LIV

Il y a plusieurs minutes que le coin des petits inauguré début août est désert, je m’interroge. Est-ce parce que, des deux boîtes de légo placées là naguère par les tenanciers, il ne reste que deux briques ? Parce que les six gobelets en plastique qui contenaient de la pâte à modeler sont remplis de mégots ? Ou encore parce que la boîte de biscuits bretons qui cachait douze crayons de couleur n’en cache plus aucun ? Nos enfants ne sont plus là, ça c’est sûr et je m’en inquiète. Les conjectures sans consistance qui suivent ne m’empêchent pourtant pas de reprendre mon verre et la lecture du journal local que ma femme a bien voulu me céder.
On entend soudain des hurlements provenant de derrière la Grande Salle, des hurlements sinistres, semblables à ceux d’un cochon qu’on égorgerait. Deux fois, trois fois puis silence, l’enfer, un long et mortel silence.
Sandra est blême…
– Arthur ! Louise ! Lili !
Elle se précipite, je la suis de près, on contourne le bâtiment, notre coeur va lâcher… On aperçoit alors nos trois enfants alignés main dans la main, ils contemplent immobiles et stupéfaits le corps mort du cochon que le boucher vient d’abattre, portes ouvertes, dans le dernier abattoir de campagne de notre région.
Deux fois soulagés : de retrouver nos enfants vivants, de ne pas avoir à assister en leur compagnie à un événement constitutif de notre culture auquel il est préférable d’avoir toujours déjà assisté les yeux fermés.

Jean Prod’hom

19

Empêché pour des raisons historiques d’avoir comme son voisin un petit drapeau tricolore fiché dans le coeur, il avait placé dans un pot de grès une petite bannière rouge à croix blanche qui flottait et tournait au gré des vents, fixé été comme hiver aux fers de son balcon, et qu’il regardait songeur lorsqu’il lui semblait manquer de quelques chose.

Jean Prod’hom

Dimanche 3 janvier 2010

On comptait parmi ceux que les dieux avait placés au fin fond de l’un des sept bouts du monde pour garder un oeil sur ce que l’histoire laissait de côté. On habitait le Riau, la maison blanche sur le chemin qui mène au refuge de Ropraz, vous verrez c’est pas compliqué, une maison blanche aux volets verts sur les hauts de Corcelles, à peine un hameau une vingtaine d’habitants.
Tout autour des prairies humides, des flaques, des moilles, des haies. Derrière la Mussilly le bois Vuacoz, plus loin le bois Faucan. Avec nous des chats, le blaireau, des mésanges, des renards, des corneilles, quelques lièvres, des chevreuils, un ou deux chiens, des vaches du Simmental, les taupes et la neige l’hiver.

On y accédait par la Moille Cherry, il fallait bifurquer à droite après le cimetière du village, passer à côté du château puis de l’ancienne école, prendre à gauche du tilleul en direction du refuge de Ropraz et vous étiez chez nous. Ou alors par le plateau de Sainte-Catherine, laisser à gauche l’escargotière, le village des Italiens et la Moille Baudin, la Moille Cucuz, puis à gauche du tilleul. Et vous y étiez à nouveau.
– Et si vous ne trouvez pas demandez !
On ne s’aveuglait pas sur la marche du siècle, mais cette fois la messe est dite, il faut déménager. Les autorités communales nous ont envoyé une vraie lettre dans le style vrai des administrations.

Madame et Monsieur,
Suite à l’attribution de noms de rues et numéros de bâtiments de notre commune, nous avons l’avantage de vous communiquer, ci-après, votre nouvelle adresse officielle :
Chemin de la Moille Messelly 3A
Ce changement d’adresse est considéré au même titre qu’un déménagement.

L’histoire nous a rejoints, il faudra aller plus profondément encore dans les bois.

Jean Prod’hom

Douze sentinelles

La bataille fait rage au couchant tandis que la lune monte avant l’heure au-dessus de Teysachaux. Le ciel se colore d’un rose pâle, violet, ou mauve de cendre, avec en contrepoint les pleurs d’un enfant, je ne sais plus le nom des couleurs, je ne sais plus quoi faire. L’enfant se relève et va confier à sa mère les fantômes qui habitent sa chambre, il remonte avec une frontale, les paysans terminent de labourer le champ, on se retourne et on s’installe à deux pas de la nuit. Un homme n’a plus de bras, quarante-neuf médecins sont à son chevet, je lis. On entend quelques feux d’artifice du côté de Mézières, plus de surveillance, les arbres lèvent la tête, on aperçoit une coulée d’or. J’entre dans les bois par le chemin du Chauderonnet jusqu’à l’étang et reviens par le refuge de Corcelles. Près du réservoir du bois Vuacoz deux chevreuils sautent dans ma direction. Le premier s’arrête, puis plonge dans la combe. Le ciel laisse apparaître d’immenses plages de nuit sur ma tête. Je vais fermer aux poules, le ciel encore et sous lui le jardin noir.

Jean Prod’hom

C'est une cohérence toute neuve | Pierre Ménard

C’est une cohérence toute neuve qui s’offre à nous, les shémas intérieurs se mesurent aux enclos des espaces naturels. C’est une façon de percevoir, j’entends par cela une précision d’horloger. C’est confirmer une sensation de déjà vu. Dernières tentations avec picotement de la pupille. L’enquête s’attache aux moindres intonations. Il suffit d’un shéma simple mais une forme controversée. La forme et le contexte ne s’expliquent pas, la seule concession étant l’origine des secrets. Depuis on peut se dire n’importe quoi dans un bruit assourdissant, cela coule de source, malgré les voix inconcevables d’un travail enfantin. Le bruit dans l’espace clôt une discussion dans un profond sommeil. L’image même de nos intérieurs investit l’espace dans la même dérision. À deux c’est le silence comme de toute constellation assumée, ce qui me laisse le champ libre. Sans doute l’attraction principale est la lumière bleue, la surprise brodée, cette autonomie fixée par nous seuls.

Pierre Ménard



écrit par
Pierre Ménard qui m’accueille chez lui dans le cadre du projet de vases communicants  : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Et d’autres vases communicants ce mois
 Michèle Dujardin et Cécile Portier
 Anthony Poiraudeau et Brigitte Célérier
 François Bon et Marc Pautrel
 Elle c dit et fut il ou versa-t-il
 Christine Jeanney et Juliette Zara
 Zoe Ludicer et Mot(s)aïques
 Dominique Boudou et Anna de Sandre
 Luc Lamy et Frédérique Martin
 Hélène Clemente et Isabelle Rosenbaum
 Arnaud Maïsetti et Daniel Bourrion
 Pierre Chantelois et Hervé Jeanney

Jean Prod’hom

A l’abri


Il arrive parfois que l’homme particulièrement choyé par le malheur songe avec une relative fierté que la Providence l’a choisi parmi tous ceux de son espèce comme le plus apte à supporter les gros pépins qu’elle a placés sur son chemin, alors qu’elle aurait pu tout aussi bien les attacher – avec un égal succès – aux basques d’inconnus. Maigre consolation pour cet élu de la seconde espèce… lorsqu’une tuile, pour faire bon poids, lui tombe sur la tête.
L’homme se retrouve si défait, si humilié qu’il en arrive à s’interroger sur l’identité du démon qui l’a un jour égaré, il se sermonne, met en cause son père et sa mère, ses amis, le passé et l’avenir. L’air s’opacifie, sa tête aussi, il n’en sortira pas.
Soudain un éclair, une idée d’enfant attardé venue de nulle part bouleverse l’horizon, chasse de son cerveau les maux qui l’assaillent, transfigure son visage : « Ce n’est qu’une mauvaise pièce de théâtre et il existe d’autres théâtres ! » L’éclair disparaît, l’homme s’est ressaisi.
Courte rédemption ! les tuiles de son toit sont patientes. Allongé dans la nuit, les mains croisées sur le ventre, il fait le mort avant de s’abîmer dans le sommeil que la Providence, il le sait, ne visite pas. Petit miracle pour cet élu de la seconde espèce.

Jean Prod’hom

LIII

Comme souvent en fin de semaine on se retrouve à midi au café, dans un délicieux jardin d’hiver ouvert sur l’abattoir et l’église, à deux pas de l’arrêt de bus qui ramène de l’école deux fois par jour nos enfants. C’est l’occasion de parler en famille de choses et d’autres en buvant un sirop et en croquant quelques chips au soleil.
Lili et Louise ont participé ce matin à leur premier cours d’éducation sexuelle. Leur maman est curieuse, un peu inquiète aussi de l’écoute parfois approximative de notre cadette.
– Alors, comment on fait les bébés ?
– Le bébé sort par le bourillon ! répond fièrement Lili.
Une ombre passe en coup de vent, on s’arrête de croquer les dernières chips sur lesquelles nous nous étions tous précipités. Ce silence soudain plonge dans le doute celle qui, du haut de ses cinq ans, croyait avoir réglé pour toujours les mystères de la naissance. Lili est vexée comme un pou et le silence se prolonge.
Pour détendre l’atmosphère sa mère prend les devants et rappelle aux deux aînés qui en savent un petit bout sur la question et à Lili qui a décidément besoin d’un solide complément à ses apprentissages scolaires du matin de quel événement majeur le bourillon est la trace. Pour conclure, elle précise que c’est moi, le père, qui ai coupé le cordon ombilical. Je relève la tête, fier, sans être toutefois complètement persuadé que mes trois enfants ont conscience de l’énormité du geste et de mon héroïsme.
– Enfin, les bourillons de Louise et d’Arthur ! ajoute Sandra pour conclure. Car toi, Lili, tu es arrivée si vite que ni papa ni le docteur ne sont arrivés à temps ! C’est une infirmière qui s’en est chargée.
– Et toi, maman, t’étais où ?

Jean Prod’hom

Dimanche 27 décembre 2010

– Le Précambrien désigne de façon informelle l’ensemble des trois éons précédant l’éon Phanérozoïque. C’est la plus longue période sur l’échelle des temps géologiques, puisqu’elle s’étend de la formation de la terre, il y a environ 4,560 milliards d’années, à l’émergence d’une abondante faune d’animaux à coquille rigide qui marque, il y a 542 Ma, l’entrée dans l’ère Paléozoïque et sa première période, le Cambrien. Tiens ! une échelle contre le cerisier.
– Oubliée après la cueillette !

Jean Prod’hom

Eclaircissements lexicaux

RÉDEMPTEUR :
il est à l’origine d’une belle plus-value dont il est difficile de calculer le montant

REGRET :
un pardon de boudoir qui peut ne jamais sécher et y croupir

RÉFECTION :
elle instille le doute sur la valeur du premier ouvrage

RÉJOUISSANCES :
elles nous font regretter parfois la rusticité des formes simples

RÉNOVATEURS :
contradiction dans les termes, il ne faut jamais trop y croire

REPENTIR :
une très vilaine forme de pardon

RESSENTIMENT :
l’affaire exclusive des ruminants qui apprécient ce qui a macéré

RESTAURATION :
affaire de has-beens qui s’incrustent

(à suivre)

Jean Prod’hom

Le jour le plus court

à Juliette Zara (Enfantissages)

Lili s’est réveillée bien après le lever du jour, elle est assise sur l’édredon et on devine derrière les rideaux le soleil qui est revenu. Elle se saisit d’une petite valise reçue la veille, Secrets de Magicien, qu’elle a placée vers minuit à la tête de son lit, on n’est jamais assez prudent. C’est à ce moment seulement qu’elle ouvre les yeux, puis la valise dont elle vérifie avec soin le contenu, non, rien n’a disparu pendant la nuit.
Elle lance alors au ciel quelques mots secrets, les mots d’une autre langue et tout s’enchaîne comme dans un rêve, elle fait disparaître les doigts de sa main gauche, puis ceux de sa main droite, et tout son corps disparaît sous l’édredon. Demeure une tête d’ange sur un coussin multicolore. Lili dort au milieu d’un jeu de cartes truquées, ses paupières de porcelaine tournées vers une paire de huit et un valet de coeur.

Jean Prod’hom

LII

Projection hier au café de la Croix blanche. Un habitué présente sur l’écran plasma de la grande salle le petit film qu’il a réalisé la semaine passée à l’occasion d’un voyage de contemporains à Prague. Il est midi, l’heure de l’apéro. Le son est si mauvais et la salle si mal obscurcie qu’il eût fallu s’armer de pamirs et fermer les yeux pour entendre et voir quelque chose.

Jean Prod’hom

Enfantissages

Louise n’est pas rassurée, moi non plus : malgré les flonflons, les chants et les luminaires, tout concourt à la faire douter du Père Noël. Qu’il existe soit, mais sur quel mode ? Elle est sur le point de trancher le noeud. Quelques promesses pourtant l’encouragent à ne pas engager trop tôt la rupture. Elle s’interroge, comment quitter le bateau la tête haute ? le doute l’assaille. Elle demeure silencieuse un long moment au bout de la table, prostrée, elle semble étudier dans le désordre les possibilités qui s’offrent à elle, elle semble vouloir sauver le Réveillon encore une année. Mais les marges sont étroites et le temps presse. Elle relève enfin la tête, sa décision est prise.
– Je mettrai mes chaussettes devant la cheminée.

Pendant ce temps Arthur lit près du poêle un roman qu’Yves lui a offert pour Noël. Je lui demande.
– Ça te plaît ?
– Trop bien ce livre ! C’est l’histoire d’un garçon. Un peu plus âgé que moi. Très peu de temps après sa naissance, son père et sa mère meurent dans un accident d’avion…
J’ai compris, je vous donne les coordonnées de ce roman de formation, il plaira sûrement aussi à vos enfants : Anthony Horowitz, Alex Rider, tome 1 : Stormbreaker (Poche)

Jean Prod’hom

Une leçon de Robert Walser

Sans politesse, il n’y aurait plus de société, et sans société, plus de vie. Sans doute : s’il n’y avait que deux ou trois cents personnes vivant dispersées sur la terre, la politesse serait superflue. Mais nous vivons si étroitement les uns à côté des autres, pour ne pas dire les uns sur les autres, que nous ne tiendrions pas même un jour sans les formes de la prévenance et de la gentillesse.

Rober Walser, « La politesse » in Les rédactions de Fritz Kocher


Et sans pardon, il n’y aurait plus d’avenir…
Demander ou l’accorder, c’est la passe par laquelle le collectif reconnaît à chacun d’entre nous la possibilité de dire à l’autre, dans un échange sans témoin, qu’il existe d’autres voies que celles qui ont été empruntées, qu’elles ne se valent peut-être pas et qu’il aurait pu en être autrement. Sans pour autant que ceux qui se trouvent dans cet accident du temps n’aient en vue l’aveu ou le regret.
C’est comme si, au coeur de la parole échangée, l’un et l’autre de ceux qui font vivre le pardon reconnaissaient dans l’événement sur lequel ils ont buté la pierre d’angle d’un scandale qui ne peut durer. Mais le mur est immense – leur corps le dit – ils sont tous deux les lésés, avec les autres qui regardent ailleurs, de ce qui affleure depuis toujours, de la violence qui cimente les piliers du réel et les terrasses de l’histoire.
Car l’objet autour duquel besogne le pardon est à l’origine de l’immémorable qui revient. La violence guette et l’événement singulier pour lequel on le demande et on le reçoit rameute ce qui précède, et y passe tout ce qui fut.
Pas de déni pourtant, ni réparation, prescription, oubli ou réconciliation. Le pardon est une chicane – un accident topographique – qui conduit nos vies à reconnaître d’un mot l’impossible concours de circonstances qui nous a fait être là au bout du temps, et qui en appelle à une nouvelle alliance, entre nous, celle des premiers venus. C’est ainsi et par eux que l’homme garde intacte la possibilité d’un avenir. Le pardon, figure par laquelle on resserre la gerbe de ce qui fut par l’un des brins du hasard, dit deux fois oui à ce qui précède pour concevoir ce qui viendra, on n’en pouvait plus d’aller de la sorte.

Il m’arrive souvent de remonter et descendre la rue dans l’unique but de rencontrer une personne que mes parents connaissent afin de pouvoir la saluer. Ai-je une façon gracieuse d’ôter mon chapeau, à vrai dire, je n’en sais rien. Il suffit que j’éprouve à saluer tout simplement. Ce qui est particulièrement charmant, c’est d’être aimablement salué par des personnes adultes. Comme c’est merveilleux d’ôter son chapeau devant une dame et de voir ses yeux se poser affectueusement sur vous. Les dames ont des yeux si bons et leur hochement de tête est une récompense extraordinairement gentille pour un travail aussi minime que celui d’ôter son chapeau.

Rober Walser, « La politesse » in Les rédactions de Fritz Kocher


L’appel de ce qui n’est pas encore et pour lequel oeuvre le pardon est si puissant qu’il arrive parfois qu’on le demande ou qu’on l’accorde sans que rien dans le ciel ne l’annonçât. Le pardon, – petit ou grand – est, comme la politesse, de la famille des éclaircies, c’est l’une des leçons posthumes de Robert Walser.

Jean Prod’hom

Dimanche 20 décembre 2009



S’en approcher d’abord, s’en étonner un peu, à peine. Mais quoi qu’il en soit aller au-delà des calculs, par-delà ce qu’on avait cru bon laisser en réserve pour si jamais. Dépasser le seuil comme si de rien n’était et continuer dans l’incertain, jusqu’au lieu où la question de savoir d’où l’on vient et où l’on va s’effiloche comme un songe mité. Tout ceci n’a plus sa raison d’être, réjouis-toi, tu y es presque.
De ce lieu sans main courante aller encore un peu le sac à dos des hésitations oublié dans la caillasse, laissées au col les oeillères qui emprisonnent les tempes, et se retrouver avec presque rien tout autour, là où coulent les eaux des hautes vallées, là où le pas lisse le chemin de halage.
Car plus rien n’est comme on le croit, c’est le coeur qui cartographie le coeur lorsque tout redevient comme aux premiers jours, lorsqu’on s’avance désencombré, sans regret pour ce dont on s’allège, en disant les mots simples qu’entendra à coup sûr celui qui viendra par après sur les rives de Constance ou au fond de Réchy.
On se retrouvera dans une dépression du jour et la neige se souviendra. On ira encore, allégé, on ne sera pas seul puisqu’on n’y est personne.

Jean Prod’hom

L’air libre



Mon frère ne sera jamais pour moi que cette question
qu’il n’a pas voulu se poser.

Jean-Louis Kuffer


On a tous au moins un frère ou une soeur du même jour. C’est sur eux que le destin répartit équitablement l’héritage des deux parts qui nous constituent. Quant à l’enfant unique, pour son bonheur ou son malheur c’est selon, il invente le frère ou la soeur qui lui manque pour se décharger à raison de moitié d’un leg qui ne trouvera sa vérité qu’à la fin, lorsque l’énigme grossie d’un pas sera reconduite dans la génération qui suit ou que plus personne ne sera là.
Mais l’affaire n’emprunte pas en toutes occasions les mêmes routes, on simplifie parfois la donne avec le risque que les rejetons boitent. Les histoires locales et les vies minuscules l’enseignent : le poisson est souvent noyé si bien que la chatte est incapable de retrouver ses petits. C’est ce qui advint aux Sérusier de Pra Massin.
Corentin, troisième d’une fratrie de quatre, fut oublié des circonstances à cause d’une santé précaire qui le fit passer pour mort d’abord, convalescent ensuite jusqu’à ce qu’il parlât et qu’on dût admettre qu’il était bien malgré tout un Sérusier – ce qui ne changea rien, ni à son sort ni à la place que celui-ci lui avait octroyée.
Aucune part ne revint en effet à Corentin, il ne s’en plaignit pas et continua à mettre bout à bout et côte à côte les morceaux de la réalité qu’il rencontrait sans jamais qu’aucun d’eux ne prenne le pas sur les autres. C’est son frère jumeau aidé par deux soeurs tout à son service qui fut désigné par les circonstances pour assurer l’avenir imaginaire de tous.
Malgré la donne initiale qui avait adouci l’énigme en la fixant quatre fois pour un quart à des corps bien circonscrits, l’héritage était lourd, si lourd que le frère de Corentin se retrouva seul bâté de trop. Ses soeurs sans avis sur la question se réjouissaient benoîtement du monde dont elles se croyaient chargées d’assurer la pérennité autant qu’elles seraient là. Quant à Corentin, désoeuvré, il ne demandait rien, il allait par monts et par vaux sans se soucier de quiconque sinon de ceux qu’il croisait lors de ses interminables randonnées.
Comment alléger son fardeau ? Le frère de Corentin n’eut pas le choix, héritier sans qu’il le voulût il dut accepter son destin en lui subordonnant celui des siens, le destin de ceux qui n’en ont pas. Il promit de raconter leur vie.
Il mourut avant d’avoir accompli sa promesse. Aujourd’hui Corentin arpente les jolies collines de l’autre côté de Pra Massin, nourri par les hospices, il n’a jamais rien su de la promesse de son aîné qui se sera posé une question que lui-même jamais ne s’est posée. Comment l’aurait-il pu sachant qu’il était lui-même cette question ?
Il n’y a plus de Sérusier à Pra Massin, mais certains s’en souviennent, ils se souviennent de Corentin sur la route du refuge qui parlait à voix basse, des jolis sapins qui souriaient à son passage lorsque la neige tombait ou rejoignait le ciel en virevoltant. Parce que les Sérusier, c’est Corentin.

Jean Prod’hom

LI



Avant d’entrer dans le café il boutonne son duffle-coat à double tour pour que rien ne s’en s’échappe, l’homme est intègre. Il tapote ses nombreuses poches pour s’assurer qu’il a tout, demeure immobile sur le seuil une seconde encore.
Il s’avance alors d’un pas décidé, s’assied à la table ronde et commande un café. Le temps passe, pas un bruit, il est seul et personne ne l’a visiblement entendu.
Il jette un coup d’oeil à sa montre bracelet, déboutonne son duffle-coat et se lève. Il vérifie le contenu de ses poches pour s’assurer qu’il n’a rien volé, jette un coup d’oeil en arrière, par habitude, ouvre la porte et disparaît sans un mot.

Jean Prod’hom

Dimanche 13 décembre 2009



Les enfants dormaient le nez collé aux fenêtres, biscômes, briques rouges et façades de contes de fées, pignons, rêves et colombages, la brume se la jouait coquette en dansant sous les réverbères. C’était comme on l’avait toujours raconté mais fallait pas se tromper. Ça crachinait jusque dans les coins et les chiens pissaient aux devantures des magasins. Les deux miséreux à l’angle de l’église s’enlisaient, effrayés par les employés du commerce mondial qui allaient et venaient en fumant comme des locomotives, tête baissée, poursuivis par leurs dettes, ça ne traînait pas, ils opinaient en secouant leurs mains, ils soupesaient leur avenir caché au fond de leurs poches. Tintaient parfois quelques sous, alors ils payaient à gauche encaissaient à droite, opinaient encore pour faire bon poids. L’eau ne coulait plus dans la fontaine, les pavés de la place serraient les dents, les enseignes de carnaval avaient été soldées et les saucisses noircissaient sur le grill. La nuit, si noire que plus personne ne la voyait, avalait la brume qui s’était enroulée aux réverbères. Pas de pardon cette année-là, ni répit ni trêve, l’avenir était sombre, Niendorf était à l’avant-garde.

Jean Prod’hom

Avec Robert Walser



A côté de l’établissement thermal Jakobsbad se dresse une bâtisse baroque qui fait penser à un cloître, probablement un asile de vieillards.  Moi : « On entre pour voir ? » – Robert : « C’est sûrement beaucoup plus joli vu de l’extérieur. Il ne faut pas chercher à percer tous les secrets. C’est une conviction qui m’a guidé ma vie durant. N’est-il pas merveilleux que tant de choses, au cours de notre existence, demeurent mystérieuses et inaccessibles, comme cachées derrière des murs couverts de lierre ? Cela leur donne un charme indicible mais qui se perd chaque jour davantage. Aujourd’hui, tout est devenu objet de convoitise, de brutale prise de possession. »

Carl Seelig
Promenades avec Robert Walser


Robert Walser vécut de juin 1933 à Noël 1946 dans l’hospice cantonal d’Appenzell Rhodes-Extérieures, interné contre sa volonté. C’est sur « une étroite passerelle de silence » tendue entre Hérisau et Saint-Gall que Carl Seelig rencontra le poète en juillet 1936.
Les bouches se délient et Robert Walser lui raconte vingt ans durant, par petits morceaux, sans nostalgie ni complaisance, sans regret, sans ressentiment non plus, avec une incommensurable distance la vie d’un homme qu’il connaît bien, lui-même, à Bienne, à Berlin, à Berne, un homme qui s’est imposé à ceux qui l’ont rencontré et à ceux qui ont lu ses écrits par son étrange présence au monde, insubordonné, vivant discret et immense dans les marges de son temps.
Seelig raconte leurs longues promenades autour de Saint-Gall, Will, Gossau,Trogen, Teufen,… leurs haltes dans les Krone, le vin, la bière, la fatigue, quelques mots essentiels, les séparations à la gare et les retrouvailles. Robert Walser n’a pas d’âge, il émeut comme un enfant blessé, un enfant malade, délaissé, un enfant qui ne se plaint pas.
C’est, je crois, un peu à cause de Robert Walser que le temps s’est arrêté aux alentours d’Hérisau.
J’ai lu ce matin les dix premières des quarante-six promenades de l’hommage que lui a rendu Carl Seelig. Le soleil brillait d’un pâle éclat, comme une jeune fille un peu anémique. Rien de triomphal dans son rayonnement, plutôt quelque chose de tendrement mélancolique, d’hésitant, comme s’il était sur le point déjà d’abandonner à la nuit le charmant paysage. J’ai hâte d’arriver à demain, j’ai rendez-vous avec cet ami d’André Dhôtel sur les rives du lac de Constance. Oui, c’est vrai, j’avais toutes les dispositions voulues pour devenir une sorte de vagabond et je ne luttais guère contre cette tendance.

Jean Prod’hom

L

Ce soir, parents, enfants et enseignants se retrouvent dans une salle du vieux collège du village pour le Noël des tout petits : on égrène nos meilleurs voeux en nous serrant la main, on échange sur le seuil des sourires sincères et chacun en appelle à la bonne volonté de tous en levant son verre à la venue de l’an neuf.
C’est au tour de nos chérubins. Ils récitent sous le gui quelques poèmes pour l’avenir de la terre, chantent aussi et en choeur la naissance du petit enfant Jésus :Tout est calme, reposé, entends-tu les clochettes tintinnabuler… Mais qui est donc ce garçon grimaçant au premier rang qui fait de l’ombre à ma fille ?

Jean Prod’hom