Scène de lynchage

Il est 10 heures et c’est mercredi, jour de surveillance. Les élèves semblent paisibles, ils couvent et nourrissent ici et là ces écheveaux d’histoires qui n’ont pas quitté les préaux depuis des décennies, et dansent malgré quelques mouvements hasardeux un ballet statistiquement prévisible. Je demeure immobile au centre de la cour et, orienté sud-ouest / nord-est, je profite des rayons vifs du soleil chauffé à blanc en leur interdisant de se mêler à l’air froid qui vient du golfe de Gascogne. Romain me rejoint et on échange quelques mots.
Lorsque j’aperçois à ma gauche un groupe d’une quinzaine d’élèves qui se précipitent en un point et entourent sourire aux lèvres un objet que je ne distingue pas ; je laisse filer l’affaire et, sans essayer de décrypter les règles de l’étrange jeu auquel se livrent les adolescents, je songe un instant à la course au Caucus qu’organise le Dodo dans Alice au pays des merveilles. On poursuit avec Romain l’échange commencé.
A nouveau attiré sur ma gauche par d’étranges bruits, je me retourne et vise les mêmes adolescents que tout à l’heure qui projettent vigoureusement du pied une bouteille de plastique qui virevolte. L’innocent désordre se brouille tout à coup, on n’entend plus la bouteille de plastique raboter le sol et un silence abyssal creuse l’instant comme avant le tonnerre. Tous les adolescents se jettent alors avec précipitation en un point, rient et crient aux éclats, entourent un objet qu’ils battent et frappent sans retenue.
Je prends conscience alors que cet objet n’est pas objet, mais l’un des leurs désigné comme l’anthropologie nous l’a appris par le hasard. C’est l’un des leurs qu’ils tentent de réduire à un objet, qu’ils font disparaître sous leurs cris et leurs coups. Il ne s’agit pas d’une innocente course au Caucus, mais d’un lynchage collectif.
Je l’entends déjà m’expliquer qu’il n’est pas le seul à participer à ce jeu, que ce sont les autres ; je les vois trop bien, le sourire aux lèvres arguant avec conviction qu’il ne s’agit que d’un jeu, qu’ils sont tous tour à tour des victimes consentantes. J’aurai beau leur dire que l’anthropologie a déjà la vérité sur tout cela, j’aurai beau citer mille sources, les renvoyer à l’histoire qui racontent ces scènes et les fous rires sinistres qu’elles ont engendrés ; rien n’y fera car ils sont devenus fous l’espace d’un instant, possédés par la meute qui dicte parfois sa sotte loi.
Je ne leur dis donc rien mais hurle comme une bête, les anges disparaissent alors en un vol organisé, comme les étourneaux à la fin de l’automne lorsqu’ils ont pillé les labours.
Dispersés ils tournent dans la cour bras ballants, un étrange sourire pend à leurs lèvres qui pincent et retiennent ensemble la culpabililité et l’innocence.
J’ai été à nouveau inquiet ce matin à 10 heures 30.

Jean Prod’hom

Comme le Petit Poucet

Notre école n’est pas généreuse en toutes circonstances, ou n’a pas toujours les moyens de sa générosité de principe. Il me semble en effet que le fonctionnement effectif de notre école condamne en quelque sorte l’élève qui n’a pas pris la mesure d’une problématique sérieuse, au moment voulu par l’institution, à y revenir de son propre chef et à l’éclairer de ses lumières intérieures.
Pourquoi ? Parce que nous nous méprenons sur la fonction de nos programmes d’enseignement. C’est la confusion en effet entre les prescriptions de ceux-ci et les curricula effectifs de nos élèves, entre ce qu’ils sont supposés savoir et ce qu’ils savent effectivement qui nous conduit à rabattre le temps complexe de chacun d’eux sur le temps idéal qui rythme nos programmes.
C’est l’imparfaite prise en compte par l’institution de la relation de ces deux temps qui amène, me semble-t-il, beaucoup de nos élèves à passer à côté de ce qui est prescrit ; c’est ce mécompte qui nous conduit, nous enseignants, à verser avec effet immédiat ceux de nos élèves qui n’ont pas su – au tempo programmé et par la grâce de l’enseignement prodigué – dans le groupe de ceux qui sont supposés savoir. Il n’y a plus qu’un pas pour faire de ceux qui ne savent pas, mais qui sont supposés savoir, des élèves qui savent. Si bien que, trop souvent, tous les élèves, qu’ils sachent ce qu’ils sont supposés savoir ou qu’ils ne le sachent pas, font partie lorsqu’ils accèdent au cycle ou degré suivants au groupe de ceux qui sont supposés savoir. Le pas est franchi, on peut désormais compter les dommages.
Pour illustrer la thèse qui précède, il suffit d’écouter certains de nos commentaires en début d’année.
– C’était au programme et ils ne le savent pas !
Faut-il s’en étonner ? Je ne le crois pas, mais il convient de ne pas s’en satisfaire et de construire un dispositif tel que cette distance se réduise au fil des ans et qu’elle tende vers zéro en fin de scolarité. Nous avons en conséquence à cartographier chaque région de la connaissance qui se prête à cette opération et dont nous souhaitons une maîtrise définie – le français notamment. En y plaçant, d’un commun accord et à l’échelle de nos Etablissements, comme les douze stations de nos anciens chemins de croix, les douze carrefours tirés du grand livre de nos programmes.
Rendez-vous obligés, abris lorsqu’on est perdu, toujours là ; incontournables haltes pour nos élèves et les chemins divers qu’ils empruntent ; haltes maintenues en totale visibilité, de l’élève comme du corps enseignant ; lieux à significations denses, racontés, annotés, repris, complétés ; lieux toujours déjà visités où celui qui ne savait pas peut à tout moment faire la preuve qu’il sait désormais ce qu’il est supposé savoir, mais lieux d’émancipation aussi d’où l’esprit peut cheminer, dans des régions inconnues de nos programmes et que l’élève devenu adulte aura à cartographier demain.
En continuant à bricoler cet objet qui conjugue les nécessités du programme et les réalités des curricula, j’ai proposé aux élèves ce matin ce que j’essaie de mettre en place depuis quelques années, je veux faire en sorte que chaque élève puisse, comme le petit Poucet, revenir à n’importe quel moment sur ses pas pour faire la preuve qu’il sait désormais ce qu’il était supposé savoir et qu’il ne savait pas au moment voulu par l’institution. Mieux encore, je veux l’encourager à faire la preuve, s’il en marque le désir, qu’il sait des choses bien au-delà de ce que prescrivent les programmes. Ainsi…

Réévaluation
A l’élève qui a laissé apparaître dans les domaines dont je suis responsable qu’il n’a pas atteint, à l’occasion des travaux significatifs, le seuil de satisfaction (4), je fais la proposition suivante :
Tu es autorisé à faire la preuve, tout au long de l’année scolaire mais pas au-delà de la semaine 35, que tu maîtrises désormais ce que tu ne maîtrisais pas lors du travail significatif.
Les réévaluations de la maîtrise de ces objets ont lieu pendant les heures d’appui dans la classe 11.
C’est à toi qu’appartient la tâche de préparer le mode que tu souhaites utiliser pour revenir sur ce que tu ne comprenais pas et me convaincre de tes nouvelles acquisitions.

Initiative
A l’élève qui souhaite, dans les domaines dont je suis responsable, aller au-delà de ce qui lui est demandé, je fais la proposition suivante.
Tu peux, tout au long de l’année scolaire mais pas au-delà de la semaine 35, prendre une initiative et déposer un projet au terme duquel tu veux faire voir ce qui mérite d’être vu mais que l’institution scolaire ne prévoyait pas. Avant de te lancer dans la réalisation de ce projet, il te faudra en négocier les modalités et les conditions de succès.
La réussite de cette entreprise sera reconnue par l’attribution d’un 6.

Dossier d’évaluation
L’élève placera les traces de ces épreuves dans le Dossier d’évaluation.

Jean Prod’hom

La vitrine de nos oeuvres

Deux élèves attentionnés m’envoient au cours du week end un commentaire à la note de l’une de leurs camarades consacrée à la lecture d’un récit terminé il y a peu. Leurs deux textes sont malheureusement minés d’erreurs orthographiques que l’un et l’autre auraient aisément pu éviter s’ils avaient pris un peu de ce temps que Dieu a mis à notre disposition pour ramasser les déchets, les ratés, les coquilles,.. que nous sommes immanquablement conduits à produire dans nos ateliers.
Dans nos cours de récréation aussi où les élèves de la classe 11 sont conviés chaque mercredi matin à collecter les papiers multicolores que leurs camarades abandonnent nonchalamment.
Je décide donc de rayer de mes charges mes bons offices de concierge et de ne pas corriger leurs commentaires, à l’inverse de ce que je fais depuis 15 mois, chaque jour ouvrable, à la réception de chacune de leurs contributions. Et j’édite séance tenante leurs deux commentaires.
Le lundi matin, je fais part aux élèves de ma décision en ajoutant sentencieusement que si le blog est bel et bien la vitrine de l’excellence de leur travail, il peut devenir le théâtre de la transformation de leurs vertus en vices.
Un élève m’écoute tout particulièrement – c’est l’un des généreux commentateurs de la veille ; il semble avoir compris le message et semble m’indiquer par un sourire qu’il a décidé à l’instant de prendre en main son destin et la vitrine de ses oeuvres. Je m’en réjouis.
A 13 heures 30 donc, je reçois de l’élève son commentaire récrit à nouveaux frais, des erreurs ont disparu. C’est la démonstration partielle que la question de l’orthographe française ne relève pas de l’orthographe, mais d’une décision éthique.
Des erreurs ont disparu certes, mais pas toutes, de nombreuses erreurs clignotent encore. La partie n’est pas gagnée.
Quant à l’autre commentateur pas de nouvelle !

Jean Prod’hom

Josquin Desprez



Alors qu’un élève relevait – dans la troisième partie du court texte que Jules Verne a consacré en 1883 à Christophe Colomb – la mise en place par le roi Ferdinand du premier service mensuel de transport entre l’Espagne et Haïti, son voisin lève la main et, sans craindre les effets du coq à l’âne, demande si le français d’alors ressemblait à la langue que nous parlons aujourd’hui. Je ne comprends pas immédiatement de quelle langue il veut parler ; de celle de Jules Verne ? de celle des rivaux français de Christophe Colomb ? de celle d’avant ?
Je renonce à me perdre en conjectures, et selon le principe pédagogique qui veut que c’est toujours l’occasion qui fait le larron, je décide séance tenante de leur faire entendre d’abord un poème d’amour du treizième siècle, un texte un peu plus tardif ensuite écrit par Jean Molinet, dans lequel on repère aisément les empreintes de notre langue et que Josquins Desprez à mis en musique. Je donne aux élèves une copie du texte avant de leur faire entendre l’enregistrement que l’ensemble Jannequin a réalisé.
Anesthésié par la légère fierté que l’on éprouve parfois d’avoir cru avoir bien joué la partie, mon esprit s’égare et je rêve d’autrefois en cette fin de vendredi après-midi.
En raison du caractère fini de tout ce qui nous advient, je me réveille. J’aperçois alors vingt-six paires d’yeux défaits qui ne me lâchent pas : Josquins Desprez n’a visiblement pas passé !
Je m’étonne et me perds dans d’inutiles explications, dresse un faisceau d’arguments, feins l’étonnement,… Rien n’y fait ! Les élèves le disent haut et fort : ils n’écoutent pas cette musique. Pire ! ils écoutent tout, sauf cela ! Pour faire bon poids, une élève musicienne ajoute :
– Je crois, et j’ai une assez bonne oreille, qu’ils chantaient faux !
J’ai donc tout perdu : les élèves n’auront pas prêté l’oreille à la musique qu’on entendait dans les cours bourguignonnes du seizième siècle ni n’auront prêté attention à ce que le français d’aujourd’hui doit au français d’alors.
Il est 15 heures 30, l’heure de se séparer.
Une élève reste seule en classe. Elle me demande alors :
– Voulez-vous écouter la musique que j’aime bien.
Je n’ai donc pas tout perdu, mais je dois sur le champ commencer mon éducation musicale pour leur faire entendre un jour Josquins Desprez.

Jean Prod’hom

L'émeute à Fontainebleau



Quoique le narrateur du récit classique – disons du récit sur lequel on demande à l’élève de se pencher à l’école – dispose de moyens, au demeurant assez pauvres, pour modifier l’ordre des événements ancrés dans ce qu’on a coutume de nommer le réel, on parle communément du récit comme quelque chose qui avance, qui accélère, qui débraie ici ou là, qui tombe en panne parfois, comme si le récit était un mobile qui allait résolument, mais non sans heurts, de l’avant. L’habitent le plus souvent des personnages qui, d’événement en événement, vont eux-aussi de l’avant, attachés à la résolution de ce qui s’est compliqué au commencement.
Au cours de ce périple qui les ramène à quelques pas du bercail qu’ils ont quitté ou dont le destin les a arrachés, les personnages traversent des mondes, des paysages, des espaces incommensurables que la narration rapproche.
Si les événements se succèdent dans un ordre précis, comblés par une nécessité interne, on ne saurait en dire autant des mondes sur le fond desquels se déroule la succession des événements. Passent les personnages, et le lecteur qui les suit servilement, de monde en monde, des mondes juxtaposés comme les décors au théâtre.
Avec d’autres je me suis demandé si le récit aujourd’hui ne constituait pas d’abord et avant tout l’occasion unique de visiter l’insaisissable milieu, s’il ne devait pas sa survie à la fragile main courante qu’il offre à l’homme de s’y rendre, d’en revenir sans s’y perdre et de lever quelques amers pour l’avenir en direction duquel nous allons à l’estime.
Le récit est le lieu par la médiation duquel l’homme élabore la carte rêvée dont nous sommes encore infiniment éloignés, le récit n’est donc pas mort, nous ne disposons aujourd’hui que d’un patchwork.

– Car enfin que reste-t-il d’un récit lorsqu’on a suivi pas à pas ceux qui l’ont fait avancer ?
– Presque rien ! Un rien invisible, enfoui, qui recèle autant de valeur que l’objet qui transite dans le jeu du furet, aucune !
– Il reste Fontainebleau.
Les feuilles autour d’eux sussuraient, dans un fouillis d’herbes une grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une onde sur le gazon ; et le silence était coupé à intervalles rapides par le broutement de la vache qu’on ne voyait plus.
– Il reste 1848.
Quelquefois, ils entendaient tout au long des roulements de tambour. C’était la générale que l’on battait, pour aller défendre Paris.
– Et Frédéric Moreau, l’un des furets de l’Education sentimentale, qui nous fait passer de l’un à l’autre, qui nous fait entendre au coeur de Fontainebleau le coeur de Paris :
– Ah ! tiens ! l’émeute !

Jean Prod’hom

La note de l'absente



Tout au long de la journée j’ai attendu. J’ai attendu que l’élève qui nous a quittés il y a un mois m’envoie par educanet l’article promis. Ce mercredi c’était son tour et, le jour de son départ, il m’avait confié, ému aux côtés de sa maman, près du banc nouvellement placé en face de l’entrée de la classe 11, qu’il me ferait parvenir son article.
J’ai attendu donc – diffusément – jusqu’au soir. Avant de me coucher, j’ai jeté un dernier coup d’oeil dans ma boîte aux lettres, j’espérais peut-être secrètement que nous ne soyons pas tous déjà complètement oubliés… Cet espoir fait-il partie de nos métiers ? Est-ce une faute professionnelle ? La nuit fait son travail, tout cela est oublié.
Et pourtant, j’ai beau me sermonner depuis quelques minutes, quelque chose insiste, quelque chose comme une pensée, une bouffée de pensée, une pensée lointaine, sans forme, archaïque, une de ces pensées qui ne nous lâchent pas. Je sais qu’elle ne se retirera que lorsque je lui aurai donné l’esquisse d’une forme…
Je m’inquiète, je m’inquiète pour l’espèce, dont l’une des particularités constitutives est de pouvoir manquer à ce qui la fonde, de pouvoir être anéantie par ce sans quoi elle ne saurait être. Tout homme peut en effet retirer le gage qu’il a engagé, tout homme peut tromper celui qui lui fait confiance, tout homme peut manquer à sa promesse. Mais quelle serait l’identité de l’homme sans les engagements et les promesses à travers lesquelles il devient et demeure ? (Si la confiance, l’engagement et la promesse ne trouvent pas leur place dans les programmes ne nos écoles, c’est d’abord parce que ceux-ci les supposent. Nous avons donc pour tâche prioritaire de les maintenir vivants.)
Quoi qu’il en soit et en guise de réparation je substitue mon geste à celui de l’élève. Et je reprends espoir. N’est-ce pas l’élève qui nous a quittés il y a un mois qui fonde en dernier ressort ces lignes.
Je n’ai plus à ouvrir ma boîte aux lettres, son texte m’est bien parvenu, comme promis.

Jean Prod’hom

Dimanche 9 novembre 2008

Je relis aujourd’hui la note d’un élève publiée sur le blog de la classe 11 vendredi passé. Je repense à sa genèse et à son histoire qui me semblent exemplaires.
D’abord l’élève ne veut pas à tout prix être original, il s’arrête modestement sur un point qui l’aiguillonne.
Quelles sont les règles d’utilisation des prépositions « à » et « chez ». C’est une question, écrit-il que « je me pose presque quotidiennement lorsque je me rends en ville ».
N’étant pas en mesure de résoudre seul cette difficulté, ou pour vérifier certaines de ses hypothèses, l’élève se lève et fait des recherches, s’enquiert à gauche, s’enquiert à droite. Immanquablement celui qui cherche trouve, en l’occurrence un site qui lui fournit une petite règle.
Commence alors le lourd travail de rédaction, il s’agit pour l’élève de rendre aux deux voix ce qui leur revient, de les entremêler sans que l’une dévore l’autre, la sienne qui interroge et la voix du site québécois qui répond : polyphonie.
L’élève réussit dans cet exercice difficile et pourtant si essentiel ; il maintient en effet à bonne distance les deux voix, les conjugue sans les confondre. On insistera jamais assez dans notre métier sur le travail à entreprendre sur cette question si l’on ne veut pas continuer à recevoir des travaux qui ne sont que des copies à peine transformées de textes d’inégale valeur, que des élèves s’attribuent sans gêne et qu’ils signent sans l’ombre d’une inquiétude.
C’est à l’école certes de faire en sorte que les connaissances de l’élève croissent, mais c’est à l’école de prendre les mesures nécessaires pour que l’identité de chacun ne soit pas bafouée.
Avant de le publier, nous passons une bonne demi-heure à régler encore quelques aspects de son texte, des points de détail qui mènent souvent si loin, au coeur des problèmes. Je passe un de ces moments qui enchantent les enseignants désormais prêts à se battre pour reculer l’âge de la retraite.
Je lui envoie alors un mot, qu’il ne croie pas que la demi-heure passée à reprendre quelques points de son texte entame la valeur de celui-ci, je le félicite pour l’indépendance de son esprit, la recherche honnête qu’il a effectué sur internet, du temps important qu’il a passé à la rédaction de son texte, des égards dont il a fait preuve pour l’orthographe et la syntaxe du français. Et je conclus par l’évocation de l’excellent moment que j’ai passé à retravailler son texte avec lui.
Par retour du courrier, je reçois un mot de remerciement. Je décide de reculer plus encore l’âge de ma retraite.

Jean Prod’hom

Le silence

Une élève posait au fil de sa note une question qui me met mal à l’aise. J’y reviens aujourd’hui.
– Quel serait le sujet de nos conversations, si nous savions tout ? demande-t-elle.
Cette question me hante depuis longtemps, elle me hante et me dérange à la fois. Je la comprends bien parce que, plus d’une fois, je me suis trouvé mal à l’aise lorsque, au coeur d’une relation ou d’une communication, un mauvais silence s’installait. Simultanément, c’est une question que je ne peux pas entendre sans un immense malaise – un malaise semblable à celui que j’ai évoqué à l’instant – parce que cette question suppose dans ses plis que nos conversations ne sont là que pour nous divertir d’un silence que nous serions dans l’obligation de rejeter, chasser hors de notre vie.
Le silence n’est-il pas aussi ce qui nous lie, loin du jeu des questions et des réponses ? Mais y est-on prêt, y est-on formé ? L’école nous invite-t-elle à des exercices de silence ?
Je lui conseille d’écouter quelques mots d’un poète, Jean Grosjean, dont j’ai placé un extrait dans la marge du blog 11. Il dit dans Si peu la beauté dont le bon silence est gros. Et puis je lui conseille encore d’écouter quelques mots de Jacques Dupin à propos de ses promenades avec André du Bouchet.
Les écoutera-t-elle ?

Jean Prod’hom

Nous irons à pied

– Consommez, consommons !
– Consomme, consommons, consommez ! pour que l’on maintienne à tout prix la pente de notre croissance, et la qualité de notre vie actuelle. Et entendez, je vous prie, la raison de ce principe et les dangers que nos sociétés avancées pourraient courir si elles n’honoraient pas ce mot d’ordre !
Pourtant, ce principe lancé à l’unisson par tout ceux qui comptent dans notre monde, me plonge dans une espèce de stupéfaction effrayée, comparable à celle que j’ai éprouvée un jour – c’était un dimanche à Bursins – en voyant un bus rempli d’enfants lancé à toute allure contre un mur ; il n’y avait bel et bien aucune autre issue que le mur pour l’arrêter. J’aurais voulu ce jour-là que le bus ne fût pas parti.
Stupéfait, effrayé, je désarme donc devant ceux qui savent et leurs litanies, qui ont la consistance de ces mots obscurs qui tympanisent certains de nos rêves et qu’on se réjouit de voir s’éloigner à l’aube. Mais cette liturgie est bien réelle et ce sont mes rêves qui s’éloignent le matin.
La tête me tourne, car lorsque je me retourne, le soir, pour considérer ce qui reste de ce qui n’est plus, ce qui m’a réjoui, la paix et la confiance indispensables à l’accomplissement du saut inquiétant dans la nuit, je ne vois presque rien : une ou deux choses sans prix : une attention, un geste, une odeur, un mot,… des riens qui n’appartiennent pas aux rayons de nos consommations.
Et ma raison tremble car j’ai la conviction que nous nous ressemblons, et qu’à côté de nos besoins élémentaires, nous ne sommes comblés que par des choses sans prx, la paix et la confiance, hors de prix.
Nous irons désormais à pied.

Jean Prod’hom

Football

Je regarde parfois les matches de foot de la Ligue des Champions. Avec un double sentiment, celui certes de prendre du bon temps en me retirant, une heure et demie durant, des affaires qui occupent mon esprit – mes inquiétudes, mes projets, mes passions, mes peines,… -, mais aussi avec l’étrange impression de m’écarter de quelque chose d’essentiel, ce qui précisément me constitue. Je me retrouve alors encalminé sur les bas-côtés de la « vraie » vie, prisonnier d’une sotte conviction, celle de croire qu’il va se passer quelque chose d’extraordinaire, et qu’il me faut rester là, médusé, jusqu’à la fin.
Les rideaux se baissent, je me lève alors du fauteuil dans le ventre duquel j’ai vécu, amiotique, amnésique, j’éteins les projecteurs, traverse l’obscurité. Je me réjouis alors du silence dont les plis enveloppent ceux que j’aime, un silence qui tressaille, un silence qui tremble, inentamé, « le silence de quelqu’un qui est sur le point de parler ».

Jean Prod’hom

La honte

Une honte ? Vraiment ?
Mais à quel titre, bon dieu, les journalistes se permettent-ils de disqualifier ceux qui se sont livrés corps et âme à leur passion et à celle de leur public ? Qui sont-ils ? Qui sommes-nous ? Des héros ?
De leur côté, à deux pas, les uns jubilent. Les vois-tu ? Ils sont dans le miroir et ils te disent avec la naïveté de ceux qui aiment :
– On s’est livré corps et âme ! On aurait pu perdre, on a gagné !
Doivent-ils le regretter ? Ils ne t’entendent pas, les gagnants font la fête. Applaudissons ! Et allons à l’essentiel… là où tout le monde gagne.
Je suis un maître d’école, je fais au mieux, ce n’est pas simple, tu es un élève, tu fais au mieux, c’est difficile. Mais n’est-on pas sous le même toit ?
Tu perds la partie, ne sois pas aigre ! je perds ipso facto la mienne. As-tu compris ?
Tu comprends et tu avances, tu creuses, tu découvres, je te suis, j’ai fait mon travail, tu as fait le tien, personne n’a perdu, on a gagné. Inouï !
Inouï, il existe des jeux où tout le monde gagne et nous le savons désormais.

Jean Prod’hom

Dimanche 2 novembre 2008

J’ai vécu de bien mauvais moments, à l’école ou à la maison, qui m’ont conduit plus d’une fois à penser que j’étais un incapable, sans idée, sans imagination, sans inspiration. Curieuse estime de soi !
C’est à l’occasion des “compositions” qu’on me commandait de rédiger que j’éprouvais ce sentiment de vide profond. On exigeait en effet que je fasse preuve d’originalité et j’en étais dépourvu. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas le filon d’où auraient jailli les mots, les phrases, les idées qui auraient fait de moi un être original ; je ne savais pas dans quelle direction chercher, je ne savais pas même à quoi pouvait ressembler quelque chose de vraiment original : les textes devant lesquels les adultes s’extasiaient ressemblaient, à mes yeux, comme deux gouttes d’eau à ceux qu’ils déconsidéraient. Je me sentais forclos. Je n’ai jamais osé leur demander de m’aider – ne pas être original est inavouable -, de me montrer, de m’expliquer. Rien n’y a fait !
J’en ai conclu alors que l’originalité n’était pas pour moi, qu’il me fallait laisser à d’autres ce sésame que la nature ne m’avait pas octroyé.
Je crois qu’en réalité je souffrais d’une obsession, une obsession partagée par d’autres, inavouable donc, que mon époque et l’école de mon époque m’ont instillée. À leur insu, car cette obsession de l’originalité vient de loin, elle a une histoire qui est peut-être aussi longue que celle des Temps modernes.
Il m’a fallu des années, loin de l’école et des médecins, pour commencer à guérir. Il m’a fallu du travail, des peines, des livres, des rencontres,…
J’ai compris alors, pas à pas, que la volonté, si nécessaire en de nombreuses occasions, ne peut pas tout. Il ne suffit pas de vouloir écrire ce qui n’a jamais été dit jusque-là pour être en mesure de l’écrire. Pire ! c’est peut-être la meilleure façon de le rater. (À ce propos je me rappelle de la lecture d’un ouvrage de Paul Feyerabend (Contre la méthode) dans lequel le chimiste Kékulé raconte comment il a découvert une façon originale de représenter le benzène ; c’était à l’occasion d’une rêverie au coin du feu au cours de laquelle il a distingué – dormait-il, rêvait-il ? – l’image serpentine des volutes se refermant sur elles-mêmes. C’était l’idée qu’il cherchait depuis tant et tant d’années !)
Il convient peut-être de rester modeste en la circonstance et de se contenter, plume à la main, de ce qui est là jour après jour, là, sous nos yeux, le ciel d’opale, le chant du coq ou ce rayon de bibliothèque sur lequel des livres aux habits d’Arlequin, blottis les uns contre les autres, se tiennent compagnie jour et nuit pour dessiner l’arc-en-ciel de la mémoire des hommes, avec la conviction que l’inouï est à notre porte.

Jean Prod’hom

Se taire

Je suis aux prises, si souvent et chaque jour, à mille choses futiles… Pour me divertir peut-être des choses qui le sont moins et qui exigent disponibilité, idées claires, solitude…
Il faut peut-être un immense courage pour nous taire.
Les groupes – et ses pressions – sont si puissants que les petits pas que nous faisons pour y voir un peu plus clair chaque jour, seul, dans le doute parfois, soutenu par la sollicitude de nos amis, accompagné par nos proches, nous semblent dérisoires.
Il nous faut un immense courage pour nous taire.

Jean Prod’hom

Zep

– Mais au fond, devrait-il encore continuer ?
Comment interpréter cette question ?
Faut-il, avec les sages, se faire à l’idée que toute chose – bonne ou mauvaise – a une fin ?
Ou faut-il entendre que les choses ne sont pas aussi extraordinaires qu’on le prétend ? Qu’elles sont même franchement mauvaises ?
Je dois avouer que je ne connais pas les aventures de cet homme, je n’en ai lu que quelques pages, une ou deux un jour peut-être, des aventures dont il ne me reste qu’une image, tenace, celle d’un petit homme au visage vieilli, la langue pendante et qui ne sait pas toujours ce qui se dit dans ce qu’il dit.
Mais je me trompe peut-être… et je me promets que, lorsque « Le sens de la vie » passera dans la mienne, je n’hésiterai pas à lire avec soin ce récit. Je pourrai alors en parler et on m’apprendra à cette occasion, si on ne l’a pas fait encore, ce qu’on voulait me faire entendre par cette énigmatique question.

Jean Prod’hom

1

Il faut se garder de l’homme et de l’ours polaire. Pour les avoir bien observés, je ne relève au bilan aucune différence essentielle entre le premier – face d’ange, blancs conseils, bienveillance d’apparat – et le second – tête de peluche et crocs aveugles : leurs destins se confondent.
L’homme deviendra-t-il le compagnon du dernier ours polaire qui pleure sur la banquise ? le dernier locataire du zoo de Saint-Félicien ? Ou l’ours polaire, dans le silence des glaces, sauvera-t-il l’homme de son aveuglement ?

Jean Prod’hom

Identité

Un élève, si j’ai bien compris son propos, pose la difficile question de l’identité personnelle et de la liberté, et il conclut en substance : « Si toutes nos décisions relèvent en définitive des circonstances et du regard que nous portons sur les autres, que deviennent notre identité et notre liberté ?« 
Une de ses camarades écrit à la suite un commentaire dans lequel elle semble dans un premier temps d’accord avec lui. Et puis, dans un second temps elle se distancie de sa position en affirmant.
– Seules quelques filles sortent du lot et se démarquent avec un style différent…
Il serait donc possible de se démarquer les uns des autres et de tracer son propre chemin, le chemin d’un seul.
La difficulté montre immédiatement son nez : cette recherche du chemin singulier, du chemin unique, du chemin choisi librement, du chemin original, n’est-elle pas la recherche forcenée à laquelle se livre identiquement l’homme moderne ?
Ainsi suivre l’autre, dans ce qu’il est et ce qu’il a, ne différerait essentiellement pas de la quête effrénée de l’originalité. On se trouve dès lors dans une impasse et il nous faut conclure que la liberté et l’identité ne se nichent ni dans l’exercice de la solitude ni dans celui de l’appartenance.
Demeure la confiance ! L’auteur de la note ajoute sous la forme d’un impératif :
– Il nous faut faire confiance !
Je joins ma voix à la sienne : il nous faut faire confiance, confiance en ce qui est, confiance en ceux qui nous accompagnent sans lesquels nous serions sans identité, loin de la liberté.

Jean Prod’hom