XVIII

– Sale temps ! renifle le cadre d’une petite entreprise locale assis près du poêle, les yeux vitreux, le regard vide.
Il se plaint laconiquement de son carnet de commandes, vide, la tête aussi, vide. Devant lui un verre vide. Et puis, pour couronner le vide dont il est l’animateur attentif, le nez plein.

Jean Prod’hom

Miettes

Nos villages coulent et rejoignent en aval les villes qui les aspirent.
Ils sont encore en soi mais ils ne sont plus pour soi, villages pour personne, à peine des amers qui scandent le grand espace globalisé.

Chacun est tenu de demeurer en équilibre sur un étroit chemin situé à égale distance du ventre de la mère et du désir du père, un chemin creusé par des forces opposées à égale distance du passé et de l’avenir, centripètes et centrifuges, le long duquel il lui appartient de marcher comme un funambule. J’en connais trop qui ont joué l’un contre l’autre.

– Qui es-tu ? demande l’égaré à l’homme décidé qui le regarde dans le miroir.
– Ton père et ta mère ! Et toi, qui es-tu ?
L’égaré scrute le visage de son vis-à-vis, ses yeux se plissent…
– Je suis celui qui s’éloigne de l’un et de l’autre et, ce faisant, s’en rapproche.

Jean Prod’hom

Abandons

Ne conviendrait-il pas de distinguer deux frénésies de rangement ?
Celle qui conduit à nous débarrasser de ce qui encombre nos vies, de ce dont on veut s’alléger en le reléguant dans de petits purgatoires provisoires. Pour être en mesure de voir venir et demeurer libres la tête hors de l’eau – quitte à se pencher une ou fois ou l’autre, pour se consoler, ô merveille, sur la question des classements d’urgence et de leur invraisemblable nomenclature. Perec l’a fait dans Penser/classer.

Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement  ; l’abondance des choses à ranger, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n’en viens jamais à bout, que je m’arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l’anarchie initiale.
Le résultat de tout cela aboutit à des catégories vraiment étranges  ; par exemple, une chemise pleine de papiers divers et sur laquelle est écrit «A CLASSER» ; ou bien un tiroir étiqueté «URGENT 1» et ne contenant rien (dans le tiroir «URGENT 2» il y a quelques vieilles photographies, dans le tiroir «URGENT 3» des cahiers neufs).
Bref, je me débrouille.

Georges Perec, Penser/Classer (cité par CGAT)

Et une frénésie d’un autre genre, lointain rejeton de la manie dont parle Yoshida No Kaneyoshi – la manie “d’arranger les choses en séries complètes” – qui incite celui qui ne veut rien abandonner de ce dont il revendique la paternité à le contrôler frénétiquement, à le faire tinter comme des casseroles pour ne pas le perdre de vue, en tous lieux, et à y retourner comme le chien qui revient à l’ombre des arbres au pied desquels il a pissé, non pas pour se rafraîchir et bâiller à la vie qu’on fait aller, mais pour constater à heures fixes qu’il est seul ou qu’il partage le royaume avec quelques élus : du côté de Netvibes, de Twitter, de MySpace, de Facebook.

Jean Véronis évoque ces questions de territoire ici. Mais aussi .

Jean Prod’hom

Sans-grade

Il est assis à même le sol, une trentaine d’années, désoeuvré parmi ceux qui sont de la partie. On ne lui dit rien, il ne leur demande rien, il ne compte sur rien, ne compte pour rien. Appuyé au montant d’une barrière de fer blanc qui borde la pelouse, il regarde au-delà des enfants qui vont dans tous les sens sous les projecteurs de ce dimanche matin, du côté de la ferme foraine qui se lève, son verger en fleurs, le troupeau qui paît, la première fauche. Il tend l’oreille au-delà des cris, des noms qui fusent, des rires, et il croit entendre le chant des oiseaux qui ont fui, il les devine régnant lorsque les hommes sont absents.
C’est à peine si ce inconnu a un nom, sorti d’un roman peut-être, comme l’enfant qui fugue, le vieux abandonné. Il occupe le foyer d’ombre de la grande ellipse, à quelques pas seulement du foyer de lumière qui éclaire ceux de l’autre versant. Il songe peut-être à l’effort vain de l’art, à la présomption de la musique. Ou rien de tout cela, il se repose.

Jean Prod’hom

Dimanche 3 mai 2009

Elle s’arc-boutait contre la nuit, contre le jour, contre nous et un peu contre elle. Au moment même où la journée penchait vers la fin, elle restait et tentait de retenir ce qui va, elle criait et hurlait de ne pouvoir arrêter l’échu, moins aujourd’hui. Comme chacun de nous elle patiente, de son lieu, avec ses pensées, des pensées qui ont un air de famille avec celles de tout un chacun.
Mais elle vit à plein ce que d’autres ont vécu ou vivent à demi, j’en suis. J’entends et ne vois d’autres alternatives que celle d’être à deux pas d’elle, vivant.
Parce qu’il s’agit bien de cela, pour elle comme pour nous, chaque jour s’incline vers l’occident en tournant autour d’un invisible axe, disparaît pour réapparaître lavé aux grandes eaux de la nuit. Nous devons être au rendez-vous. Malheur à celui qui passe son tour.
Il aura fallu des années et la naissance d’êtres neufs pour que je prenne la mesure de ce qui trouve son origine tout au long des deux lignées dont je suis le produit et qui me guette. Je pressentais que j’aurais rendez-vous tôt ou tard avec cet arriéré – déni sans raison, refoulé familial –, mais j’aurais préféré avoir eu à traiter avec lui en d’autres circonstances, il y a longtemps déjà.

Jean Prod’hom

XVII

Gros coup de blues ce matin ! Que de rêves sur les présentoirs du tabac qui jouxte le café ! Rapido, Bingo. Astro, Vegas, Poker, Banco, Fétiche, Black Jack, tous te promettaient le bonheur, te tendaient la main et tu les as dédaignés. Millionnaire, Goal, Morpion, XIII, Dédé, Solitaire, Oxo, Scrabble, Sudoku, Textra, Cash, Loto, Euro millions, autant d’occasions à côté desquelles tu as passé. Tu le regrettes aujourd’hui.
Décidément tu ne vivras pas comme un prince, certain pourtant d’avoir frôlé plus d’une fois le saladier d’or ou la bonne fortune. Tu as tout simplement manqué de flair, tu as manqué d’à propos, de courage, sans compter que tu n’as pas gagné Wimbledon comme tu te l’étais promis, ni inventé la poudre, ni calculé la martingale de la fortune. Tu regrettes de devoir le dire mais tu le dis tout de même, tu n’as servi à rien, tu es un bon à rien.

Jean Prod’hom

56

Le visage transparent et l’intelligence à fleur de peau il n’a pas de secret, il vit comme un ange qui traverse les nuées, sans l’ombre d’un vertige ; il ne craint pas la profondeur des puits non plus, il y dort. C’est lui le secret.

Jean Prod’hom

Penser / classer

Le père a livré son fils à des assassins qui espéraient par sa mise à mort se donner un peu d’air. Comme le chat avec la souris. En acceptant ce destin, le fils s’est retiré du jeu et a abandonné ses frères à leur destin solitaire. Ils ont quitté le pays pour raconter son innocence et fonder ainsi à nouveaux frais ce que le père et le fils avaient dénoncé.
Le filon s’épuise, qui livrer désormais ? où aller ? où se retirer ? où s’établir ? que fonder ?
Manquera peut-être bientôt ce peu de vide qu’il nous faut pour respirer, ne nous restera que notre ombre, qui le souhaite ?
– Quelle autre issue ?
– Prendre acte de notre finitude.
– Difficile !
– Je le crains.
– Mais que voulait exactement le père ?
– Se donner, peut-être, un peu d’air.

Jean Prod’hom

Dimanche 26 avril 2009

Le facteur est mort, on l’a appris par le journal, ce journal qu’il glissait chaque jour dans notre boîte aux lettres. La vie pourtant continue, et on avance hébété dans une campagne dépeuplée.
On l’aimait sans le connaître vraiment, on l’aimait de loin, ou comme s’il était né avec le lieu. Il ouvrait les allées de nos jours, Ropraz, Corcelles et ses oasis, le Riau, la Moille-au-Blanc, la Moille-Cherry, la Goille.
On l’appelait par son prénom, il nous appelait par le nôtre, toujours un mot pour réveiller nos enfants.
Stéphane a été le compagnon bienveillant du peu que nous sommes, présent à l’égal du pommier du jardin, du hangar ou du chat. mais mobile comme un furet, jamais très loin, qu’on l’aperçoive ou qu’on le manque, métronome de nos jours, régulateur de nos attentes, mains vides ou mains pleines, témoin de nos riens.
Par la grâce de ses allées et venues, du sillon qu’il traçait dans ce bout du monde, que nous devions quitter quotidiennement pour notre subsistance et celle de nos enfants, il a régné discrètement sur notre biotope, avec la régularité du laboureur, jetant la graine qu’on attendait, ou celle qu’on n’attendait pas. Il assurait le double souhait des forains que nous sommes tous ici, être d’un lieu sans y être forclos. Qui désormais ?
C’est un monde qui s’en va. Je crains que les messages ne nous parviennent plus identiquement.
Stéphane parti, nous sommes aux prises avec les mots nus.

Si l’on nous demande
Pourquoi ces vies
Nous montrons nos cicatrices
Elles ont été nos charrues et nos récoltes
Nous les avons engrangées sans relâche
Sous les ciels bleus des belles saisons
Peinant et nous pressant
Sous l’orage des haches
Labourant la plaie énorme, semant dans la chair
Labourés nous-mêmes
Le grain monte
Du fond des fosses nous voyons les fumées sous les nuages
Nous sommes tranquilles

Jacques Chessex

Je lis aux enfants ce poème que la famille de Stéphane a glissé dans le faire-part. On est à table, en famille, Lili ne comprend pas.
– Il reviendra, dit-elle, distribuer le courrier, il reviendra. Ce sera un chien, ce sera un chat…
Je dis alors au dedans : « Comme moi demain et toi mon demi-dieu, ma divine, sans raison, mais avec la discrétion qu’il nous a apprise, toi et moi. Nous sommes ces champs longs et larges, gras au printemps, déserts l’hiver, sur lesquels s’abat un matin, à midi ou à minuit l’orage des haches. »

Jean Prod’hom

A la Une

LE MATIN DIMANCHE
SUISSE (titres de la colonne 1, page 4)

TESSIN : Homicide dans le milieu de la drogue / VAUD : Un motard se tue / NIDWALD : Policiers en formation blessés / BERNE : Montagne fatale / GENEVE : Collision mortelle avec un train / BERNE : Un cycliste perd la vie /
GRISONS : Indemnes après une chute de 80 mètres
– Ouf !

LE MATIN DIMANCHE
MONDE (titres de la colonne, page 6)

GOLFE D’ADEN : Les pirates capturent un cargo allemand / PAKISTAN : La bombe tue 12 enfants / ROYAUME-UNI : Fortunes en déroute / MACEDOINE : Soixante colis d’héroïne saisis /
VENISE : Les people chez Pinault
– Ouf ! Un Eden loin d’Aden !

Jean Prod’hom

XVI

Il appartient au règne animal, c’est évident, il en a absolument toutes les caractéristiques. On craint cependant qu’il soit le théâtre d’une bifurcation évolutive. Car s’il est l’être le plus sot, le plus suffisant, le plus arrogant et le plus offensant pour l’humanité qu’il nous ait été de rencontrer, il est peut-être parmi nous, la science ne l’exclut pas, celui qui est le mieux adapté au monde dans lequel nous vivons. Personne ne l’espère évidemment, mais la tragédie darwinienne veut qu’on n’y puisse rien.

Jean Prod’hom


Oui

à l’inachevé lorsqu’il ne ronge pas
aux coquelicots
aux petits bonheurs qui faufilent nos jours
au doute de l’adolescent et aux limbes
aux instants qui bordent à gauche et à droite le réveil
aux chemins de dévestiture et aux geais
aux aires d’autoroute
aux entre-saisons
à la mémoire dont je ne sais rien et aux dernières cerises
au silence des muets et aux talus
aux marges généreuses
au chat qui somnole
au livre oublié dans la bibliothèque qu’on lira un jour
à la source qui s’essouffle
aux faux-plats au lézard
à l’eau qui dilate le corps lorsqu’on la boit
aux passeurs aux marges généreuses
aux photos jaunies aux bisses qui scintillent
aux rêves du cancre et du prisonnier
aux portes entrouvertes et aux pattes d’oie
à la sieste de l’ouvrier à l’étang à la tourbe
au travail bientôt terminé au jeudi saint
aux rémissions sans fin et aux bornes oubliées
au baiser volé à l’écho aux lambris délavés
à l’odeur du pain dans le fournil et aux trouées du ciel
à la frontière incertaine entre entre la terre et le ciel la terre et l’eau
à la brume d’octobre d’où sortent des cris d’oiseaux
à la persévérance à la tempérance
aux empreintes du pèlerin dans la boue
à celles du chevreuil dans la neige
à l’ancolie à l’adoration des bergers
au bluet et aux méandres du fleuve
aux fins d’après-midi aux églises vides
à la pénombre au chant du coq
au vent tiède au thé avant le lever du jour
au grain de la molasse

Jean Prod’hom

Dimanche 19 avril 2009

Tandis que que toute morale aristocratique naît d’une affirmation triomphante d’elle-même, la morale des esclaves dès le principe dit « non » à un dehors, à un « autre », à un « non-moi » : et ce « non » est son action créatrice.

Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la Morale, 1, X

En renonçant au mode réactif – au oui mais –, par une profession de foi d’abord, par honnêteté ou nécessité ensuite, on se condamne à l’action et à l’exercice de l’assentiment.
Mais peut-on raisonnablement aujourd’hui se livrer au grand oui, celui dont Nietzsche a fait le signe de ralliement des musiciens, des poètes, des hommes libres et solitaires, le oui des voltigeurs ? Ne sommes-nous pas les obligés d’une nouvelle donne qui nous invite, sans jamais nous précipiter dans le ressentiment, à nous faire les chantres du petit oui, le oui murmuré, à peine solitaire, le oui sans écho, modeste, le oui qui dure, le oui de la petite métaphore et de l’incomplet, un peu négligé, le oui élémentaire auquel le corps s’abandonne lorsque l’âme projette celui-ci en avant ?
Peut-on espérer un traité des petits ouis ? de ceux qui qui ponctuent le provisoire continué au sein duquel l’homme est immergé avant même qu’il ne marche ?
Sera-t-on à même de donner notre assentiment complet aux petits ouis ?

Jean Prod’hom

Ostinato

Le cogito qui fut au XVIIème siècle un immense espoir, une chance, une occasion inouïe – celle de nous éloigner des sensations immédiates afin de les mesurer, prendre de la hauteur pour identifier les objets et leurs contextes, douter enfin des doctrines qui asservissent – demeure aujourd’hui encore une occasion, unique et tragique au regard de l’ambition démesurée de l’homme, l’occasion d’une nouvelle modestie, d’une modestie sans fond.

Jean Prod’hom

Nous sommes pétris de deux substances hétéroclites. L’une, étendue – c’est notre corps – est inféodée à un lieu, à l’heure qu’il est. L’autre, pensante – c’est notre esprit – peut se glisser entre les barreaux du cachot spatio-temporel, revenir dans le passé, se porter dans l’avenir, envisager d’autres endroits, des choses qui ne sont pas encore ou ne sont plus ou qui n’existent pas.

Pierre Bergounioux, Une chambre en Hollande


Nous sommes doubles, faits d’un corps et d’un esprit. le premier est matériel, prisonnier d’une heure – le présent – et d’un lieu (ici, maintenant). Le second, quoique immatériel, n’en est pas moins très réel, puissant et libre. Il peut se transporter ailleurs, revenir dans le passé ou se porter dans l’avenir, imaginer ce qui n’est pas. Tel est le privilège de la pensée. Nous ne sommes pas seuls au monde… Pour faire connaître ce que nous sommes aux autres et pour savoir ce qu’ils pensent, nous nous parlons.

Pierre Bergounioux, Aimer la grammaire


Il a plu aux dieux jaloux de nous assigner la dualité pour partage et la division qui s’ensuit pour destin. Nous avons reçu la vie mais nous nous savons promis à la mort. Nous sommes pétris de deux substances hétéroclites, pourvus d’un corps et munis d’un esprit et celui-ci, lorsqu’il s’éveille, c’est pour constater son essentielle inégalité au monde extérieur et à sa propre intériorité. Nul registre de l’expérience n’échappe à la contradiction qui nous traverse.

Pierre Bergounioux, Couleurs


Si nous pouvons lutter à mort dans le registre symbolique, c’est que nous sommes doubles, ainsi qu’un autre philosophe, français, celui-ci – Descartes – l’a établi au XVIIe siècle, pétris de deux substances : l’une, qu’il qualifie d’étendue, l’autre de pensante. Il s’ensuit que nous pouvons très bien continuer d’exister par corps alors même que ce qui nous qualifie en propre – la pensée de notre être, l’être de notre pensée – a été emporté. Et l’on n’est plus alors qu’un cadavre qui marche.

Pierre Bergounioux, La lutte des consciences dans la littérature


Nous sommes doubles et divisés, engagés dans le monde, agissants, passionnés, émus, agités mais capables, aussi, de recul et de réflexion.

Pierre Bergounioux, La cécité d’Homère

Copier

Nous aurons à reprendre notre copie, ou plutôt à prendre la mesure de cette opération disqualifiée. La copie n’est pas un obstacle à l’originalité mais une de ses conditions. C’est plutôt son déni qui est à l’origine de certaines impasses qui ont conduit l’histoire et la critique à l’accabler de mille maux et de lui dénier quelques incomparables vertus, et principalement celle de lire lentement.

Comme Borges et Pierre Ménard l’ont démontré, la copie est peut-être en son point extrême le lieu de l’interprétation la plus osée. La métaphore la plus risquée, la plus originale, n’est-elle pas en définitive la pâle copie d’elle-même ?

Je me souviens d’un chauffeur de bulldozer qui perçait les chemins dans le schiste et le granit de la région de Cros et de Saint-Hippolyte-du-Fort, le long du Vidourle et sous La Fage, en hurlant à tue-tête les fables de la Fontaine apprises à l’école. Les hôtes des Cévennes s’en souviennent encore, les chèvres, les arbres et les hommes, les Gardons, les moutons et les loups.

Il y a copier, copier et puis copier, prendre et reprendre, priser et repriser, écrire et récrire, le Jorat et le Cher, et puis il y a Alain-Fournier et Pierre Bergounioux.

Jean Prod’hom

Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le coeur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l’escalier de la cuisine s’ouvrit : quelqu’un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l’entrée obscure de la salle à manger. (…)
«Tiens, dit-il, j’ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n’y avais donc jamais regardé.»
Il tenait à la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fusées déchiquetées courait tout autour ; ç’avait dû être le soleil ou la lune au feu d’artifice du Quatorze Juillet.

La cour était déserte encore lorsqu’il descendit. Il fit quelques pas et se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en effet le matin le plus doux de cet hiver−là. Il faisait du soleil comme aux premiers jours d’avril. Le givre fondait et l’herbe mouillée brillait comme humectée de rosée. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux chantaient et de temps à autre une brise tiédie coulait sur le visage du promeneur.

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes


Les grands romanciers réalistes, quoiqu’ils soient d’abord préoccupés des rapports nouveaux qui s’instaurent entre les hommes, dans la société révolutionnée, à la ville, ne sauraient négliger la couleur du ciel. (…)
La magie de son unique petit roman tient au pouvoir du personnage central, qui est de faire tourner la roue des saisons. Son premier geste, lorsqu’il arrive, en cours d’année, dans l’école de campagne où sa mère l’a mis en pension, est d’explorer les greniers. Il en tire une pièce de feu d’artifice qui avait raté, lors de la Fête nationale, l’allume, dans la cour déserte, et c’est le soleil du 14 Juillet qui monte en tournoyant au ciel gris, crépusculaire, du premier dimanche d’hiver.

Lorsqu’il ouvre les yeux, au matin du deuxième jour, qui va le combler de bonheur et au-delà, il pourrait se croire transporté au printemps. Dans les arbres, les petits oiseaux chantent et, de temps à autre, une brise tiédie coule sur le visage du héros.

Pierre Bergounioux, Une chambre en Hollande

XV

Midi moins un quart ! Lorsque j’entre ce matin au café, les sept survivants de la Société de jeunesse année 1920 sont assis à la table des menteurs dans un état d’ivresse avancé, ils boivent au souvenir de leur premier voyage à Cuba il y a cinquante ans et de leurs dix-huit regrettés camarades. Les gaillards qui n’ont pas lésiné sur le petit blanc ont si bien plombé l’ambiance que les habitués se sont discrètement éclipsés.
Le patron décide alors d’utiliser les grands moyens pour récupérer ses fidèles, il ouvre les fenêtres et ferme les volets, il tire ensuite les rideaux avant de monter les chaises sur les tables.
– C’est l’heure ! lance-t-il, on ferme !
Sonnent au clocher de l’église voisine les douze coups de midi.
Les six survivants obéissent alors comme des enfants sages, ils se lèvent et vacillent.
– Bonne nuit ! bégaient-ils tout en cherchant la sortie.
Ils passent le seuil. On entend dehors la voix du plus réveillé de ces témoins d’un autre temps :
– Tiens donc ! c’est la pleine lune !

Jean Prod’hom

Échanges

Dans une séquence d’un film dont je ne me rappelle ni de l’allure ni du propos, pas même du titre, deux intellectuels de haut vol s’entretiennent en sautillant sur un court de tennis, shorts et polos blancs : leur conversation court le solide : Hegel peut-être – la dialectique ? celle du maître et de l’esclave ? – ou Marx, ou Lénine… quoi qu’il en soit c’est du lourd. L’échange réglé de leurs arguments, cohérent à coup sûr, épouse approximativement le rythme de leurs coups de raquette, il fait pourtant sourire. Le sens de leurs paroles ne suit pas la courbe aérienne de la balle, mais se perd dans les mailles d’un filet invisible.
Chaque chose en son temps, chaque chose en son lieu dit la sagesse populaire, que ce soit sur un court ou dans un salon feutré.
A moins que cette séquence ne démontre que les jeux de balle ne constituent qu’une piètre métaphore de l’échange spirituel : le sens ni ne va ni ne vient.

Ce que je me dis, je le dis à toi en qui je crois reconnaître celui qui pourra donner une existence plus solide à ce que nous pourrions croire ensemble.
Je suis prêt dans le même temps à entendre ce que tu te dis en me le disant, à moi en qui tu crois reconnaître celui qui pourra donner une existence plus solide à ce que nous pourrions croire ensemble.

Ce que je crois comprendre se manifeste, je le parie, dans l’idée que tu peux t’en faire, et les mots que je t’adresse en creusent rétroactivement la possibilité dans ce que tu m’as dit.

Ecrire c’est récrire, ou dire dans le discours de l’autre ce qu’il aurait pu me dire et que j’ai peine à dire.

Le père et le fils, tous deux débutants, jouent au ping-pong dans les caves d’une maison de vacances.
– Qui est le farfelu qui a inventé les indulgences ?
– Qui a inventé les cartes Pokemon ?

On creuse dans les sous-sols du langage, on y creuse pour faire une place aux images qui nous en viennent, les déplacer à peine pour les voir enfin.
La croyance en une circulation du sens, en sa multiplication et en sa téléologie, en un décollage sans fin, en l’idée même de progrès nous a fait beaucoup de mal en nous faisant espérer l’impossible et réaliser le pire : une immense décharge qui abrite une image, une seule image, une image pure, celle de l’Eden.

Jean Prod’hom

Colonzelle

Chacune a commencé il y a plusieurs jours déjà à se déployer comme un éventail, discrètement, sans qu’on y croie trop, répondant individuellement à un appel dont on préfère en définitive ne rien savoir. Et aujourd’hui midi on ne compte plus les feuilles sans nombre du tilleul, on en rêvait et on l’accepte. Les longues pousses de l’année passée, souples et effrontées, se balancent et s’élancent rouges dans le ciel bleu curie.
La fenêtre est ouverte à l’étage, les passereaux y ont pris leur quartier pour la première fois cette année, le dedans et le dehors ont basculé l’un dans l’autre, on n’attend plus de consolation des tableaux accrochés aux murs, les draps battent des ailes aux étendages de fortune, on fleurit l’intérieur des maisons, la chaise oubliée en novembre sert à nouveau, on a laissé la clef à la porte de l’atelier, les célibataires lisent le journal sur les perrons.
Plus de dedans ni de dehors quelques mois durant, et quand le soir vient, quand les enfants dorment, on espère que le jour se prolonge encore un peu.

Jean Prod’hom

Dimanche 12 avril 2009

Les choses, toutes les choses s’enfonçaient dans le gris et l’indistinct, on en venait même à penser autour de la table qu’il n’y avait plus de saisons, on toussait, les enfants ne voulaient plus sortir, le pneu d’un des trois vélos était crevé, le pédalier du second était déboîté, et puis c’était jour férié.
Seule l’amitié et la ronde des vertus tenaient le monde debout.
On tentait bien avec une réelle bonne volonté d’admirer les pâleurs, celle des labours, celle des jachères, celle des chênaies promises, de la rivière et des terres à l’abandon. On avait beau montrer du doigt les lamentations des ceps, les piquets pourris des clôtures, quelques coquelicots au sang noir et les iris fanés sur les tables de communion, tout le monde au fond retenait son souffle, l’horizon s’était dissimulé en arrière du ciel et de la terre.
Le soleil allait revenir, on croyait le savoir, enfin on l’espérait.
Les nuages ont fui, sans rien laisser derrière eux, avant même le lever du soleil qui a triomphé encore une fois. Et le chant des oiseaux a dégrossi le jour. Et toutes les choses ce lundi-là ont retrouvé alentour leur place, leur nom et leur ombre : les iris, les pousses vert tendre du murier, les fleurs de Judée, les échelles oubliées contre les arbres, le lilas neuf, les éclats d’argent dans le lit du Lez, les feuilles du tilleul luisantes de sucre.
Les plaintes se sont tues, les pêcheurs tôt levés ont scruté du pont près de la boulangerie les eaux généreuses du canal de Testoulas, la roue tournait.
Dans l’après-midi, un homme et une femme étaient étendus dans l’herbe les yeux fermés pas loin du Lez, on entendait un peu plus loin un peu plus haut dans les bois les cris d’enfants qui reconstruisaient le monde.

Jean Prod’hom

Domino

Dans une grande ville du sud
Sur une place une grande femme un petit homme et trois enfants de taille différente
Le soleil bas dans le ciel t’empêche de les photographier
Du haut des escaliers qui conduisent à la margelle d’un puits tu les observes longtemps
Les enfants semblent manger leur glace avec une délicatesse du toucher amusante
Quand le petit homme t’aperçoit la famille s’éloigne et tu détales
La foule s’entrouvre pour te livrer passage et se referme comme un rideau sur ta grosse masse
Je tente de te suivre avec ma jumelle Zeiss
Un mouvement imprévu
Le livre en équilbre jusque-là sur mes genoux chute
J’entends derrière moi une voix amusée
Tiens Blaise Cendrars

Jean Prod’hom