Même s’il en fut autrement

En se dotant d’un langage dont l’une des caractéristiques essentielles est de maçonner ses oeuvres au marteau et au fil à plomb avec la même obstination que celle qui habite le soleil lorsqu’il se rend à l’ouest, l’homme a perfectionné son aveuglement tout au long d’une histoire née et bâtie au forceps.
Mais ce même langage, et c’est une autre de ses caractéristiques, en nous permettant de ressaisir à nouveaux frais et autant de fois que nous le souhaitons non seulement ce qui a eu lieu mais ce qui aurait pu avoir lieu, ce qui aura lieu et ce qui pourrait avoir lieu, nous conduit au seuil d’une autre scène sur laquelle le passé livre à l’avenir et l’avenir au passé ce que chacun d’eux aurait pu être s’ils n’avaient été réduits à chevaucher un fil.
On découvre alors que le pertuis par lequel chacun d’eux rejoint l’autre en laissant une empreinte de son passage ne se définit pas négativement par sa pure inexistence, à peine un palmier dans le désert, mais s’impose par sa densité extrême, innombrables fils d’acier obligés par un anneau – l’écriture ? – à se concerter pour rassembler le réel et le possible sans lequel le premier ne serait pas et faire voir, ou entendre, les innombrables et mystérieuses voix issues des quatre coins du temps.

Subordonner la recherche du passé à une reconstitution scrupuleuse serait en méconnaître l’enjeu, ces forces potentielles qu’un coup de dés malchanceux ne suffit pas à ruiner. L’imagination venue ultérieurement combler la perte, loin de porter atteinte à la vérité intime de l’être, ne la dévoile que mieux…

Louis-René des Forêts
Face à l’immémorable

Jean Prod’hom

Clairière

La vieille de Pra Massin était de son temps, mais la résolution des multiples problèmes qu’elle n’avait jamais manqué d’honorer et dont elle n’aurait voulu pour rien au monde s’affranchir ne lui offrait que des demi-satisfactions. Elle se pliait – librement précisait-t-elle – aux us et coutumes qui maintiennent ensemble, autant que faire se peut, les hommes et le monde dont elle était la scrupuleuse héritère, mais elle y creusait en même temps, de l’aube au crépuscule, des sillons dans lequels elle glissait les graines de ce qui croît à l’ombre de ce qu’on croit être. Elle trouvait ainsi l’air qui lui manquait pour continuer sa tâche, percer l’épais rideau des bois et des habitudes, et dessiner dans cet au-delà sans ordre des collines broyardes le lieu qui accueillerait une image satisfaisante de l’éternité.

… pourvu que la vie reprenne ses droits et que soient permises toutes les audaces sans lesquelles il n’y pas d’aventure digne de ce nom, c’est-à-dire assez grisante pour que celui qui s’y jette en perde le sens de la mesure jusqu’au contrôle de sa direction, l’égarement étant devenu son état naturel, le seul où il respire, libéré de cette peur que les peureux appellent prudence.

Louis-René des Forêts
Face à l’immémorable


Jean Prod’hom

Avant de l’avoir atteint

Quelles raisons étions-nous en droit d’invoquer lorsque nous faisions croire à ceux qui le voulaient bien que nous étions arrivés là où personne encore n’était parvenu encore, sinon celles – habituelles et inavouables – qui nous conféraient le droit de nous réchauffer entre nous, attablés au fond d’une tiède impasse, chantonnant la mélodie de rêves surannés ? Pourquoi tout cela l’avons-nous cru nous-mêmes si longtemps ?
C’est au contraire de n’y être pas qui nous réjouit aujourd’hui, non pas faute d’avoir essayé ou même d’avoir ménagé notre peine pour nous retrouver dans le dédale des anciennes routes et des sentes invisibles tracées par les égarés, mais parce que c’est ensemble, venus de l’inédit et allant nulle part, sans jamais ne nous être rien dit, que nous nous retrouvons sur la possibilité même, jamais établie, que nous nous sommes déjà rencontrés ou que nous allons nous rencontrer un bref instant, au carrefour des innombrables chemins qui nous éloignent de ce qui n’est en définitive qu’un – mais bien utile – leurre confit.

… tout comme un alpiniste encore inexpérimenté, plutôt que de se risquer à l’aborder de front, contourne la montagne abrupte dont il vise le sommet, quitte par excès de prudence à voir la nuit tomber avant de l’avoir atteint.

Louis-René des Forêts
Face à l’immémorable

Jean Prod’hom

XXXIX

Michel et Marjolaine, enseignants à la retraite, reviennent de leur semaine en Provence, ils montrent leurs photos et racontent leurs joies à ceux qui sont là, j’en suis.
– C’était à Grignan ! un magnifique spectacle en plein air, Phèdre monté par un groupe de rap !
– Non chérie, c’était à Valréas ! il s’agissait de Britannicus présenté par des amateurs de slam !
Ce léger désaccord n’effraie pas nos deux jeunes retraités qui ne semblent en effet pas douter une seconde d’avoir assisté ensemble à un même spectacle, je suis réellement soulagé.
Et puis la succession de quarante ans de vie commune a obligé chacun d’eux à mettre de l’eau dans son vin et à accepter la vision du monde de son partenaire. Des visions du monde somme tout fondamentalement différentes et, chemin faisant, toujours plus personnelles.

Jean Prod’hom

Commémoration



Un homme et une femme chargés comme des mules se retournent ; ils hésitent un instant avant de déposer tout leur barda, s’assoient sur la dune. Ça remonte à tant d’années, chacun d’eux s’en souvient, il en reste quelques miettes en équilibre quelque part et la respiration de l’océan qui les maintient en éveil.
Les enfants sont trois et oeuvrent depuis le matin à l’édification d’un château de sable. C’est l’heure maintenant du bilan, les vagues se préparent à lancer leur assaut, sans arrière-pensée, c’est cela qui étonne, sans savoir – est-ce possible ? Les enfants vont en tous sens, anticipent, sautent, s’agitent, s’avancent, sourient, crient, reculent, esquissent quelques pas d’une danse archaïque. Les vagues lèchent bientôt les avant-postes de l’ouvrage, ses contreforts, rongent ses fondations, creusent enfin ses douves avant que d’un coup tout ne sombre.
C’est fini, il ne faudra rien d’autre, il n’aura manqué de rien, silence, comme si rien n’avait eu lieu. Les enfants rassemblent le peu qui leur reste, rouge, bleu, vert, rejoignent leurs parents qui se sont remis à respirer et qui se lèvent. Pas un coup d’oeil en arrière, ils basculent ensemble derrière la dune qui les avale. L’océan lui lance un dernier assaut avant d’aller jouer ailleurs, la plage redevient pure mémoire.
Tous nos jours sont à cette image, châteaux en miettes engloutis dans le ventre de la mer qui ne remonteront pas à la surface et quelques mots qui moulent l’empreinte de ce naufrage. Mais d’autres enfants – ou les mêmes – viendront en septembre prochain, et ceux qui seront à leur tour sur la dune ne détourneront pas non plus les yeux de ce qui recalibre leurs insensées ambitions. Enfoui quelque part un mystère, un mystère qui transite d’été en été, de jour en jour, une même alchimie qui réconcilie sans pitié nos rêves de sable avec le fer de l’océan.


Perpétuer, du moins pour un temps, ce que la mort s’apprête à réduire en poussière, tel est parmi d’autres le rôle du langage.

Louis-René des Forêts
Face à l’immémorable

Jean Prod’hom

Réhabilitation des cendres



Je sus d’expérience durant ce rude hiver-là qu’après la combustion du bois demeurent les cendres. Que je retirais chaque matin du foyer, je croyais bien faire. Il vaut mieux pourtant, me rappela la vieille de Pra Massin qui m’apportait quelques oeufs ce matin-là, ne pas les retirer après chaque utilisation de ton poêle. Au contraire, il convient d’en laisser un bon tapis qui peut atteindre les trois-quarts de la hauteur des amenées d’air percées dans la chamotte. Un épais lit de cendres améliorera ton feu ! lança-t-elle en s’éloignant dans la bise noire qui ne nous avait pas lâchés de la semaine.

Ainsi qu’avec l’âge s’évanouit la puérile ambition de parcourir la vie en souverain, le feu de la mémoire qu’attisait par en-dessous le souffle de l’invention langagière s’est brusquement éteint. De cette matière informe il ne reste, à quelques éléments près, qu’un univers mort, comme est mort le cerveau frappé d’amnésie, et il y a si peu à en tirer qui ait force d’évidence que mieux vaudrait la jeter tout uniment au rebut. Elle y croupira dans l’oubli, mais est-ce pertinent si on pense que les choses sans intensité mettent en valeur celles qui en ont, que c’est leur fonction et peut-être leur nécessité.

Louis-René des Forêts
Face à l’immémorable

Jean Prod’hom

Dimanche 27 septembre 2009



Ne t’inquiète pas, la partie n’a pas commencé, avant on ira à l’océan avec nos cerfs-volants, on ramassera des coquillages, on construira des châteaux, on rira lorsque la vague huileuse et sans âme, puissante, obtuse écartera en les caressant les rêves auxquels on n’a jamais cru. Et on recommencera bien avant que la partie n’ait débuté, aussi longtemps qu’il le faudra. Au risque de prolonger jusqu’à la fin la folie des commencements.
On laissera sur la grève les quelques pierres avec lesquelles tu aurais pu élever des palais ou construire des digues. Ces pierres te serviront peut-être un jour à en jeter d’autres pour passer des gués ou remonter des fleuves dont tu ne soupçonnes pas l’existence.
C’est plus tard, c’est beaucoup plus tard que le sablier commence son décompte, c’est trop tard lorsque les dés ont été jetés et que tout est sur le point de finir. Demeure en retrait, détourne-toi de ceux qui te demandent, à toi qui l’ignores, qui tu es, d’où tu viens ? Qui le sait. C’est lorsque la partie est jouée que le sablier met en scène l’inexorable. La partie n’a pas commencé.
Tu as le visage de personne, à peine un nom qui te distingue des autres, visage de pierre que nos rencontres attendrissent. Je te reconnais pourtant, temps béni d’avant les promesses. Il ne saurait en être autrement, tu n’es pas seul. N’obéis pas aux princes, aux otages du temps, au règne des fins, à ceux qui surveillent tes engagements.
Ne passe pas du règne des commencements à celui des fins, demeure à l’écart de l’étroite logique du temps, à côté du cou du sablier.
Et recommence s’il le faut, recommence depuis le commencement avec l’exigence des fins.

Jean Prod’hom

XXXVIII

Deux hommes ont entamé le quart d’heure de plaintes qu’ils se réservent chaque jeudi soir tandis qu’une jeune fille s’ennuie ferme à leurs côtés. Elle pense à son week-end, à l’argent qu’elle n’a pas, indispensable pourtant au vendredi soir d’enfer qu’elle se promet au Dam. Elle finit par prêter l’oreille aux propos des deux geignards qui, sur l’tinéraire sans borne de la plainte, embrochent une revenante : la question des femmes et de l’argent. Ils listent sans pitié les dépenses excessives et inutiles de leur femme, puis de la femme en général. L’oreille de l’adolescente frémit alors et leste comme l’écureuil de la Caisse d’Epargne s’engage dans la brèche qu’elle n’espérait plus. Je la vois venir.
– Vous n’y connaissez rien, les femmes sont discriminées, c’est dégueulasse ! elles ont beaucoup plus de frais que les hommes, c’est injuste !
– Allez ! allez ! sourit le premier.
– Ecoute-la ! somme le père qui déteste qu’on plaisante avec sa fille.
– Vous êtes nuls ! reprend la fille, vous n’avez pas conscience de toutes les inégalités, les femmes sont discriminées dans tous les domaines : l’épilation, jambes et aisselles ; le maquillage, rouge à lèvres, mascara et blush ; la mammographie non remboursée avant 50 ans ; le shampooing, couleur et brushing ; les cosmétiques, crèmes de jour, de nuit et démaquillant…
La fille s’interrompt d’elle-même, ni son père ni son ami ne semblent convaincus, son intervention ne va pas suffire… Exaspérée la fille lance alors :
– Et en plus la femme dépense plus !
Les deux croquants se regardent un instant, le père est médusé par l’irréfutable, l’argument a fait mouche, sa fille ira loin, il en est certain désormais. Il ouvre alors son porte-monnaie et lui glisse dans la main avec un sourire de fierté un gros billet bleu.
Elle ira loin. Au moins jusqu’au Dam.

Jean Prod’hom

Disposer de ce qui ne nous appartient pas



Il convient de demeurer le témoin scrupuleux des circonstances si souvent quelconques de nos existences. S’en détache parfois une lueur, un bris du temps. Qu’il soit aux yeux de celui qui n’a plus rien à perdre et qui l’attend une apparition dont il aurait préparé la venue ou un aléa qui l’aurait pris à revers importe peu car il vient et ne demande rien. Il règne un instant sans partage, bien au-delà de l’horizon, en éclairant étale ce qui l’a vu naître.
Le légataire aura tout loisir d’engager les travaux, tailler, élaguer, déplacer, jusqu’à la nuit et loin des fastes des bandes passantes, écimer, soulever pour déployer les secrets des circonstances transfigurées par ce brin d’éternité, lueur, levier et clé d’une nouvelle alliance déposés dans le passé révolu continué de ce qui aura été mais qu’aucune parole prophétique ne dira jamais : l’énigme incarnée, qui se maintient éveillée dans le futur antérieur.

Jean Prod’hom

Dimanche 20 septembre 2009



C’était il y a près de dix ans aux Posses près de Villars, sur le chemin qui menait au campement et que nous empruntions pour la dernière fois : nous rentrions crasseux chargés comme des mules, avançant péniblement sur ce chemin entaillé par deux profondes ornières dans lesquelles nous risquions de nous tordre une cheville à chaque instant. Ça causait de tout, ça causait de rien. C’est dans la longue courbe précédant le carrefour de la route cantonale que B. a quitté la file indienne et s’est arrêté au bord de la ravine pour laisser passer ses camarades. Je fermais la marche.
Il a souri, a dit au revoir et s’est avancé sans se retourner dans le pré fauché. J’ai fait alors une photo, celle que j’ai sous les yeux, en songeant à tous ceux qui nous quittent. Il s’est éloigné en traînant deux volumineux sacs plastique noir qui contenaient les déchets du campement. Je ne l’ai jamais revu.
Cet après-midi j’ai eu beau chercher dans de vieux cartons, je n’ai trouvé que les photographies de ceux qui sont partis, aucune de ceux qui sont arrivés. Si pourtant, les images de mes enfants au premier jour.

Jean Prod’hom

(FP) La tête hors de l’eau



Sous les ronces et les genêts, les chênes verts, la bruyère, les bouscas qui colonisent les alentours des Plantiers, de Peyrolles et de Saint-André de Valborgne, on peut apercevoir les ruines des innombrables murettes de pierres sèches que la terre secondée par les orages finit aujourd’hui d’avaler et de digérer. Ces murettes entouraient les bancels étagées sur les pentes ingrates des serres qui apportaient aux Cévenols de la Vallée Borgne les céréales, le vin, les châtaignes, les mûriers, les fruitiers et la luzerne dont ils avaient besoin.
C’est en relevant ces pierres qui tendaient à rejoindre naturellement les lits de la Borgne et du Gardon de Saint-Jean que ceux des Plantiers ou de l’Estréchure rapprochaient leur tête du ciel. (P)

Tout ce qui est court le risque d’emprunter le chemin de la plus forte pente, vers le saumâtre des estuaires. L’eau vive relève la tête à l’image de la fleur de lys ou de la phrase de Nicolas Bouvier.

C’est un mille-pattes qui circonscrit sous la ligne de cendre de l’écriture les chambres où se fait le mélange de l’air et du feu. C’est la tête de ce même mille pattes qui, en cherchant de quoi respirer au-delà des cendres, allège le mot et empêche la phrase de piquer du nez.

Quand, dès le VIIe siècle, ce christianisme ardent, exigeant, têtu, rehaussé de prodiges qui rappellent ceux des lamas tibétains ou des chamanes mongols, revint sur le continent comme un boomerang porté par le zèle évangélique de ces athlètes de Dieu et de ces champions du jeûne, il ne fut pas le goût de tout le monde. Cette vaillante bouture d’un lointain miracle, ce Christ frais comme l’aubépine que les moines irlandais tutoyaient affectueusement et appelaient « le Grand Abbé », cet ascétisme un brin sorcier, inspirèrent les plus grandes réserves à la pourpre cardinalice et aux prélats romains nourris de juridisme judéo-latin, de pâté de truie et de Frascati.

Nicolas Bouvier
Journal d’Aran et d’autres lieux
Voyageurs Payot, 1990

Jean Prod’hom

4X4

L’idée l’emballe, pas l’idée de l’adultère car c’est un homme à principes, mais rejoindre la chambre 807 du Lausanne-Palace, où l’attendrait sa maîtresse, en 4×4, ça aurait quand même une sacrée allure.

Jean Prod’hom
18 avril 2009

XXXVII



A entendre tous les jeudis soir le récit des petites souffrances que s’échangent les habitués du café, j’en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux qu’une série sans fin de petits qui la rongeraient morceau par morceau ?
Je crains pourtant qu’il n’y ait pas de juste milieu et que nous soyons condamnés notre vie durant, au mieux et au pire, à passer d’un gros pépin initial à des petits, et de petits à un gros pépin final. J’aurais voulu négocier avec la providence, mais c’est une histoire d’avant la providence.

Jean Prod’hom

De manque en manque c’est tout



Chaque phrase conduit à une impasse dont est grosse la phrase qui suit. Celle-ci tente de la contourner sans y parvenir jamais, condamnée à se heurter à un nouveau manque. On en appelle alors à une troisième phrase qui charrie le tout, et ainsi de suite : c’est l’effet gigogne.

On parle, on dit, on écrit de manque en manque avec le secret espoir de tout dire, par petites touches. Et on n’y arrive pas.

Le texte est le souvenir d’un manque inaugural qui a essaimé en chacune de ses parties et en chacune des parties de ses parties. Il a l’allure d’une courbe de Koch réalisée dans la nuit dont on n’aurait ni la force ni les moyens de polir les angles et les segments, une courbe de Koch qui partirait en vrille.

Le fruit prolonge le rameau, le rameau la branche. Mais que devient le fruit ? – Il ne prolonge rien, il recommence tout.

Egaré sur une petite place au coeur d’un labyrinthe d’où fleurissent d’innombrables allées aux ramifications sans fin. Elles conduisent chacune à une impasse chargée d’obscurité. Il suffit de lever les yeux pour voir le ciel, c’est tout.

Jean Prod’hom

Pour ne plus trembler



Si l’on exige de nos livres qu’ils fassent bonne figure et serrent les coudes sur les rayonnages de nos bibliothèques, c’est d’abord pour répondre à la crue qu’ils provoquent dans l’étroit espace physique mis à notre disposition, mais c’est surtout pour atténuer le gouffre qui les sépare en réalité, dans lequel roule un impétueux courant qui les maintient à bonne distance les uns des autres et qu’aucun livre n’a su piéger.
On se résout alors à passer sagement de l’un à l’autre, à cloche-pied, comme l’enfant sur les chiffres de la marelle ou le voyageur sur les pierres du gué en espérant rejoindre un jour sans trembler le ciel et l’autre rive.

« Quand vient le soir, je rentre chez moi et je me retire dans mon cabinet. Sur le seuil, j’ôte mes vêtements de tous les jours tachés de boue et de sueur pour revêtir les robes de cérémonie de la cour du palais, et dans cette tenue plus solennelle, je pénètre dans les antiques cours des anciens et ils m’accueillent, et là je goûte aux nourritures qui seules sont les miennes, pour lesquelles je suis né. Là j’ai l’audace de leur parler et de les interroger sur les motifs de leurs actions, et eux, dans leur humanité, me répondent. Et quatre heures durant, j’oublie le monde, je ne me rappelle nulle vexation, je ne crains plus la pauvreté, je ne tremble plus à l’idée de la mort : je passe dans leur monde. »

Niccolò Machiavelli cité par Alberto Manguel
La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud, Arles, 2009

Jean Prod’hom

Dimanche 13 septembre 2009

La Loue est une résurgence du Doubs, on le sait depuis le début du vingtième siècle. On raconte pourtant aujourd’hui encore que cette découverte est due à un savant qui jeta un colorant vert dans une faille sur le cours du Doubs en aval de Pontarlier et qui constata quelques jours plus tard que la Loue était colorée de ce même vert.
Les poncifs ont la vie dure et les sciences la tête sauve. En réalité la résurgence du Doubs a été découverte en 1901 lorsque les usines Pernod de Pontarlier brûlèrent après avoir été frappées par la foudre. Le lendemain, on retrouva des traces d’absinthe et de colorant dans la Loue.
On ignore si les habitants de la vallée, de Moutier, de Lods, de Vuillafens, d’Ornans ont saisi cette occasion pour se plonger dans une ivresse qui a dû les pousser, et j’ose secrètement l’espérer si elle a eu lieu, dans le premier coma éthylique collectif de grande ampleur de l’histoire de l’humanité, mais ce que je sais, c’est qu’on attribua pathétiquement la découverte de la résurgence à celui qui la vérifia seulement, Édouard-Alfred Martel – ou Martell comme le cognac ?– et sur lequel a rejailli la gloire de cette cuite salutaire.
Cette attribution illégitime à la gloire du fondateur de la spéléologie moderne c’est à l’effet Pernod qu’on le doit.
Même distorsion épistémologique avec Kékulé, le célèbre chimiste allemand qui est à l’origine de la formule développée du benzène. Paul Feyerabend n’en a pas tout dit dans son plaidoyer contre la méthode. Car si Kékulé a bien découvert en 1865 une façon originale de représenter cet hydrocarbure à l’occasion d’une rêverie au coin du feu, l’historien des sciences a passé sous silence les causes de l’état second dans lequel Kékulé était plongé.
Cette erreur de jugement, c’est à l’effet Pernod qu’on le doit encore.

Jean Prod’hom

Entre chien et loup

On n’en a pas fini avec le mystère qui voit ensemble se nouer les choses et se dénouer le langage. Car penser ensemble le jour et la nuit semble hors les moyens de notre raison. On peut tout au plus baliser le puits hors duquel à l’aube l’un et l’autre surgissent après avoir croisé leurs doigts.
Un peu avant que le soleil ne s’impose, et avec lui le jour, avant qu’ils ne fassent taire tous deux la nuit vaincue, qui se retire dans les bois, sans personne pour l’accompagner, le temps s’égare pour s’immobiliser un bref instant : plus de pente, une boîte seulement, sans bord, qui s’étend à l’infini, pleine d’un vide dense, trouble comme l’eau de l’étang, à peine vivant, saturé d’un brouillard inconsistant, c’est l’autre pot au noir.
Aux yeux de celui qui est dans les parages, tôt levé ou jamais couché, il semble évident que le jour qui rougeoie à l’est gagne du terrain sur la nuit qui détale à l’ouest, à l’image des animaux lorsque l’incendie fait rage. Pourtant, avant que la premier ne chasse définitivement la seconde, le jour et la nuit ont rendez-vous sous le frêne à l’endroit même où le passant s’est immobilisé. Ils mêlent leur essence, leurs doigts, leur souffle au point de se fondre au milieu. L’homme y perd la tête ou le corps, le jour laisse filer les ombres, la nuit s’amollit.
Chacun peut craindre alors pour son existence pendant ces brèves noces auxquelles le langage n’a pas été invité, on se sent alors disparaître, transparent, avec les choses de peu de consistance qui nous entourent, dans le puits, entre chien et loup.

Jean Prod’hom

XXXVI

Depuis quelques jours la petite ne ménage pas ses efforts vestimentaires au moment du Téléjournal : robe à froufrou, tutu de danseuse étoile, robe de princesse… Un vrai défilé de mode ! Elle passe comme un essuie-glace entre ses parents hypnotisés par Darius Rochebin et celui-ci qui trône au centre de l’écran extra-plat du salon. A son père qui lui demande à quoi riment cet accoutrement et ses allées et venues, la petite répond l’oeil brillant :
– Lui au moins il me regarde tout le temps !

Jean Prod’hom


Ramener l’étendue

Suppose

Que pour moi l’étendue
Soit de l’ordre du cri

Et que je te demande
De ramener son règne

A la plainte habitant
Le creux de coquillages.

Eugène Guillevic


L’initiative était venue de François R qui avait fait parvenir à quelques amis ce poème d’Eugène Guillevic. Chacun s’était mis au travail.
Je retrouve aujourd’hui une collection incomplète d’une vingtaine de cartes postales au recto desquelles les participants avaient, à leur manière, ramené l’étendue à la plainte habitant le creux des coquillages.

C’était la mi-mai 1642 et le temps bruissait dans les rues ensoleillées de Lübeck. Dans l’une des maisons bordant la rue de la Forge, le jeune Léopold bouclait son havresac : le lendemain à l’aube, il quittait Catharina pour accomplir le tour du monde.
La nuit qui précéda son départ, Léopold fit un curieux rêve : il vivait en un temps reculé, en un temps où l’on se représentait la terre comme un disque, entouré de hauts murs, soutiens du ciel. Il avait quitté Catharina et, depuis des années déjà, marchait en ligne droite pour atteindre au plus vite les murailles du monde. Il avait traversé maintes régions inconnues, si inconnues et en si grand nombre qu’il ne reconnut pas la femme transie de joie, adossée à la fontaine de la rue de la Forge à Lubeck. Léopold continua son interminable voyage jusqu’à ce qu’épuisé il se réveillât.
Lubeck s’ébrouait ; à la fontaine Léopold remplit son bidon, Catharina l’accompagnait ; ils longèrent la rue des Vieilles Boutiques, s’enfoncèrent dans les obscures ruelles du quartier des marchands. C‘est sur le pont de la Trave, près du Vieux Port qu’ils se séparèrent. A cet instant, Léopold savait que plus jamais il ne reviendrait, qu’il était sur cette terre en exil, il savait aussi qu’il coexistait dans ce monde mille Lübeck, mille fontaines et mille amours.

Je me souviens un peu du printemps 83 et des circonstances, du plan de Lübeck que j’avais déniché dans un ouvrage de Jean Delumeau, des lectures d’Alexandre Koyré et de Thomas Kuhn. Et je rêvais d’une série de récits coperniciens. Il n’y en eut qu’un.
J’irai cinq ans après passer quelques jours à Lübeck que je ne reconnus pas. Etait-ce Lübeck ?

Jean Prod’hom