XXX

Assis sur le banc placé à côté de la fontaine, j’aperçois près de la lisière quatre jeunes femmes en tenue de camouflage, manches retroussées, sourire aux lèvres, les bras qui battent l’air, libres comme lui. L’armée se féminise dans la bonne humeur, que je me dis, et je m’en réjouis.
J’en ai à peine terminé avec cette réflexion pleine de bon sens que j’aperçois une tortue sortir péniblement du bois, ce sont quatre énormes sacs à dos d’où dépasse une paire de chaussures taille 44 au moins, et aucune tête comme il se doit.

Jean Prod’hom

Dimanche 26 juillet 2009

A la fin des journées du milieu de l’été, le soleil et les trembles déroulent sur la route des Censières filant vers le sud un long ruban passementé d’or et d’ombres aux motifs hésitants qui emballe le corps de la passante lorsqu’elle s’avance sous le ciel bleu, la plastronne, la coiffe comme une Morlaisienne, coule liquide dans son dos avant de s’immobiliser à nouveau sur la route qui fuit à l’arrière.
Et si elle interrompt sa marche pour regarder l’habit, la coiffe, la traîne qu’elle était si fière de porter il y a un instant, la promeneuse est surprise de ne voir sur le bitume, à sa gauche, qu’une ombre d’encre immobile et sans nuance, sans dentelle, la sienne, que seuls quelques cailloux blancs éclaircissent par endroits.

Jean Prod’hom

L'empreinte et l'écho

Parfois l’écriture dépasse l’intention primitive, l’outrepasse même et attire celui qui écrit dans ce qu’il pressent soudain mais qu’il n’est pas en mesure de maintenir sous sa main, qui échappe alors à son contrôle, si bien que les fils patiemment distingués à l’arrière tirent vers l’avant, les chevaux se cabrent, le cavalier saute de sa monture qui poursuit, tout s’emmêle.
On y va alors à l’estime en se fiant à la trouée qu’on aperçoit à la traîne des bêtes qui secouent la tête en disparaissant dans les bois. Sans les perdre de vue, on soigne les arrières, là où les idées s’épaulent encore solidement les unes les autres, mais à l’avant les mots se mêlent et les fils se mettent en pelote, l’arrière va partir en charpille sauf que, au dernier moment, la trouée se retourne comme une poche, raperche les fils qui se sont rétractés, les tend et garantit ainsi une inespérée cohésion à l’ensemble : quelques mots sont tombés d’on ne sait où, ils assurent la nouvelle donne qui s’organise de l’avant vers l’arrière, noue de proche en proche ce que l’on ignore encore avec ce que l’on croyait savoir.
Tout se tend et ce qui devait se terminer en couronne d’épines ou en eau de boudin maintient, on ne sait comment, dans le creux d’une boucle étrange l’empreinte des sabots d’un cheval au galop qui a pris le large avec ses semblables et l’écho d’une clameur qui ne cesse pas.

Jean Prod’hom

Le loup dans la bergerie

Que nous apprennent les livres mis bout à bout dans nos bibliothèques sinon qu’il tiennent debout ensemble, épaule contre épaule, qu’il y a presque toujours, quel que soit le principe d’organisation adopté, une place pour y glisser un nouvel arrivant. Pourtant tôt ou tard, même si l’on a pris des marges très généreuses, l’apparition d’un seul livre nous oblige à tout déplacer, à tout reprendre, à modifier l’ordre de fond en comble.
A moins que… On peut en effet modestement accueillir le nouveau venu hors tout classement, comme le dernier venu, comme celui qui n’a pas encore de place, un peu comme la Métaphysique d’Aristote, dont la préposition méta « pourrait n’être qu’une indication sur un ordre de lecture ou de classement de textes, fournie pour un érudit ancien : à lire ou à classer après les textes de physique » (Richard Bodéüs, 2002).
On peut encore le laisser là comme une pierre sur un plateau de go.
Si la succession des événements répond à un ordre imposé comme la juxtaposition des livres dans nos bibliothèques, l’imprévu survient tôt ou tard et bouleverse l’une et l’autre. Comme n’importe quel événement le fait à l’égard de l’histoire, le livre alimente nos rayons, les met en question et nous en éloigne.

Jean Prod’hom

Mont-de-Piété

Alors qu’il se réjouissait de ses prochaines lectures – du Napoléon de Max Gallo en 4 volumes qu’il avait hâte de croquer cet été sur les plages de Corse – , et que je l’écoutais distraitement réciter de mémoire trois longs passages de La Tentation de Lady Blanche que Brenda Joyce a publié chez Harlequin il y a plusieurs années déjà et qui l’avaient envoûté, tandis qu’il me racontait le restaurant sis en face de la gare de Nevers, le fauteuil de cuir noir dans lequel il avait lu les premières pages d’Un coin de paradis de Michel Carnal abandonné par un client pressé (Fleuve noir, 767), la pente du champ sans fiin traversé par un cerf hagard que Jean Giono a dépeint dans un livre de poche usagé abandonné au sommet de l’Aigoual, les phrases d’Elie Wiesel – L’Aube ? Le Jour ? – qui l’avaient raccommodé avec la vie alors qu’il fondait sur le Causse Méjean, je me dis qu’aucun de ces ouvrages ne valait l’autre, qu’ils étaient incomparables, qu’ils avaient tous leur place dans la grande bibliothèque et qu’il est difficile de brûler des livres, mais je me dis surtout que s’ils gardent une place à part dans nos mémoires, c’est parce que chacun d’eux est arrivé au devant de nous sans prévenir alors que nous manquions de quelque chose, sans avoir la prétention toutefois de combler ce manque qui demeure, mais en offrant une chambre à des échos qui se sont joints aux échos de manques plus anciens pour former le chiffre énigmatique d’une question qui n’attend pas de réponse mais un prolongement, car d’être allés de Nevers au sommet de l’Aigoual en passant par Méjean et Moriani-plage ne nous oblige à rien.

Jean Prod’hom

XXIX

C’était la fête au village le week-end passé : carrousels, carabines, trafiquants de babioles, barbes à papa. Dimanche matin, le vendeur de flûtes traditionnelles rencontre à l’heure du café le prestidigitateur qui vend tous les accessoires nécessaires à l’exécution d’admirables tours de magie.
– Ça a marché hier ?
– Pas trop ! répond l’habile homme.
Pas foutu de faire son beurre le prestidigitateur ?

Jean Prod’hom

Le présent fulgure

D’être d’ici ou de là, d’hier ou d’aujourd’hui change évidemment tout. Ainsi André Dhôtel rapporte combien la guerre fut une rupture étonnante pour Jean Follain qui assure « qu’à une année près, s’il avait tardé à prendre conscience du siècle à son début, sa poésie n’aurait pas été ce qu’elle fut : une légende continuée à travers des événements et contre les événements. Les souvenirs devaient maintenir avec une force insoupçonnable ce que la guerre avait perdu ».
Si donc les choses se présentent à nous ainsi que nous les voyons aujourd’hui lorsque nous ouvrons la porte, c’est nul n’en doute en raison des circonstances qui ont entouré le dedans et le dehors de notre maison d’enfance et qui déterminent l’allure de notre être au monde Pourtant les particularités sur lesquelles nous ne nous sommes pas prononcés et qui commandent le regard que nous portons sur le monde ne rendent pas impossible le chemin qui mène à l’universel. Bien au contraire, ce sont elles qui nous ouvrent ses portes.
Né ici, je suis celui qui rompt en ce lieu le grand cercle du temps et la ronde des événements qui m’enchaînent, je suis le tard venu, celui qui ne compte pour rien mais qui peut s’il le veut faire entendre, là où il est, le grand brassage, la quincaillerie des étoiles et des hommes, les verrous et les croix de grille, la diversité fugace qui vogue vers l’éternel.
C’est ici seulement, en honorant les particularités de nos limites que nous sommes susceptibles d’accéder à l’universel, d’être éblouis par l’irremplaçable origine, d’entrevoir par la magie du poème le grand royaume auquel on goûta enfant : le disparate au pied de la barrière.

PARLER SEUL

Il arrive que pour soi
l’on prononce quelques mots
seul sur cette étrange terre
alors la fleurette blanche
le caillou semblable à tous ceux du passé
la brindille de chaume
se trouvent réunis
au pied de la barrière
que l’on ouvre avec lenteur
pour rentrer dans la maison d’argile
tandis que chaises, table, armoire
s’embrasent d’un soleil de gloire.

Jean Follain, Exister

Jean Prod’hom


Dimanche 19 juillet 2009

Sur les pavés de la ruelle un vieux conduit son cheval harassé au pré, la petite aiguille de l’horloge trotte. La brise qui va et vient dans la cuisine effleure le blanc de porcelaine de l’évier fêlé, tiède encore. Un linge sèche sur le dossier de la chaise qu’a quittée l’enfant, il lit sur le fauteuil du salon recouvert d’une housse blanche un grand récit. D’autres l’avaient lu avant lui, mais il ne le sait pas.

Jean Prod’hom

Une nuit sans dettes

René Girard a raconté comment la violence de tous contre tous débouchait sur la paix, la paix des morts, et comment, par le réglage du mécanisme de la victime émissaire, nos sociétés se sont construites en élaborant, à leur insu, des dispositifs susceptibles de détourner la violence sur des tiers et ainsi de surseoir à son utilisation. Nos sociétés ont progressé certes, mais sans jamais quitté la terre sur laquelle elles plongent leurs racines : la menace affleure. Quant à nos sciences (pour lesquelles on manifeste aujourd’hui des égards proprement religieux), elles ne sont pour l’anthropologue que la mise en scène continuée et affûtée d’anciens rituels.
Je regarde à gauche, je regarde à droite, bon an mal an voici où nous en sommes, la violence n’a pas été éradiquée, les hommes attendent on ne sait quoi et, l’attendant, s’échangent des coups, tantôt nets tantôt tordus, soigneusement, quotidiennement, équitablement, avec pour aimable résultat un équilibre qui, s’il n’est pas celui que le général obtient à l’aurore lorsque les soldats sont étendus dans leur sang, n’en est pas moins remarquable : l’équilibre des petits maux.
Voici le temps de la petite guerre généralisée – ou de la petite paix larvée -, voici le temps des petits forfaits dont les auteurs ne prennent plus la peine de s’expliquer, de se justifier ou de se désolidariser et dont l’avenir pérenne est assuré par nos arsenals juridiques et nos assurances en tous genres.
En méditant sur ma propre expérience de vachard, j’en viens à me demander si nous ne vivons pas cependant dans le meilleur des mondes.
En se prêtant au jeu des petites violences ordinaires, au vu et au su de chacun, en envoyant juges et avocats au four et au moulin, l’homme exténué n’est pas mécontent d’abréger ses souffrances en quittant discrètement la scène, en laissant ses innombrables reconnaissances de dettes à ceux qui restent, libre enfin, bras ballants, avec le secret espoir de trouver enfin une nuit sans paperasses et sans dettes, une vraie nuit sans regrets, celle dont on ne revient pas.
Faire l’ange rendrait notre congé d’avec la vie impossible.

Jean Prod’hom

Un collier de disparates

On y va tous d’un air entendu, mais on y va à cloche-pied, de rien en rien, inspiration expiration, sur une marelle sans clocheton ni pinacle, aux fondations anciennes, incompréhensibles je le crains, une marelle sans toit et aux dimensions de Babel.
Le sachant on avancera chaque jour à reculons et on verra le jour se plier et n’en rien laisser. Ou face à ces riens qui font se dresser ce qui se tait en nous, on retiendra un grain chaque jour, chaque mois, un seul, quel qu’il soit, soutiré avec peine aux bons tours que nous joue la durée pour en tirer un camée ou un collier de disparates.

Les bras du saule s’agitent au milieu de la pelouse, il est 17 heures et c’est l’heure, il faut manger, tourner la clé de la boîte à musique, fermer les volets, ils s’endorment.
C’est l’heure que choisissent les forains pour frapper à la porte du sommeil, avec eux les lumières, les frayeurs, les équilibres précaires, le clown blanc, le vertige, les rires, les fauves, la nuit.
Rêvez enfants ! Montez pour un tour sur le carrousel et les chevaux de bois de la nuit. Demain il n’en restera rien, à moins qu’un grain ne vous ouvre la voie du disparate.

Jean Prod’hom

XXVIII

Le petit garçon a perdu ses parents dans un accident de voiture en octobre de l’année passée. Cet événement tragique a eu des effets importants sur les apprentissages scolaires de cet élève de dix ans ans qui n’échoue certes pas son année, mais qu’il serait suicidaire, aux dires de ses deux enseignantes, d’envoyer en 4ème année primaire. En conséquence, la Conférence des maîtres a proposé lors de sa séance du 12 juin que le petit garçon refasse son année, ajoutant toutefois que c’était aux parents que revenait la décision finale.
Nous sommes le 16 juillet et la Direction regrette qu’aucune lettre ne lui soit encore parvenue.

Jean Prod’hom

La belle échappée

Comment en douter ? Le réel est bien là où il est et il a horreur du vide. Qu’on en convienne ou qu’on s’obstine à batailler contre l’évidence suppose qu’on s’en soit extrait un jour d’une manière ou d’une autre – ou qu’on l’ait souhaité – avec l’intention d’avoir enfin les coudées suffisamment franches et en témoigner.

Une heureuse perspective en guise de viatique, ou une hésitation à laquelle on prend finalement garde, une rengaine au coin d’une rue, une ombre, une erreur même, ou le presque rien qui fait croire un instant qu’on a mis la main sur le fil d’Ariane, fil d’or, oripeau ou peau de chagrin, c’est le sésame de l’échappée belle.

Une attention soutenue à l’un ou l’autre de ces presque riens détournés de l’immédiat auxquels on a refusé qu’ils avancent sur leur erre, et nous voilà seul, avec une pensée orpheline dans les mains, sous les yeux, qui étoile en tous sens, outrepassant les marges du réel et qui l’éclaire en retour.

Jean Prod’hom

Dimanche 12 juillet 2009

Tandis que la marée remontait l’estuaire de l’Odet aussi haut que le ciel le lui permettait, l’océan envoyait ses messagers sur les bords du Steïr et du Jet, puis au-delà de l’immense étoile bleu sombre qui s’était formée, quelques goélands qui pénétrèrent loin dans les terres, crièrent dans leur langue l’inouï, tournoyant fous et furieux au dessus des barres de la ville, hochèrent une dernière fois leur tête tordue comme des chevaux contrariés avant de s’en retourner à tire-d’aile, muets, vers l’océan qui ne les avait pas attendus.

Jean Prod’hom

12

On en a reçu la preuve définitive lorsqu’on regardait depuis le rivage de Beg-Meil la côte de l’Amérique : le ventre de la terre est rond, si rond que l’océan qui la baigne frotte au faux-plafond du ciel, exactement dans l’arrondi de l’horizon, un spectacle que le soleil enthousiaste suit chaque jour à l’occasion de sa sortie quotidienne.
On a ainsi l’explication des nuages, du vent, des vagues, des marées, et des vertus qui animent l’ensemble et ses parties.

Jean Prod’hom

XXVII

Jean-Rémy le fait savoir en boucle, même à ceux qui ne s’en préoccupent pas : ce qui est sur sa propriété lui appartient… sauf la mauvaise herbe évidemment qui s’acharne à pousser entre les pavés de sa cour.
Elle lui donne du fil à retordre sa cour, mais il arrache la mauvaise herbe quotidiennement, avec la détermination qui habitait les régents d’autrefois lorsqu’ils tiraient les oreilles des élèves récalcitrants. Il regarde à gauche, à droite puis dépose la pincée de mauvaise herbe en bordure de la route communale, sur un espace qui appartient à tout le monde, c’est-à-dire à personne. Il revient ensuite sur sa pelouse et se frotte énergiquement les mains. Car la terre sur laquelle croît la mauvaise herbe, elle est bel et bien à lui.
Tout lui appartient, comme l’eau qui ruisselle de son toit. il a voulu la récupérer avant qu’elle ne file dans le drainage de la maison de son voisin. Il a donc inversé la pente d’une de ses cheneaux si bien que, pour des raisons qu’il n’est pas dans mon propos de clarifier ici, trois moineaux ont trouvé refuge dans la cheneau désormais à sec qui borde l’avant-toit de son salon.
Les trois piafs y avaient pris leurs aises, encaquent ses pavés et l’incessant frottement de leurs ailes sur le zing entame sa concentration – fragile au demeurant – lorsqu’il regarde Eurosport sa passion.
Et bien hier à la brune, il est descendu dans sa cour avec une brosse et une ramassoire, une vieille boîte de thon et un flobert. Ni une ni deux : pan ! pan ! pan ! A qui sont ces trois moineaux ?
L’homme a tenté de glisser délicatement ses trois trophées dans la boîte de fer blanc. En vain ! Alors les trois piafs, l’homme a bien dû les serrer les uns contre les autres, les tordre un petit peu pour n’avoir pas à ouvrir une seconde boîte de thon. Un peu d’huile dégoulinait, il a refermé le couvercle de fer blanc et a jeté le tout dans le regard des eaux claires. Avec la brosse et la ramassoire il a nettoyé ses pavés et Il est allé se laver les mains avec l’eau du toit qui coule dans sa fontaine.
L’homme ne laisse rien au hasard.

Jean Prod’hom

Hors inventaire

Au dernier jour du pillage, une fois le magot consciencieusement réparti et au terme d’un festin d’ortolans, les derniers hommes en vinrent aux mains : à cause de la neige qui fondait, dit-on, des mauvaises herbes, des coquelicots sur les talus, le vent qui gémissait, l’océan qui hurlait, le sable, les nuages qui s’enfuyaient, les orties, à cause du Lignon près de Saint-Etienne-le-Molard et les rivières près de Feurs qui murmuraient à l’oreille des passants oubliés qu’elles n’avaient pas de nom et qu’elles n’appartenaient à personne.

Jean Prod’hom

Dimanche 5 juillet 2009

Chazelles-sur-Lyon est une modeste ville de cinq mille habitants dans les Monts-du-Lyonnais qui a connu ses heures de gloire dans la première moitiè du siècle passé, à l’époque d’Eugène Provot qui y lance l’industrie du chapeau à la fin du XIXème siècle. Ce bienfaiteur de Chazelles meurt riche et glorieux en 1932. Mais Eugène Provot et ses successeurs n’ont pas régné seul sur les chapeaux de France. Ils ont partagé le filon avec les Moreton, Ecuyer, Fléchet, France, Béroul. Et pour clamer urbi et orbi leur réussite, ils se sont tous fait construire à Chazelles des châteaux néo-néo-classiques de stuck. Il n’en reste rien, excepté celui de Fléchet qui tient à peine debout, entouré de pavillons branlants qui ne lui survivront pas.
Le train qui amenait les ouvriers de Lyon ou de Saint-Etienne jusqu’à Viricelles n’existe plus, pas plus que celui qui les conduisait ensuite de Saint Symphorien ou de Viricelles à Chazelles. On a effacé jusqu’aux traces de la gare, et on arrache les rails du côté de Sainte-Foy-l’Argentière.
Que reste-t-il de cette épopée ? Les pignons des châteaux de l’esbrouffe ont disparu, demeurent les usines aux briques rouges, les vieilles ouvrières, et les hautes cheminées.
J’ai une préférence pour Brigitte Cibert qui porte avec le sourire ses 88 ans, elle règne seule sur une petite maison sans confort qui a survécu aux châteaux de ses patrons pour lesquels elle éprouve aujourd’hui encore une vive reconnaissance, elle habite rue Pierre Cernize, adjoint au maire à la belle époque de l’industrie du feutre, mort en 1963 avant le grand déclin.
C’est dans son jardinet – d’où on aperçoit la haute cheminée de l’usine Moreton au cintre inquiétant – qu’aurait pu commencer une histoire très banale, l’histoire d’Arthur, un garçon d’une dizaine d’années arrière-petit-fils de Brigitte. Il aurait joué avec un diabolo tandis que la nuit tarde à s’installer.
Cette ville, Arthur, Brigitte Cibert, Eugène Provot, les châteaux, les cheminées, les jardinets sortent tout droit d’un roman d’André Dhôtel dont j’aurais voulu être le lecteur enthousiaste.

Jean Prod’hom

Remise

De retour bientôt – ou un peu plus tard – dans la nuit riche en trompe-l’oeil, happé par un système de dépendances datant des aïeux de mes aïeux, je m’abandonne aux tâches qui m’incombent, à l’espace attendu, au temps convenu, je plisse le front pour me protéger du jour et de ses chausse-trapes, non par prédilection mais repris simplement, comme il sied à celui qui veut rester vivant un moment encore, et ne pas être chassé comme un malpropre, un de ceux qui n’est pas des nôtres.
On rejoint alors le giron abandonné en laissant les autres, soulagés, se murer dans le leur, c’est la contrepartie. On reprend chacun sa tâche en espérant que bientôt on sera en mesure de concevoir plus distinctement cet autre lieu d’où l’on apercevrait enfin, ne serait-ce qu’un bref instant, le visage du manque qui nous enchaîne à nos entreprises sans fin. On sait ce lieu tout proche, plus proche encore, à croire qu’il se confond avec ce lieu, ici même.
On est passé tout près, encore une fois, comme toujours.

Jean Prod’hom

Ombre du progrès

Les généticiens nous promettent chaque jour un peu plus d’éternité. Soit  ! Mais faudra-t-il aussi qu’à 105 ans je fasse un môme, que je l’appelle Enosh et que je me charge de son éducation jusqu’à 807 ans  ?

Jean Prod’hom
31 mai 2009

XXVI

Des amis racontent à tour de rôle leurs lectures d’autrefois : ils se retrouvent sur Tolstoï et disent leur passion de Guerre et Paix, ils ne manquent pas de dire haut et fort leur mépris pour Napoléon, ils évoquent Bezoukhov, Bolkonsky, Rostov, Kouraguine, Droubetskoï.
A la table voisine, la conversation s’est infléchie, quelques clients visiblement influencés par mes amis évoquent une autre épopée, celles de Tretiak, Firsov, Maltsev, Michakov, Mikhailov, Fetisov…
Mon esprit vacille, les joueurs de l’Union soviétique de Viktor Vassilievitch Tikhonov de la fin du XXème siècle se confondent avec les héros de Tolstoï. Tous admirables.

Jean Prod’hom