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S’il s’abandonne chaque jour au silence sans fond de la nuit, les mains vides, avec une confiance aveugle, comme autrefois le saint à celui de son martyre, il s’abandonne aussi parfois à la folie du jour, les mains ouvertes, et traverse les heures tête nue, comme l’enfant, comme le rêve traverse la nuit.

Jean Prod’hom

9



Ils étaient exactement treize hier après-midi, immobiles et silencieux, les avant-bras appuyés sur le rebord de la table, des plats à peine entamés, les verres à moitié vides, quelques morceaux de pain.
L’extraordinaire de la scène tenait non seulement à la mutité des convives mais encore à leur disposition, alignés sur un côté seulement de la longue table recouverte d’une nappe blanche.

Jean Prod’hom

XXI



Le garçon s’est fait piquer dimanche soir par une abeille, tout près de l’oeil si bien qu’on l’a gardé à la maison tout le lundi. Il ressemble à Quasimodo.
Arrive en fin de journée un copain d’école, un papier à la main listant les travaux que ses camarades ont réalisés pendant la journée : mathématiques, allemand, conjugaison, musique et histoire biblique. Il doit les rattraper avant d’être autorisé à retourner à la mine. Ses parents se sont mis à l’ouvrage, il a neuf ans, c’est leur Quasimodo et ils l’aiment.
J’ai compris ce que les enfants apprennent en priorité à l’école, à ne pas être malade. C’est bien !
A minuit, lorsqu’ils en ont eu fini avec ses devoirs, le père et le fils ont regardé Notre Dame de Paris, avec Gina Lollobrigida et Anthony Quinn. C’était une belle époque où l’on était assez pauvre pour savoir qu’il aurait été vain de vouloir rattraper quoi que ce soit.

Jean Prod’hom

L'Élysée



L
Les nécessités conjuguées au hasard m’ont permis de retrouver, plus de quarante ans après, la prospérité économique qu’a connue Lausanne – et sa région – immédiatement après-guerre. J’ai eu en effet l’occasion de visiter hier le collège de l’Elysée dont s’enorgueillit aujourd’hui encore la population lausannoise. L’édifice est l’oeuvre de Frédéric Brugger, architecte premier des Trente Glorieuses, responsable du Secteur industrie et artisanat de L’Exposition nationale de 1964, concepteur encore des quatre tours de la Borde et de la barre haute du chemin de Lucinge (12-16).

Les corps rectangulaires de béton se dressent dans un parc qui n’a guère changé depuis et s’étagent en terrasses comme des bunkers sans rondeur. Ils m’ont fait penser aux derniers fondants de qualité qu’auraient laissés par politesse dans une boîte bientôt vide des invités au charme très discret.
Si l’on considère de l’extérieur ce chaos organisé, il ne semble pas receler autre chose que du plein, il n’en va pas de même lorsqu’on se trouve à l’intérieur puisqu’alors tout semble vide. Qu’y faisait-on ? Qu’y fait-on ?

J’y ai passé six ans de ma vie d’élève et je n’y aperçois aujourd’hui que les choses qui raient le temps, décaties, jaunies, poussiéreuses, peu raisonnables, pingres, prétentieuses, démodées, de mauvais goût, grises, étroites, et puis au détour des armoires de bois à un seul battant, de sobres poignées chromées, des portes bientôt transparentes, un aquarium aux herbes folles, les vitrines surchargées de la salle de sciences, des perspectives aux dimensions régaliennes, un linoléum bleu acier dans des couloirs sans fin, des montées d’escaliers destinées aux princes de la middle classe à laquelle nous appartenions, les empreintes des coffrages, les traces de décorations murales, les chaises de l’aula d’un autre temps, des mains courantes qui auraient pu servir à la charpente de cathédrales.
Les glorieux locataires de l’Elysée d’autrefois croyaient-ils à l’avenir avec plus de conviction que les locataires actuels ? Je ne m’en souviens pas.

La classe que j’occupais était orientée vers le nord, et tandis que nos grands frères allaient sous peu déterrer les pavés et raser les Alpes, nous ne songions pas à guigner derrière le mur gris auquel nous étions adossés. Nous aurions découvert alors, au-delà des maisons qui empêchent les corps de bâtiment de couler en contrebas, une merveille, plus fragile que le béton mais aussi onctueuse qu’un fondant, le lac Léman gardé par les hautes montagnes de Savoie.

Avant de quitter ces boîtes à sensations, la simple pression sur le chiffre effacé qui identifiait l’armoire qu’on avait mise à ma disposition à l’entrée de la 1/6 ou de la 3L2 me ramène d’un coup tout le passé, un bref instant. La boîte est vide.

Jean Prod’hom

Anniversaire



Il faut qu’aujourd’hui encore je m’y colle puisqu’il ne s’est trouvé dans le zinc du 807 aucune âme assez généreuse pour me rédiger une triplette assez ronflante le jour de mon anniversaire.

On aurait pris conscience à cette occasion de ce qui distingue les essais disgracieux de 807 nains du geste tranchant d’un géant.

Quoi qu’il en soit, avoir disposé sans bourse délier de 807 nègres, dociles et besogneux, qui auront oeuvré 807 jours durant à l’établissement définitif de votre renommée, n’est-ce pas là le signe avant-coureur du génie  ? Faut-il les en remercier  ? 807 fois  ?

Jean Prod’hom
18 juin 2009

Cathédrale



Les lourds blocs de molasse mis à jour par les pelles lors des travaux de creuse du réservoir d’eau de la Montagne du Château, dégagés, transportés puis stockés depuis plus d’une année derrière le hangar sont pour la plupart en poussière. Qu’aurait-il fallu faire pour que la molasse devienne moins friable ?
Rien, me répond N. M. de l’Université de Lausanne. Et les blocs ramenés sont bel et bien constitués de cette molasse grise qui a servi à la construction des anciens édifices lausannois, mais ce grès est très friable. Si elle est extraite à une certaine profondeur dans la masse rocheuse, c’est-à-dire entre cinq et dix mètres, cette roche est même d’assez bonne tenue pour la construction, car elle n’a pas été affectée par les ruissellements d’eau chargée de gaz carbonique qui ont tendance à la rendre friable.
Dans les environs de Lausanne, il n’y a pas actuellement de carrières d’où l’on extrait ce type de grès, sain à l’affleurement. Dans les anciennes carrières, par exemple celle de la grande place de parc au Signal de Sauvabelin, l’exploitation s’est arrêtée il y bien longtemps et la roche est devenue friable suite à son exposition aux agents atmosphériques. Mais il suffirait de décaper le rocher sur quelques mètres et on rencontrerait un matériau de construction en bonne santé.
Pourtant, conclut le spécialiste de l’UNIL, le travail de sape de l’érosion ne manquerait pas de s’attaquer aux édifices construits avec cette molasse. C’est le gros problème à Lausanne – alors qu’à Berne ou Fribourg, la molasse montre une bien meilleure tenue.
Il faudra donc que je m’y fasse, le jeu n’en vaut pas la chandelle, je n’élèverai pas de cathédrale dans le Haut-Jorat.

Jean Prod’hom


Dimanche 24 mai 2009



Les deux filles reviennent du bord du lac avec leur mère chargées de cailloux. elles demandent qu’on leur prépare du ciment-colle pour fixer les différentes parties du corps de leurs personnages. Je me souviens alors du 21 octobre 2007, nous étions de l’autre côté de ce même lac, elle et moi aux Petites-Rives, accroupis tout aux long de la journée dans les cailloux…

– Tu les prendrais si je ne les prendrais pas ?
On avait décidé d’un commun accord de rester sage et économe. Avec le ciment-colle acheté à Granges-Veveyse, on avait fixé le caillou rond ramassé sur la grève qui prolonge la terrasse de l’Hôtel des Cygnes : notre premier cyclope. Elle n’avait pas voulu me le céder, elle l’avait offert au retour à sa mère.
On avait attaqué aussi, assis cette fois, le morceau de molasse de la Montagne du Château qui traînait depuis quelques jours avec des outils dans le coffre de la voiture. On avait gratté, limé. Louise s’était emparée d’un fragment qui s’était détaché du bloc trop friable, elle avait esquissé une espèce de tête, la tête d’un hydrocéphale, comme cela arrive souvent avec les amateurs que nous sommes.
Louise prêtait des secrets aux pierres, elle pensait avec conviction que des êtres s’y cachaient, les habitaient et qu’il suffisait de les dégager. Cela remontait à la visite que nous avions faite ce même automne du Portail peint de la cathédrale de Lausanne : les statues polychromes, les pierres de l’édifice, la molasse, sa présence dans la région, à deux pas de chez nous, mes explications peut-être, tout cela l’avait conduite à se faire une idée de la sculpture qui m’avait ravi et que j’avais peut-être à mon insu induite. Son frère s’était moqué de cette conception et j’avais essayé sans succès de lui démontrer que sa soeur s’approchait peut-être de ce que cherchent à atteindre les sculpteurs.

Aujourd’hui, près du cognassier en fleurs, à côté du billot de bois qui lui sert d’établi, elle sourit lorsque je lui raconte ce qu’elle disait de l’art de sculpter.

Jean Prod’hom

(FP) 8



Ils ont fauché l’herbe hier matin, sorti les pirouettes en fin d’après-midi pour tirer des lignes hésitantes et des marges flottantes. Le soir on a pu apercevoir des pages et des pages plus singulières les unes que les autres entre vergers et colza, elles ressemblaient à des morceaux d’océan, les têtes des pissenlits étincelaient sur les andins comme l’écume sur les crêtes des vagues.
Rien n’y sera écrit. Ce soir avant l’orage ils enrouleront dans la précipitation les lignes, et on tournera la page. (P)

Jean Prod’hom

Dimanche 17 mai 2009

Si je m’étends aujourd’hui à midi dans les combles d’une maison déserte, c’est parce que mon corps n’accepte plus, tout à coup, l’idée d’un temps qui avancerait vers le tout autre ou qui reviendrait vers le même. La raison n’y peut rien, Daniel a beau faucher comme il y a douze mois le pré qui s’étend en contrebas du Chauderonnet, Arthur a beau honorer ses engagements en se rendant à l’école, comme nous le lui avons demandé, pour y préparer les années qui lui permettront de continuer sans nous, nous méritons mieux.
La fenêtre est ouverte, la vie est là, le soleil suit une courbe presque immobile. Je ferme les yeux, il fait frais, je distingue pourtant les taches de lumière qui taquinent la vieille charpente. Immobile, éveillé comme jamais, je m’éprends, creuse une niche loin des arènes. Les cris des moineaux, fous du printemps, tiennent à deux mains l’assiette du jour, la vie est un don.
Plus tard je ferai de même sur une terrasse entre Palézieux et Oron, et puis à l’instant en fouillant dans les dépenses du langage.
Je me prends à aimer à nouveau et me réjouis de toutes ces boucles du temps qui ponctuent nos vies, qui nous éloignent des pentes désespérées sur lesquelles on roule inconscient, sans rien espérer d’autre toutefois que leur divin retour.

Jean Prod’hom

Ajourement

La vérité reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses, là où il n’y avait rien. La pression y était immense, l’air irrespirable, la vie seulement possible, à peine quelques taches, quelques reliefs loin de l’ombre et de la lumière, l’autrefois des choses.

Les mots n’étaient pas encore formés de lettres ajourées aux courbes élégantes, mais d’un continuum de signes opaques et indistincts. Personne ne se souvient d’avoir écrit un jour cette nuit du sens. Les mots n’existent plus, à moins qu’ils n’aient jamais existé ou aient été oubliés. C’était ainsi au commencement et le langage avait la densité des montagnes.

Puis le soleil a fait trembler la terre, la plaque s’est fissurée en même temps que les espèces vivantes qui ne faisaient qu’un, la vérité qui reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses s’est mise à migrer lentement vers l’air libre, l’homme et le langage sont nés de cette fracture, et les mots dont tu uses sont les pièces restantes de ce puzzle oublié, de ce continent éclaté et allégé.

Quelque chose s’est levé dans ce lieu inhospitalier, on a percé, foré au hasard, parfois parce qu’un rais de lumière emprisonné dans la matière déclinait une promesse, on s’y engouffrait, on façonnait les bords qui s’effritaient, plaçait des étais pour empêcher les choses qui étaient encore consubstantielles à l’homme de s’effondrer sur l’ouvrage dont il était issu.

Alléger, évider, arracher le noir dense du trop plein de la matière, éliminer encore, dans toutes les directions quelles qu’elles soient, pour que nous restions en suspension à bonne distance du fond de la fosse des fosses. N’est resté que ce qu’il fallait du lest d’autrefois, une ou deux choses se sont élevées, consistantes, et ont atteint l’air libre, d’autres les ont rejointes et planent avec les hommes entre ciel et terre.

Nous en sommes à mi-parcours, les choses font encore la part belle aux mots, et les mots aux choses. Mais les mailles du filet qu’ils tendent réussissent de moins en moins à les retenir. Les unes et les autres gagnent chaque jour davantage leur quant-à-soi, l’espace qui les sépare grandit, leur nombre diminue. Le monde s’allonge, s’élargit et se vide de sa substance.

Avons-nous par le langage et dans le langage trop creusé de galeries, de galeries de galeries ? Le monde apparent feuilleté de vides et de pleins est aujourd’hui comme une mine abandonnée, mots coques, fils ténus, fragiles alvéoles.

Celui qui a pressenti que tout allait s’effondrer dans le gouffre creusé par notre insatiable désir de mieux respirer doit-il en terminer avec la taille des trop nombreuses pierres d’angles ?

Autrefois il n’était guère possible de passer entre le cityse et l’érable, aujourd’hui une armée d’éléphants s’y faufile sans peine. Le peu de choses qui persévèrent se donnent pourtant encore la main, elles seront bientôt chacune un continent sans porte ni fenêtre comme les âmes pures que nous devenons.

La vérité légère a pris de la hauteur, s’éloigne au firmament dans le ciel bleu, dans le ciel vide, sur le dos des mots ailés.

Jean Prod’hom

Classieux

Le client classieux auquel la péripatéticienne avait fait sa proposition hésita, effrayé par la lourdeur de l’expression. Lorsque la professionnelle craignant de perdre un riche client lui proposa un 807, il s’enfuit, effrayé par la lourdeur du dispositif.

Jean Prod’hom
2 avril 2009

XIX

Il s’est rendu la veille au salon de l’auto de Genève. Comme chaque année il revient transfiguré par sa nouvelle acquisition. Il raconte ce matin-là qu’il a trouvé encore une fois son bonheur, malgré la crise : ce qui se fait de mieux aujourd’hui, convenable sous l’angle de la qualié et du prix, quelque chose qui tourne bien et qui a de l’allure, quelque chose à la technique éprouvée : le dernier modèle du moulin à poivre de chez Peugeot.

Jean Prod’hom

7


Il aurait souhaité que ses phrases atteignent la fluidité d’un liquide à faible viscosité et à densité variable, celle de l’eau pure à 4 degrés et, ça et là, la densité du bitume. Il faudra attendre encore.

Jean Prod’hom

Post tenebras lux

Une épaisse crème de plomb tapisse le ciel, maussade jusqu’à l’os. Les grenouilles se frottent les mains, la boue colle aux chaussures, les pissenlits sont éteints. Haies de thuyas, traînée de grisaille, je ne me souviens plus du temps d’avant. Le trèfle a la tête baissée, le chat squatte la niche du chien, l’humidité vient de partout, du ciel mais aussi des champs et des rivières, zigzags de vent, il pleut des misères sur une forêt de parapluies, dans leur imperméable les fonctionnaires partent au travail. Tout est sombre, désespérance en crue, pas l’ombre d’une issue, le ressentiment ronge les visages. Seuls les essuie-glace se réjouissent, ils ont cessé de couiner et rament de bon coeur. J’attends, le soleil reviendra bien.
Je lève les yeux vers les nuages qui filent plus loin annoncer la mauvaise nouvelle. Regardez ! ils déroulent dans leur sillage un large et inouï tapis bleu. Le soleil guigne et se frotte contre mon chandail. Je fonds, le corps à l’arrêt. Le bitume d’argent coule à flot sur les routes, c’est l’éclaircie, on voit des choses qu’on n’aurait jamais crues, les malheurs du monde sont effacés, deux draps blancs fasseyent sur l’étendage.

Jean Prod’hom

Dimanche 10 mai 2009

Le soleil s’attarde sur nos laines, le retard nous inquiète peu aujourd’hui, on s’éprend de l’air léger qui fait frissonner les prés. A la station du bus orange qui emmène les enfants du quartier, la conductrice me sourit, je lui souris. Elle me dit alors avec une légère ivresse dans la voix que cette brise, ces couleurs, ce soleil la rendent folle à l’approche de la Pentecôte, chaque année, l’horizon si proche, les Verraux, la Dent de Jaman…
– Tu sais ! ajoute-t-elle.
Je sais, mais elle me raconte l’histoire encore une fois : y a cinq ans, sur l’étroit chemin qui conduit le promeneur du col de Jaman au col de Pierra Perchia, son fils a glissé sur les restes de l’hiver, un névé à la traîne oublié au travers de la sente par la comète de mai. Il a perdu pied et il est mort. Quelle terreur avant de le retrouver, c’était le samedi de la Pentecôte. La veille je voulais lui offrir des fleurs roses pour son nouvel appartement. Pourquoi pas des noirs ? avait-il plaisanté. Elle en rit encore.
Je ne me suis jamais rendue sur le lieu de l’accident, il n’a plus grandi. Elle, elle vieillit le regard rivé sur le point de ce désastre, une image, non pas qu’elle espère la réapparition de son enfant, mais parce qu’elle ne doute plus de l’innocence de la montagne et reconnaît sa toute puissance.

Il faisait un temps comme aujourd’hui ce samedi-là. L’impensable est si beau et si terrible. Ses yeux s’embuent. Les enfants arriveront avec un peu de retard, un retard qui ne compte pas au regard de ce qui s’est arrêté.

Tous les matins, lorsque le ciel est dégagé et que le soleil claire la vallée de la Broye du Haut-Jorat aux Préalpes, elle et son mari regardent du côté de la Cape au Moine. On ne se dit rien, rien, on n’oublie pas pourtant, mais quoi je l’ignore. Que cherche-t-on dans les plis de ces montagnes ? quelque chose qui se décline en-deça des quelques pauvres modes possibles de l’être, quelque chose comme un silence d’avant la respiration, gonflé de promesses nues. Pour peu qu’on n’y prenne pas garde, qu’on se laisse aller, que nos regards s’attardent sur le visage de l’horizon, on fond d’amour pour la montagne qui nous l’a dérobé.

Nous ne sommes pas les seuls, il y en d’autres… conclut-elle. J’aurais voulu lui dire que chacun d’entre nous compte les jours à partir de son hégire. J’ai laissé les montagnes s’éloigner avec leur secret et le bus orange emporter nos enfants.

Jean Prod’hom

Futur antérieur

L’ivresse qu’apportent en mai les fleurs du lilas ne parviennent pas à me ramener sur les vieux chemins et à entrouvrir les portails des jardins de l’enfance. Ni les fleurs de l’acacia ni celles bientôt du tilleul ne me permettront d’obtenir de rendez-vous par-delà le temps perdu avec ce qui n’a fait que passer et dont j’étais trop assuré autrefois qu’il reviendrait.

Quand les parfums opalins et laiteux de la rose et du chèvrefeuille me font signe, que je tente de m’en approcher et qu’ils se retirent avec la même nécessité – aveugle et obstinée – que celle qui oblige l’escargot biborne à rentrer ses cornes, je regarde à l’orient du côté des montagnes au collet enneigé, espérant saisir dans l’immobilité de la pierre ce qui s’est dérobé.
Je connais leur nom : Dent de Lys et Cape au Moine, Brenleire et Folliéran, mais elles ne m’ont pas attendu, ont quitté l’horizon et continuent sans moi. Je voudrais les rejoindre, sachant pourtant à l’instant même où je m’y apprête que ce que je leur prête, la promesse d’un bonheur absolu née ici même d’un éloignement continué se dérobe comme les fragrances de mai.
Il ne s’agit pourtant ni d’un rêve ni d’un mirage, mais de la réalité dont je dois me satisfaire, une combe et un parfum, une consolation, le souvenir de ce qui aura été.

Jean Prod’hom

Cohorte Ensemble d’individus suivis chronologiquement, à partir d’un temps initial donné, dans le cadre d’une étude épidémiologique.

Larousse médical 1998

Cohors, tis, f ( cf. hortus, χόρτος )
1 enclos, cour de ferme, basse-cour…
2 troupe [en gén.] : cohors amicorum… cortège d’amis ; cohors illa Socratica… l’école de Socrate ; cohors canum… meute de chiens ; cohors febrium … l’essaim des fièvres…
3 [en part.] a) cohorte, la dixième partie de la légion… b) troupe auxiliaire… c) a,rmée…

Dictionnaire illustré Latin – Français, Félix Gaffiot, 1934

χόρτος, ου ( ὁ )
I lieu entouré d’arbres et de haies, enceinte : 1 enceinte d’une cour… 2 p. ext. sans idée de clôture, repaire de bêtes féroces…
II herbe… 1 fourrage vert ou sec… χόρτον ἔχει ἐπὶ τοῦ κέρατος, PLUT. Crass. 7… il a du foin aux cornes, c. à d. il est dangereux, p. allus. à la coutume de mettre du foin aux cornes des boeufs dangereux pour avertir les passants de s’en garer 2 p. ext. paille légère, balle… 3 plante alimentaire… 4 pâtures des animaux… 5 p. ext. nourriture grossière…

Dictionnaire Grec – Français, Anatole Bailly, 1950

XVIII

– Sale temps ! renifle le cadre d’une petite entreprise locale assis près du poêle, les yeux vitreux, le regard vide.
Il se plaint laconiquement de son carnet de commandes, vide, la tête aussi, vide. Devant lui un verre vide. Et puis, pour couronner le vide dont il est l’animateur attentif, le nez plein.

Jean Prod’hom

Miettes

Nos villages coulent et rejoignent en aval les villes qui les aspirent.
Ils sont encore en soi mais ils ne sont plus pour soi, villages pour personne, à peine des amers qui scandent le grand espace globalisé.

Chacun est tenu de demeurer en équilibre sur un étroit chemin situé à égale distance du ventre de la mère et du désir du père, un chemin creusé par des forces opposées à égale distance du passé et de l’avenir, centripètes et centrifuges, le long duquel il lui appartient de marcher comme un funambule. J’en connais trop qui ont joué l’un contre l’autre.

– Qui es-tu ? demande l’égaré à l’homme décidé qui le regarde dans le miroir.
– Ton père et ta mère ! Et toi, qui es-tu ?
L’égaré scrute le visage de son vis-à-vis, ses yeux se plissent…
– Je suis celui qui s’éloigne de l’un et de l’autre et, ce faisant, s’en rapproche.

Jean Prod’hom

Abandons

Ne conviendrait-il pas de distinguer deux frénésies de rangement ?
Celle qui conduit à nous débarrasser de ce qui encombre nos vies, de ce dont on veut s’alléger en le reléguant dans de petits purgatoires provisoires. Pour être en mesure de voir venir et demeurer libres la tête hors de l’eau – quitte à se pencher une ou fois ou l’autre, pour se consoler, ô merveille, sur la question des classements d’urgence et de leur invraisemblable nomenclature. Perec l’a fait dans Penser/classer.

Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement  ; l’abondance des choses à ranger, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n’en viens jamais à bout, que je m’arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l’anarchie initiale.
Le résultat de tout cela aboutit à des catégories vraiment étranges  ; par exemple, une chemise pleine de papiers divers et sur laquelle est écrit «A CLASSER» ; ou bien un tiroir étiqueté «URGENT 1» et ne contenant rien (dans le tiroir «URGENT 2» il y a quelques vieilles photographies, dans le tiroir «URGENT 3» des cahiers neufs).
Bref, je me débrouille.

Georges Perec, Penser/Classer (cité par CGAT)

Et une frénésie d’un autre genre, lointain rejeton de la manie dont parle Yoshida No Kaneyoshi – la manie “d’arranger les choses en séries complètes” – qui incite celui qui ne veut rien abandonner de ce dont il revendique la paternité à le contrôler frénétiquement, à le faire tinter comme des casseroles pour ne pas le perdre de vue, en tous lieux, et à y retourner comme le chien qui revient à l’ombre des arbres au pied desquels il a pissé, non pas pour se rafraîchir et bâiller à la vie qu’on fait aller, mais pour constater à heures fixes qu’il est seul ou qu’il partage le royaume avec quelques élus : du côté de Netvibes, de Twitter, de MySpace, de Facebook.

Jean Véronis évoque ces questions de territoire ici. Mais aussi .

Jean Prod’hom