Dimanche 8 mars 2009

Lili expérimente dans son bain :
– Oh ! maman, j’ai mis un sparadrap qui ne sait pas nager !

Lili bricole pour Pâques :
– Tu découperas le chablon.
– Mais maman, c’est un poussin jaune, pas un chat blond.

Lili invente un jeu pour Louise :
– On dit que que j’ai un autotocollant jaune, et s’il est là ou là, toi tu dois le dire !
– Je comprends pas ! répond Louise.
– Tu veux que je dise plus fort ? ON DIT QUE J’AI UN AUTOCOLLANT JAUNE…

Jean Prod’hom

X



Lorsqu’il entre tout le monde se retourne, l’homme a fière allure, celle d’un James Bond ou d’un Madoff de banlieue, il tient à l’extrémité de son bras tendu quelque chose qui ressemble à un porte-documents qui en impressionne plus d’un.
Mais l’admiration envieuse tombe d’un coup lorsqu’on s’aperçoit que son porte-documents ne contient ni les instructions de Sa Gracieuse Majesté, ni les parts de fonds d’investissements auxquels souscrivent parfois les gros agriculteurs locaux, qu’il s’agit en réalité du tout nouveau Tupperware extra-plat dans lequel s’agitent quelques spaghettis oubliés.

Jean Prod’hom

Le printemps 1

Après une nuit sans sommeil au cours de laquelle, à trois reprises, la mère avait longuement caressé le corps douleur de sa fille pour le désenkyloser et le ramener sur les rives du supportable, il crut deviner, lorsqu’il sortit à l’air libre, devant ou derrière la montagne blanche prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, un pays aux allures sombres. Il était son hôte – là ou là-bas, avec les siens tout proches – et s’en désola.
Il désherba la plate-bande une bonne partie de la matinée et fendit du bois pour réchauffer, quelques matins encore, les coeurs impatients des beaux jours. Au pied de la baie vitrée de la véranda, le premier crocus qu’il avait libéré du roncier ouvrait un oeil immense. Il sentait la terre meuble respirer sous ses pieds, la neige fondait et dessinait avec l’herbe qu’elle découvrait les lettres de nombreuses promesses.
L’homme se tourna vers l’orient. Et la montagne prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, mi-fauve mi-sauterelle, il la vit s’éloigner sans un regard pour lui. Il se sentit chassé du monde et ébahi par sa beauté, planté là, et là devant lui, sous ses yeux, au plus haut de son évidence, le jour qui n’avait jamais manqué de rien et qui continuera sans lui. Il demeura immobile un instant encore à la lisière du monde, puis se mêla à nouveau aux senteurs du printemps et au murmure de l’eau de la fontaine.

Jean Prod’hom

Le printemps 2

Alors qu’elle taillait les rosiers de son jardin, la vieille femme qu’il alla voir lui confia après qu’il eut tenté en vain de lui raconter sa nuit et sa matinée :
– Sache que le pire a toujours déjà eu lieu et que le déni de cette vérité est pire que le pire. Tu le sais depuis longtemps déjà, ajouta-t-elle. Souviens-toi de cette nuit que tu m’as racontée et au cours de laquelle, assis face à cette table de douanier, tu as songé mettre fin à tes jours ? Ce dont tu essaies de me parler a déjà eu lieu cette nuit-là. C’est le déni, reprit-elle après un long silence, c’est le déni qui fait de la réalité du mal et de la souffrance le mal des maux.
L’homme quitta la vieille dame. Il crut comprendre alors que ni lui ni les autres ne parviendraient jamais à leurs fins. Il se mit à regretter Dieu. Un instant seulement, parce qu’il eut la certitude que Dieu n’avait pu aller au bout de son projet, qu’il avait réglé incomplètement la question du mal et de la souffrance. Et que devenue trop embarrassante, il l’avait abandonnée aux hommes en leur livrant son fils.
Pourrai-je dès lors supporter ce que Dieu m’a laissé ? Me sera-t-il possible de me soustraire à cet héritage ?

Jean Prod’hom

Dimanche 29 février 2009

Sur le chemin du retour, l’homme songea qu’il lui faudrait désormais ménager une demeure à la souffrance qui habite le monde et qu’on lui avait appris à maintenir à l’écart, les yeux fermés. Il décida de lui offrir cette demeure et de lui octroyer chaque jour, chaque semaine, chaque minute qui lui restait à vivre la place qu’elle exigeait, et il conçut le projet de tenir sa promesse.
Il eut à cet instant le sentiment de revivre seul ce que tant d’autres avant lui avaient vécu en groupe, qu’il allait répéter un geste qui avait déjà eu lieu mille fois et qu’il avait exécuté lui-même tout au long de sa vie, mais à son insu.
Sur le chemin qui le ramenait vers les siens, il lui sembla comprendre en outre ce que les hommes complotaient lorsqu’ils se réunissaient dans les rituels étranges, variés, colorés dont on lui avait parlé ou auxquels il avait assisté : ils éloignent, pensa-t-il, – un peu mais pas trop – la souffrance qui nous échoit de par notre condition de mortel, lui ménagent la place dans laquelle ils voudraient tant qu’elle se niche et se taise, une fois pour tout. Le projet de l’éradication totale du mal et de la souffrance qui constitue le coeur de la pensée de l’homme – quand bien même serait-il le seul possible – est cependant un projet vain. Il se souvint d’avoir lu, distraitement, quelques pages de Kierkegaard à ce propos.
Il parvint au chemin qui montait en pente douce jusqu’à la propriété, il aperçut un pic-épeiche rouge sang s’enfuir à la verticale au faîte du chêne, il entendit les poules se réjouir de la terre amollie. Il s’assit sur le banc rouge, regarda la tèche de bois, la vigne, les rosiers et le pommier. Il rentra enfin dans la véranda où il rangea quelques outils. Il s’assit une seconde fois, la tête entre les mains.

Jean Prod’hom

Le printemps 4

L’homme retourna un peu plus tard au jardin, rangea derrière le garage les pelles qui ne serviraient plus jusqu’à l’hiver prochain, tailla le pommier en espalier à côté de la vigne, puis rentra deux brouettes de couéneaux qu’il fendit. Il marcha sur la neige, du hangar à la maison et de la maison au hangar, à plusieurs reprises, ses pas faisaient fondre la neige et accéléraient la venue du printemps.
Lorsqu’il eut refermé la porte de la véranda, il entendit au salon sa petite fille qui jouait au docteur, il remonta dans la chambre, s’approcha du lit sur lequel s’était endormie la mère de ses enfants, s’y assit. Il aperçut sur l’écran des deux fenêtres qui donnaient au sud deux jeunes garçons qui roulaient à bicyclette dans le champ de neige. Malgré les fenêtres fermées, il les entendit rire aux éclats sous le soleil. Il reconnut le rire de son fils
Dans la chambre d’à côté, la fille qui avait tant souffert la veille ne souffrait plus. Le médicament avait chassé l’hôte indésirable qui s’était retiré on ne sait où, comme se retirent les chats dans les recoins des maisons, pelotonnés dans un nid de vieux tissus, les yeux à demi fermés. Elle lisait mot à mot un récit de fantômes. Elle l’ignorait encore mais le saurait bientôt, les fantômes n’habitent pas seulement le livre qu’elle tenait dans les mains, mais chacun des livres qui lui étaient promis et qui l’attendaient dans la bibliothèque.
L’homme s’y rendit sans un bruit. Il s’assit face à cette table qui lui rappelait une autre table, une table sur laquelle il s’était accoudé autrefois, une table de douanier devant laquelle sa vie aurait pu basculer. Il y demeura, la gorge nouée encore par la souffrance de l’enfant.
Le printemps est gros de toutes les saisons.

Jean Prod’hom

IX

Comme toujours il sort le premier du café, il s’immobilise sur le seuil, lève la tête et scrute le ciel comme s’il était aux commandes d’un gros porteur. Il passe distraitement une lingette humide sur la pointe de ses chaussures noires – l’homme est encore souple. Sa femme le suit, elle serre les dents pour empêcher sa bouche dont les lèvres coulent de chaque côté du visage de tomber.
Mais elle revient sur ses pas et se saisit au patère du masque mortuaire derrière lequel ses yeux noirs, qu’on distingue à peine, vont se terrer désormais. Elle ne le retirera plus de la journée.

Jean Prod’hom

Génération spontanée

———- ——– q v ——– – i ———- i ——– –- —- –i —-i d —–i v—- q— — ——— — ———— v q— — — —vi—– à — ————- — — —i à l’i—— q‘il f ud— ——– à — ——î l– —-i— —. L’hô-e —- —edu ’e i—-llé il ‘e— ——hé invi-ible. -e l’eçi un, e– –e veux l’—–pgne, u ne e p dit i l’i et dnl ple et il euve. Je vi que ei – – – iveit, j’i tnt ttendu. Mi i tôt ? Cette impoiblehistoie est née ussi vite que l’éclai, portée de l’intérieur jusqu’au chant par un ami sans visage, dont je n’ai compris l’intention divine et le procédé lumineux qu’à l’instant.

Jean Prod’hom

Mité

C’est une sale histoire que je voulais te raconter – mais en aurai-je le temps ? –, une histoire dont j’aurais souhaité quetusisisseslfinvntque une pench surce ligne,crjeiàl’innqu’il fudrr noncerà enonnîre l derni rmo.L’ôeindéirblegue ,ilpproe inviil .J perçoipourn,ime fu—–éérer,uri-j eempde u dire.‘enn mie dn—–pe,ieàuvre.Je—-vique—–irriveri—-miiô ?J’uriv—–diperdeqeqe—-gn—-enre———————-p—–nv——m——-p—-m———–dé——j—-———————————-m——-vg——-j—————é———-———————-éé———.——– !—– !

Jean Prod’hom

Si la nuit ne revenait pas

Combien d’années encore la nuit assurera-t-elle la solidité de nos jours, nous tous tant que nous sommes, saints et assassins, insomniaques, rêveurs et libertins, enfants et vieillards, femmes épuisées, traîtres et musiciens ?

La nuit, je le crains, ne résistera pas, les hommes l’ont dédaignée, ils paieront cher leur forfait, nuit peau de chagrin.

Goûte mon fils, poings fermés ou sur le côté, rêveur, amoureux, debout ou pensif, assoupi, attablé, somnolent ou affaibli, goûte ces nuits qui annoncent les derniers printemps.

Les malfaiteurs ont transgressé la trêve qu’elle nous offrait, la guerre va occuper nos jours et nos nuits, je serai sous terre.

Les hiboux se sont enfuis, les hommes tremblent et le réverbère est demeuré allumé au carrefour, nous prendrons demain la mesure de l’événement, le soleil bientôt ne se couchera plus.

Nous comprendrons, ma foi trop tard, que la nuit éradiquée était le salut du jour, il n’y aura plus de trêve, nous rejoindrons à nouveau le souterrain où nous sommes nés.

Demeurera loin au fond des bois la nuit de la nuit, il y fait froid, avec le tombeau et les arbres les yeux grand ouverts.

Jean Prod’hom

Dimanche 22 février 2009



Bris orphelins, éclairs, cassures, je n’ai aucune ambition de recoller les morceaux. J’en observe soigneusement les bords et le motif pour ne pas succomber à la tentation d’en faire un picassiette. Je les maintiens distincts et éloignés, et vois apparaître les manques énigmatiques qui les séparent, nouveaux bris orphelins, éclairs et cassures.

Jean Prod’hom

VIII

Je ne l’avais jamais vue, mais on chuchotait qu’elle était issue d’une grande famille, qu’elle buvait et qu’elle vivait seule.
Je n’en ai plus douté lorsque je l’ai vu entrer au au café jeudi soir, l’arcade sourcilière entamée et en colère.
– Tu me suis fermé la porte au nez !

Jean Prod’hom

Image de la connaissance

L’enseignant sera, dans les années qui viennent, aux prises avec des difficultés dont il envisage à peine le contour. L’une d’elles se précise toutefois aujourd’hui. Elle concerne la mutation de l’image de la connaissance dans la conscience des jeunes gens. Ils sont nombreux déjà, dans nos écoles, ceux qui croient que la connaissance est déposée dans des encyclopédies numériques mises à leur disposition, dans lesquelles il suffit de puiser ce que listent quelques moteurs de recherche, de le transférer sur un support au bas duquel l’ajout d’un prénom et d’un nom feront de ces simples opérateurs des experts.
Nous aurons donc à distinguer à nouveaux frais le savoir et la connaissance, c’est un fait essentiel. Car si le premier réside bel et bien dans les choses et les livres, la seconde ne se trouve pas hors les sujets vivants.
Cette importante mutation de l’imagerie a fait du chemin et les enseignants sont déjà quelques-uns à s’en être faits les complices, à leur insu peut-être. Dans un Marcel Gauchet
Aujourd’hui, le savoir est devenu facultatif »,
in La Provence, 3 décembre 2008

Comment ne succomber ni à Charybde ni à Scylla, comment éviter d’être les hérauts d’une image surannée de la connaissance ou, contrits, les cassandres de sa disparition ? En résistant et, à coup sûr, en imaginant ! L’enseignant aura dans les années qui viennent à mettre sur pied des dispositifs simples, élémentaires, qui obligeront ceux qu’il forme à ne pas recourir à l’Internet et ses banques numériques, inutiles en la matière.
Il aura en effet à réhabiliter la connaissance du particulier que seul un travail hic et nunc permet d’approcher : connaissance de son quartier, rencontre de son voisin, approche du monde. De tout cela, la vie scolaire confinée dans des laboratoires toujours plus sophistiqués et couteux nous en a éloignés. Elle nous en rapprochera peut-être à nouveau, pour peu que nous le souhaitions.
C’est ce que réalisent depuis quelques semaines certains élèves du Mont-sur-Lausanne dans leurs notes journalières…

Histoires de trottinettes
Le grec
Les surdoués : de drôles de zèbres !
Pourquoi le vaccin ?
Une nouvelle boulangerie au Mont-sur-Lausanne
L’eau en voie de disparition
Une nouvelle bibliothèque au Mottier

Jean Prod’hom

Double foyer

ELLIPSE Suppression de mots qui seraient nécessaires à la plénitude de la construction, mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude (Fontannier, p. 305).

ELLIPSE Courbe plane fermée dont chaque point est tel que la somme de ses distances à deux points fixes appelés foyers est constante (ROBERT MÉTHODIQUE).

(A. Bailly).

Plus sérieusement : ne pas se caler centripète dans un transat, ni légiférer centrifuge dans les bureaux du prince, mais courir l’orbite en ménageant les deux foyers selon la loi des aires, s’attarder la nuit à l’écart de la gravité des foules, filer plus vite et plus serré le jour lorsque le soleil aiguise le désir.
Rejoindre enfin un matin ou un soir le silence éternel des espaces infinis quatre pieds sous terre.

Jean Prod’hom

Dimanche 15 février 2009

Je termine à l’instant la rédaction des notes que je destine à chacun des vingt-six élèves dont j’ai la charge. A les considérer avec un peu de hauteur, elles peuvent se réduire à la reconnaissance de quelques attitudes.

– Prendre de la hauteur, précisément, c’est-à-dire être en mesure de s’interrompre dans son travail à n’importe quel moment, où qu’on soit et quoi qu’on fasse, lever la tête comme le saint Augustin de Carpaccio et jeter par la fenêtre un long coup d’oeil au monde avant de s’interroger sur la nature et le bien-fondé de la tâche à laquelle on s’est attelé. Pour recadrer nos actions, redimensionner notre effort, redresser les dérives, rappeler le but à atteindre, se réapproprier le sens de l’entreprise, se désinquiéter aussi.
– Cartographier ensuite la problématique, repérer les difficultés et attribuer chaque fois que cela est possible – et ça l’est toujours – un nom à chacune des difficultés rencontrées, les résoudre alors l’une après l’autre. C’est une technique infaillible pour se débarrasser de nos ennemis. (Les trois Horaces et les trois Curiaces l’ont démontré à l’occasion de la guerre entre Rome et Albe-la-Longue. Les Curiaces furent tous les trois blessés rapidement et deux des Horaces tués. La bataille devenait inégale. Le dernier Horace s’enfuit. Les Curiaces blessés se mirent à ses trousses. Mais ceux-ci ne le rattrapèrent pas au même moment si bien que le dernier Horace les tua l’un après l’autre.)
– Honorer la sacro-sainte loi du moindre effort. Il ne sert à rien en effet de naviguer contre le vent, il y a des efforts qui parfois sont sans effet et sans raison. L’homme se fourvoie trop souvent dans l’action.
– Aller de son côté et écouter le bruissement du monde lorsque le groupe obéit aveuglément au principe d’inertie, s’en éloigner mais laisser traîner comme si de rien n’était une oreille pour ne pas être piétiné lorsque le groupe est sur vos talons.
– Enfin, écrit René Char dans les Feuillets d’Hypnos, autant que se peut, … devenir efficace, pour le but à atteindre mais pas au delà. Au delà est fumée. Où il y a fumée il y a changement.

En prenant encore un peu de hauteur, je me rends compte que ces mots que je destine aux élèves – les attitudes dont je chante les vertus – s’adressent d’abord à moi. Je lève la tête et jette un coup d’oeil par la fenêtre, il fait encore nuit et j’imagine le ciel très haut, le ciel qu’il s’agirait de rejoindre pour demeurer à bonne distance du monde, et le considérer lui et ses hôtes avec un peu de justice.

Jean Prod’hom

Brigitte Kuthy Salvi


En face de la scierie du Moulin, sur la route qui tient à bonne distance Tramelan et Saignelégier, quelques places de parc grignotées sur le pâturage sont mises à la disposition des promeneurs. On rejoint l’étang par un chemin qui se faufile entre quelques piles de bois sur lattes, se creuse ensuite jusqu’à la digue qui retient les eaux. Il faut choisir alors, choisir de virer par l’est ou par l’ouest.
J’en ai fait le tour avec mon père une première fois en 1983, c’était jour de pentecôte. Une seconde fois en 1998, nous allions prendre le train, Sandra et moi, à Tramelan. Une troisième fois au mois de novembre de l’année passée, l’étang était gelé et deux patineurs longeaient prudents la rive ouest de l’étang. Trois fois le ciel était bleu, trois fois le soleil nous portait à rire.
J’y suis retourné il y deux jours, aveugle et muet d’admiration. Brigitte Kuthy Salvi s’y promenait aux côtés de Sonia Zoran à l’occasion de la parution de Double Lumière. A la journaliste qui le savait déjà et à moi qui l’ignorait, Brigitte Kuthy Salvi confiait qu’elle avait perdu la vue à l’âge de quinze ans, un 1er février à 15 heures 30.
Toutes deux avancent sur le sentier qui fait le tour de l’étang de Gruère, elles sont à la recherche d’un ponton, elles tiennent dans leurs mains l’eau mélangée à la tourbe, elles tournent leur visage en direction du soleil, se regardent, elles sont à tour de rôle celle qui voit et celle qui ne voit pas, elles évoquent la nuit, le premier février, la double vue,…
Je les écoute, je suis accoudé sur le plan de travail de la cuisine. Tout le monde dort dans la maison, je ferme les yeux et rejoins celle qui ne les ouvrira plus et celle qui essaie de les fermer. M’entendent-elles ? Je vois le ponton, l’eau brune, les patineurs, les piles, mon père, j’entends leurs sourires et me tient debout dans la nuit sans laquelle nous ne vivrions pas.
Tous trois aveugles sur les rives de l’étang de Gruère. Le ciel était bleu, le soleil nous portait à rire et mon coeur est arrivé à la maison.

Jean Prod’hom

Credo

Je crois que je suis et qu’il existe un monde, et que ce monde persévérera dans son être, quand bien même je ne serais pas. Et j’appelle avec d’autres ce monde monde. Et je crois que ce monde recèle quelques beautés qui méritent d’être chantées. Et je sais que tu crois, toi aussi, que ce monde recèle quelques beautés qui méritent d’être chantées.
Tu crois de ton côté que tu es et qu’il existe un monde, et que ce monde persévérera – peut-être – dans son être, quand bien même tu ne serais pas. Quoi qu’il en soit, tu appelles ce monde monde. Tu crois que ce monde recèle quelques beautés qui méritent d’être chantées. Et tu sais que je crois, moi aussi, que ce monde recèle quelques beautés qui méritent d’être chantées.
Nous savons désormais que nous croyons avec force tous les deux que nous sommes et qu’il existe un monde, et que ce monde persévérera – peut-être – dans son être, quand bien même nous n’en serions pas l’un ou l’autre. Nous savons que nous croyons qu’il existe un monde que nous avons appelé monde et nous savons que nous croyons tous les deux qu’il recèle quelques beautés qui méritent d’être chantées.
Tout cela nous le savons, et ce n’est pas rien !

Jean Prod’hom

Dimanche 8 février 2009

Si les armes n’ont pas été déposées en Palestine, les journalistes de nos régions se sont presque tus. Pourquoi l’ombre s’est-elle installée là-bas et y demeure ?
Vainqueurs des Turcs en 1917, les Britanniques avaient promis aux Hachémites, qui les avaient soutenus pendant la guerre contre l’empire ottoman, l’établissement d’un royaume arabe après la victoire. Fausse promesse puisqu’en 1916 déjà, à l’occasion de l’accord Sykes-Picot, Français et Britanniques prévoyaient le dépeçage du Moyen-orient compris entre les mers Noire, Rouge, Caspienne, Méditerranée et l’océan Indien.
Le 2 novembre 1917, Arthur James Balfour, le ministre britannique des Affaires Étrangères adresse une lettre ouverte adressée à Lord Lionel Walter Rothschild :
Cher Lord Rothschild,
J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au cabinet et approuvée par lui. Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.
Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.
Que de promesses ! Les deux poussées nationales, sioniste et arabe, installées au coeur de la Palestine et dans les calculs des puissances coloniales ne vont pas manquer de s’affronter. Jusques à quand ?

Si l’on peut retrouver avec précision les éléments qui ont concouru à la naissance d’un malentendu, il n’est jamais possible d’évaluer l’étendue de ses effets. C’est dire que l’e falso quodlibet des stoïciens trouve son application en dehors du terrain logique : du faux s’ensuit n’importe quoi, le vrai comme le faux, tous les jours.

Les hommes d’Etat se permettent des tours de passe-passe qui conduiraient les parents les plus permissifs à talocher sévèrement leurs enfants qui en feraient usage – ou à consulter dans les plus brefs délais.

Jean Prod’hom

Réduction de l'art

S’affranchir de la morale qui fait si souvent de ceux qui bâtissent des amis des princes, ouvrir les arches aux emmurés de Lascaux aux crustacés, aux centaures, aux vertébrés, à ceux d’avant et à ceux d’après, aux domestiqués, aux chimères, aux sirènes, aux hommes, et révéler leurs secrets.

Viscères et carapaces, cartons et rebuts, débris de la vaisselle du monde, excroissances, tubulures, contenants, rien de ce dont nous sommes faits ne nous sera épargné. Le cheval, l’éléphant, l’autruche, la vache, la grenouille et les autres – en pièces – se dresseront comme au premier jour, c’est-à-dire une deuxième fois : en pièces et sur pied, locataires d’un quasi-monde qui obéit aux lois du nôtre, semblable au nôtre, semblable ou presque : la précarité, la gravitation qui règne sur les graves, le principe d’identité, le travail de l’ombre, les vertus, les dieux, l’existence des tables et des cuvettes, l’attente, la communication, la magie, le tiers exclu, l’incompréhension.

Dans la première mandorle, un éléphant avance tête baissée, bâti de mémoire, la tête dans le sac, bâti de bric, bâti de broc. Le cornac ne cesse de surveiller sa monture, la scène dure une éternité, tous les deux nous tournent le dos.
Dans la seconde Bernardo, il a beau faire face, il a beau nous regarder continûment, jour et nuit, il ne voit rien, pas plus qu’une bête ou une ombre. Bernardo est celui que nous sommes lorsque nous ne sommes rien, Bernardo est un oiseau blessé.
Pris dans ce qu’ils font et ce qu’ils sont, les hommes ignorent ce qu’ils font et ce qu’ils sont. Forclos dans leur mandorle, ils s’offrent à nous, si bien que nous les voyons comme jamais nous ne nous sommes vus. Ils retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et témoignent depuis là-bas de ce que nous sommes ici et que nous ignorons.

Voici le monde et ses échafaudages, le monde qui est et le monde comme il s’est fait, le monde et sa représentation, de ce côté-ci et de ce côté-là, les choses et leur milieu, le voyageur et son ombre, la vache et l’oiseau blessé, l’autruche et le chant du coq à midi.

Les commanditaires, disons-le tout de suite, oeuvrent pour la plupart avec d’autres intentions que celles des commandités, minés par d’autres soucis, engagés dans d’autres labours, pris dans d’autres tourmentes que celles de l’esprit : dans la noble guerre de la concurrence.
Depuis plusieurs siècles, les artistes enchaînés à leur ego n’ont que rarement eu affaire avec les seconds concentrés sur leurs rapines, si bien que les uns et les autres, déliés pour le pire, après avoir choisi leurs sujets et leurs niches par exhaustion, se réfugient avec leurs emplettes, les artistes dans leur quartier, les commerciaux dans le leur.
Faire se rencontrer ceux qui s’excluent trop souvent, joindre ce qui se vend avec ce qui n’est que dépense, joindre ce dont la valeur se chiffre avec ce qui est hors de prix, serait-ce donc désormais possible ? Ça l’a toujours été ! ici et là aujourd’hui, autrefois à Sienne, à Pise, à Florence, dans la Toscane des beaux jours, ailleurs.
Les uns, en effet, n’auraient-ils pas tout intérêt à s’en remettre aux autres pour ne pas réduire les oeuvres des premiers à leur chiffre et celles des seconds à un numéro de catalogue ? Les premiers n’auraient-ils pas quelqu’intérêt à abriter les seconds comme le corps qui abrite l’esprit, comme la grotte qui protège l’aurochs, comme le site que l’hôte explore ? Quand aux seconds, en démontant et en remontant le monde qu’ils ont sous les yeux et qu’ils comprennent si mal, n’ont-ils pas la chance de toucher terre à nouveau et l’occasion de faire un peu de lumière. Fuir aussi et enfin ce qui se donne comme art, provocatoirement nul, en tant qu’il réverbère la nullité ambiante et l’entropie culturelle mondialisée (Michel Thévoz, Museums.ch, 3, 2008) ?
Comment bon dieu vivrions-nous dans un monde qui n’abrite pas sa représentation et son sens ?

Pour que le monde nous devienne accessible, il doit s’abymer, c’est la tâche des artistes, des parasites, des hôtes, les nobles hôtes, ceux qui ne demandent rien sinon la couche et le couvert. De leur côté les hommes qui vivent en société se doivent d’abriter ces êtres libres qui ne manqueront pas de leur révéler ce qu’ils sont en soulevant la couette sous laquelle ils se calfeutrent et s’assoupissent.

L’homme livre une image fantasmée de ce qu’il est : fondations de pierres dans des mains de fer, organisation du tonnerre de dieu, activités tous azimuts, chiffres à l’appui, santé par la croissance,… Démonter d’abord, s’installer ensuite dans ses meubles, remonter enfin des éléments de la bâtisse : les montagnes sont moins raides, moins coupantes, moins cassantes, moins solides les fondations, souples et de plumes. L’organisation du tonnerre de dieu est un bricolage d’artisans habiles.
Être d’habiles artisans, échafauder pas à pas – sans feindre un instant l’improvisation – une représentation de ce dans quoi l’homme est et qu’il ne veut ou ne peut voir, hypnotisé qu’il est par l’image délirante de ce que doit être le monde et ses actions dans le monde.

Le commanditaire accueillera le loup dans la bergerie pour que coexistent dans une seule représentation ce que les commanditaires croient voir et ce qu’ils sont incapables d’observer, Au sérieux des images lisses, solides, fantasmées répondent les échafaudages de l’édifice, la légèreté des fondations, la précarité des équilibres.

Seule une confiance aveugle du commanditaire envers le commandité peut lui amener cette plus-value spirituelle dont il a besoin pour se mettre en mouvement et disposer d’un avenir. C’est à la gloire du commanditaire que d’accepter auprès de lui, sans contrepartie, celui qui abyme le monde. Ensemble les commanditaires et les commandités, le roi et le bouffon, l’organisme et le parasite, l’hôte et son hôte, ensemble mais sans concertation, sans négociation. Les commandités n’ont pas à justifier leurs propres actes ni à illustrer et défendre les bonnes intentions des princes.

On aperçoit dans une mandorle la représentation en pièces et sur pied d’un aurochs, un mot aussi, à peine lisible, quelque chose comme un aphorisme calligraphié sur un mur délabré d’une maison à l’abandon : Qui n’a pas vu double n’a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux !
Ni les uns ni les autres n’auront le dernier mot.

Jean Prod’hom