Cet espoir fait-il partie de nos métiers ? Est-ce une faute professionnelle ? La nuit fait son travail, tout cela est oublié.
Et pourtant, j’ai beau me sermonner depuis quelques minutes, quelque chose insiste, quelque chose comme une pensée, une bouffée de pensée, une pensée lointaine, sans forme, archaïque, une de ces pensées qui ne nous lâchent pas. Je sais qu’elle ne se retirera que lorsque je lui aurai donné l’esquisse d’une forme…
Je m’inquiète, je m’inquiète pour l’espèce, dont l’une des particularités constitutives est de pouvoir manquer à ce qui la fonde, de pouvoir être anéantie par ce sans quoi elle ne saurait être. Tout homme peut en effet retirer le gage qu’il a engagé, tout homme peut tromper celui qui lui fait confiance, tout homme peut manquer à sa promesse. Mais quelle serait l’identité de l’homme sans les engagements et les promesses à travers lesquelles il devient et demeure ? (Si la confiance, l’engagement et la promesse ne trouvent pas leur place dans les programmes ne nos écoles, c’est d’abord parce que ceux-ci les supposent. Nous avons donc pour tâche prioritaire de les maintenir vivants.)
Quoi qu’il en soit et en guise de réparation je substitue mon geste à celui de l’élève. Et je reprends espoir. N’est-ce pas l’élève qui nous a quittés il y a un mois qui fonde en dernier ressort ces lignes.
Je n’ai plus à ouvrir ma boîte aux lettres, son texte m’est bien parvenu, comme promis.

Jean Prod’hom

Dimanche 9 novembre 2008

Je relis aujourd’hui la note d’un élève publiée sur le blog de la classe 11 vendredi passé. Je repense à sa genèse et à son histoire qui me semblent exemplaires.
D’abord l’élève ne veut pas à tout prix être original, il s’arrête modestement sur un point qui l’aiguillonne.
Quelles sont les règles d’utilisation des prépositions « à » et « chez ». C’est une question, écrit-il que « je me pose presque quotidiennement lorsque je me rends en ville ».
N’étant pas en mesure de résoudre seul cette difficulté, ou pour vérifier certaines de ses hypothèses, l’élève se lève et fait des recherches, s’enquiert à gauche, s’enquiert à droite. Immanquablement celui qui cherche trouve, en l’occurrence un site qui lui fournit une petite règle.
Commence alors le lourd travail de rédaction, il s’agit pour l’élève de rendre aux deux voix ce qui leur revient, de les entremêler sans que l’une dévore l’autre, la sienne qui interroge et la voix du site québécois qui répond : polyphonie.
L’élève réussit dans cet exercice difficile et pourtant si essentiel ; il maintient en effet à bonne distance les deux voix, les conjugue sans les confondre. On insistera jamais assez dans notre métier sur le travail à entreprendre sur cette question si l’on ne veut pas continuer à recevoir des travaux qui ne sont que des copies à peine transformées de textes d’inégale valeur, que des élèves s’attribuent sans gêne et qu’ils signent sans l’ombre d’une inquiétude.
C’est à l’école certes de faire en sorte que les connaissances de l’élève croissent, mais c’est à l’école de prendre les mesures nécessaires pour que l’identité de chacun ne soit pas bafouée.
Avant de le publier, nous passons une bonne demi-heure à régler encore quelques aspects de son texte, des points de détail qui mènent souvent si loin, au coeur des problèmes. Je passe un de ces moments qui enchantent les enseignants désormais prêts à se battre pour reculer l’âge de la retraite.
Je lui envoie alors un mot, qu’il ne croie pas que la demi-heure passée à reprendre quelques points de son texte entame la valeur de celui-ci, je le félicite pour l’indépendance de son esprit, la recherche honnête qu’il a effectué sur internet, du temps important qu’il a passé à la rédaction de son texte, des égards dont il a fait preuve pour l’orthographe et la syntaxe du français. Et je conclus par l’évocation de l’excellent moment que j’ai passé à retravailler son texte avec lui.
Par retour du courrier, je reçois un mot de remerciement. Je décide de reculer plus encore l’âge de ma retraite.

Jean Prod’hom

Le silence

Une élève posait au fil de sa note une question qui me met mal à l’aise. J’y reviens aujourd’hui.
– Quel serait le sujet de nos conversations, si nous savions tout ? demande-t-elle.
Cette question me hante depuis longtemps, elle me hante et me dérange à la fois. Je la comprends bien parce que, plus d’une fois, je me suis trouvé mal à l’aise lorsque, au coeur d’une relation ou d’une communication, un mauvais silence s’installait. Simultanément, c’est une question que je ne peux pas entendre sans un immense malaise – un malaise semblable à celui que j’ai évoqué à l’instant – parce que cette question suppose dans ses plis que nos conversations ne sont là que pour nous divertir d’un silence que nous serions dans l’obligation de rejeter, chasser hors de notre vie.
Le silence n’est-il pas aussi ce qui nous lie, loin du jeu des questions et des réponses ? Mais y est-on prêt, y est-on formé ? L’école nous invite-t-elle à des exercices de silence ?
Je lui conseille d’écouter quelques mots d’un poète, Jean Grosjean, dont j’ai placé un extrait dans la marge du blog 11. Il dit dans Si peu la beauté dont le bon silence est gros. Et puis je lui conseille encore d’écouter quelques mots de Jacques Dupin à propos de ses promenades avec André du Bouchet.
Les écoutera-t-elle ?

Jean Prod’hom

Nous irons à pied

– Consommez, consommons !
– Consomme, consommons, consommez ! pour que l’on maintienne à tout prix la pente de notre croissance, et la qualité de notre vie actuelle. Et entendez, je vous prie, la raison de ce principe et les dangers que nos sociétés avancées pourraient courir si elles n’honoraient pas ce mot d’ordre !
Pourtant, ce principe lancé à l’unisson par tout ceux qui comptent dans notre monde, me plonge dans une espèce de stupéfaction effrayée, comparable à celle que j’ai éprouvée un jour – c’était un dimanche à Bursins – en voyant un bus rempli d’enfants lancé à toute allure contre un mur ; il n’y avait bel et bien aucune autre issue que le mur pour l’arrêter. J’aurais voulu ce jour-là que le bus ne fût pas parti.
Stupéfait, effrayé, je désarme donc devant ceux qui savent et leurs litanies, qui ont la consistance de ces mots obscurs qui tympanisent certains de nos rêves et qu’on se réjouit de voir s’éloigner à l’aube. Mais cette liturgie est bien réelle et ce sont mes rêves qui s’éloignent le matin.
La tête me tourne, car lorsque je me retourne, le soir, pour considérer ce qui reste de ce qui n’est plus, ce qui m’a réjoui, la paix et la confiance indispensables à l’accomplissement du saut inquiétant dans la nuit, je ne vois presque rien : une ou deux choses sans prix : une attention, un geste, une odeur, un mot,… des riens qui n’appartiennent pas aux rayons de nos consommations.
Et ma raison tremble car j’ai la conviction que nous nous ressemblons, et qu’à côté de nos besoins élémentaires, nous ne sommes comblés que par des choses sans prx, la paix et la confiance, hors de prix.
Nous irons désormais à pied.

Jean Prod’hom

Football

Je regarde parfois les matches de foot de la Ligue des Champions. Avec un double sentiment, celui certes de prendre du bon temps en me retirant, une heure et demie durant, des affaires qui occupent mon esprit – mes inquiétudes, mes projets, mes passions, mes peines,… -, mais aussi avec l’étrange impression de m’écarter de quelque chose d’essentiel, ce qui précisément me constitue. Je me retrouve alors encalminé sur les bas-côtés de la « vraie » vie, prisonnier d’une sotte conviction, celle de croire qu’il va se passer quelque chose d’extraordinaire, et qu’il me faut rester là, médusé, jusqu’à la fin.
Les rideaux se baissent, je me lève alors du fauteuil dans le ventre duquel j’ai vécu, amiotique, amnésique, j’éteins les projecteurs, traverse l’obscurité. Je me réjouis alors du silence dont les plis enveloppent ceux que j’aime, un silence qui tressaille, un silence qui tremble, inentamé, « le silence de quelqu’un qui est sur le point de parler ».

Jean Prod’hom

La honte

Une honte ? Vraiment ?
Mais à quel titre, bon dieu, les journalistes se permettent-ils de disqualifier ceux qui se sont livrés corps et âme à leur passion et à celle de leur public ? Qui sont-ils ? Qui sommes-nous ? Des héros ?
De leur côté, à deux pas, les uns jubilent. Les vois-tu ? Ils sont dans le miroir et ils te disent avec la naïveté de ceux qui aiment :
– On s’est livré corps et âme ! On aurait pu perdre, on a gagné !
Doivent-ils le regretter ? Ils ne t’entendent pas, les gagnants font la fête. Applaudissons ! Et allons à l’essentiel… là où tout le monde gagne.
Je suis un maître d’école, je fais au mieux, ce n’est pas simple, tu es un élève, tu fais au mieux, c’est difficile. Mais n’est-on pas sous le même toit ?
Tu perds la partie, ne sois pas aigre ! je perds ipso facto la mienne. As-tu compris ?
Tu comprends et tu avances, tu creuses, tu découvres, je te suis, j’ai fait mon travail, tu as fait le tien, personne n’a perdu, on a gagné. Inouï !
Inouï, il existe des jeux où tout le monde gagne et nous le savons désormais.

Jean Prod’hom