4X4

L’idée l’emballe, pas l’idée de l’adultère car c’est un homme à principes, mais rejoindre la chambre 807 du Lausanne-Palace, où l’attendrait sa maîtresse, en 4×4, ça aurait quand même une sacrée allure.

Jean Prod’hom
18 avril 2009

XXXVII



A entendre tous les jeudis soir le récit des petites souffrances que s’échangent les habitués du café, j’en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux qu’une série sans fin de petits qui la rongeraient morceau par morceau ?
Je crains pourtant qu’il n’y ait pas de juste milieu et que nous soyons condamnés notre vie durant, au mieux et au pire, à passer d’un gros pépin initial à des petits, et de petits à un gros pépin final. J’aurais voulu négocier avec la providence, mais c’est une histoire d’avant la providence.

Jean Prod’hom

De manque en manque c’est tout



Chaque phrase conduit à une impasse dont est grosse la phrase qui suit. Celle-ci tente de la contourner sans y parvenir jamais, condamnée à se heurter à un nouveau manque. On en appelle alors à une troisième phrase qui charrie le tout, et ainsi de suite : c’est l’effet gigogne.

On parle, on dit, on écrit de manque en manque avec le secret espoir de tout dire, par petites touches. Et on n’y arrive pas.

Le texte est le souvenir d’un manque inaugural qui a essaimé en chacune de ses parties et en chacune des parties de ses parties. Il a l’allure d’une courbe de Koch réalisée dans la nuit dont on n’aurait ni la force ni les moyens de polir les angles et les segments, une courbe de Koch qui partirait en vrille.

Le fruit prolonge le rameau, le rameau la branche. Mais que devient le fruit ? – Il ne prolonge rien, il recommence tout.

Egaré sur une petite place au coeur d’un labyrinthe d’où fleurissent d’innombrables allées aux ramifications sans fin. Elles conduisent chacune à une impasse chargée d’obscurité. Il suffit de lever les yeux pour voir le ciel, c’est tout.

Jean Prod’hom

Pour ne plus trembler



Si l’on exige de nos livres qu’ils fassent bonne figure et serrent les coudes sur les rayonnages de nos bibliothèques, c’est d’abord pour répondre à la crue qu’ils provoquent dans l’étroit espace physique mis à notre disposition, mais c’est surtout pour atténuer le gouffre qui les sépare en réalité, dans lequel roule un impétueux courant qui les maintient à bonne distance les uns des autres et qu’aucun livre n’a su piéger.
On se résout alors à passer sagement de l’un à l’autre, à cloche-pied, comme l’enfant sur les chiffres de la marelle ou le voyageur sur les pierres du gué en espérant rejoindre un jour sans trembler le ciel et l’autre rive.

« Quand vient le soir, je rentre chez moi et je me retire dans mon cabinet. Sur le seuil, j’ôte mes vêtements de tous les jours tachés de boue et de sueur pour revêtir les robes de cérémonie de la cour du palais, et dans cette tenue plus solennelle, je pénètre dans les antiques cours des anciens et ils m’accueillent, et là je goûte aux nourritures qui seules sont les miennes, pour lesquelles je suis né. Là j’ai l’audace de leur parler et de les interroger sur les motifs de leurs actions, et eux, dans leur humanité, me répondent. Et quatre heures durant, j’oublie le monde, je ne me rappelle nulle vexation, je ne crains plus la pauvreté, je ne tremble plus à l’idée de la mort : je passe dans leur monde. »

Niccolò Machiavelli cité par Alberto Manguel
La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud, Arles, 2009

Jean Prod’hom

Dimanche 13 septembre 2009

La Loue est une résurgence du Doubs, on le sait depuis le début du vingtième siècle. On raconte pourtant aujourd’hui encore que cette découverte est due à un savant qui jeta un colorant vert dans une faille sur le cours du Doubs en aval de Pontarlier et qui constata quelques jours plus tard que la Loue était colorée de ce même vert.
Les poncifs ont la vie dure et les sciences la tête sauve. En réalité la résurgence du Doubs a été découverte en 1901 lorsque les usines Pernod de Pontarlier brûlèrent après avoir été frappées par la foudre. Le lendemain, on retrouva des traces d’absinthe et de colorant dans la Loue.
On ignore si les habitants de la vallée, de Moutier, de Lods, de Vuillafens, d’Ornans ont saisi cette occasion pour se plonger dans une ivresse qui a dû les pousser, et j’ose secrètement l’espérer si elle a eu lieu, dans le premier coma éthylique collectif de grande ampleur de l’histoire de l’humanité, mais ce que je sais, c’est qu’on attribua pathétiquement la découverte de la résurgence à celui qui la vérifia seulement, Édouard-Alfred Martel – ou Martell comme le cognac ?– et sur lequel a rejailli la gloire de cette cuite salutaire.
Cette attribution illégitime à la gloire du fondateur de la spéléologie moderne c’est à l’effet Pernod qu’on le doit.
Même distorsion épistémologique avec Kékulé, le célèbre chimiste allemand qui est à l’origine de la formule développée du benzène. Paul Feyerabend n’en a pas tout dit dans son plaidoyer contre la méthode. Car si Kékulé a bien découvert en 1865 une façon originale de représenter cet hydrocarbure à l’occasion d’une rêverie au coin du feu, l’historien des sciences a passé sous silence les causes de l’état second dans lequel Kékulé était plongé.
Cette erreur de jugement, c’est à l’effet Pernod qu’on le doit encore.

Jean Prod’hom

Entre chien et loup

On n’en a pas fini avec le mystère qui voit ensemble se nouer les choses et se dénouer le langage. Car penser ensemble le jour et la nuit semble hors les moyens de notre raison. On peut tout au plus baliser le puits hors duquel à l’aube l’un et l’autre surgissent après avoir croisé leurs doigts.
Un peu avant que le soleil ne s’impose, et avec lui le jour, avant qu’ils ne fassent taire tous deux la nuit vaincue, qui se retire dans les bois, sans personne pour l’accompagner, le temps s’égare pour s’immobiliser un bref instant : plus de pente, une boîte seulement, sans bord, qui s’étend à l’infini, pleine d’un vide dense, trouble comme l’eau de l’étang, à peine vivant, saturé d’un brouillard inconsistant, c’est l’autre pot au noir.
Aux yeux de celui qui est dans les parages, tôt levé ou jamais couché, il semble évident que le jour qui rougeoie à l’est gagne du terrain sur la nuit qui détale à l’ouest, à l’image des animaux lorsque l’incendie fait rage. Pourtant, avant que la premier ne chasse définitivement la seconde, le jour et la nuit ont rendez-vous sous le frêne à l’endroit même où le passant s’est immobilisé. Ils mêlent leur essence, leurs doigts, leur souffle au point de se fondre au milieu. L’homme y perd la tête ou le corps, le jour laisse filer les ombres, la nuit s’amollit.
Chacun peut craindre alors pour son existence pendant ces brèves noces auxquelles le langage n’a pas été invité, on se sent alors disparaître, transparent, avec les choses de peu de consistance qui nous entourent, dans le puits, entre chien et loup.

Jean Prod’hom

XXXVI

Depuis quelques jours la petite ne ménage pas ses efforts vestimentaires au moment du Téléjournal : robe à froufrou, tutu de danseuse étoile, robe de princesse… Un vrai défilé de mode ! Elle passe comme un essuie-glace entre ses parents hypnotisés par Darius Rochebin et celui-ci qui trône au centre de l’écran extra-plat du salon. A son père qui lui demande à quoi riment cet accoutrement et ses allées et venues, la petite répond l’oeil brillant :
– Lui au moins il me regarde tout le temps !

Jean Prod’hom


Ramener l’étendue

Suppose

Que pour moi l’étendue
Soit de l’ordre du cri

Et que je te demande
De ramener son règne

A la plainte habitant
Le creux de coquillages.

Eugène Guillevic


L’initiative était venue de François R qui avait fait parvenir à quelques amis ce poème d’Eugène Guillevic. Chacun s’était mis au travail.
Je retrouve aujourd’hui une collection incomplète d’une vingtaine de cartes postales au recto desquelles les participants avaient, à leur manière, ramené l’étendue à la plainte habitant le creux des coquillages.

C’était la mi-mai 1642 et le temps bruissait dans les rues ensoleillées de Lübeck. Dans l’une des maisons bordant la rue de la Forge, le jeune Léopold bouclait son havresac : le lendemain à l’aube, il quittait Catharina pour accomplir le tour du monde.
La nuit qui précéda son départ, Léopold fit un curieux rêve : il vivait en un temps reculé, en un temps où l’on se représentait la terre comme un disque, entouré de hauts murs, soutiens du ciel. Il avait quitté Catharina et, depuis des années déjà, marchait en ligne droite pour atteindre au plus vite les murailles du monde. Il avait traversé maintes régions inconnues, si inconnues et en si grand nombre qu’il ne reconnut pas la femme transie de joie, adossée à la fontaine de la rue de la Forge à Lubeck. Léopold continua son interminable voyage jusqu’à ce qu’épuisé il se réveillât.
Lubeck s’ébrouait ; à la fontaine Léopold remplit son bidon, Catharina l’accompagnait ; ils longèrent la rue des Vieilles Boutiques, s’enfoncèrent dans les obscures ruelles du quartier des marchands. C‘est sur le pont de la Trave, près du Vieux Port qu’ils se séparèrent. A cet instant, Léopold savait que plus jamais il ne reviendrait, qu’il était sur cette terre en exil, il savait aussi qu’il coexistait dans ce monde mille Lübeck, mille fontaines et mille amours.

Je me souviens un peu du printemps 83 et des circonstances, du plan de Lübeck que j’avais déniché dans un ouvrage de Jean Delumeau, des lectures d’Alexandre Koyré et de Thomas Kuhn. Et je rêvais d’une série de récits coperniciens. Il n’y en eut qu’un.
J’irai cinq ans après passer quelques jours à Lübeck que je ne reconnus pas. Etait-ce Lübeck ?

Jean Prod’hom

Traduire Kafka



Wunsch, Indianer zu werden
Wenn man doch ein Indianer wäre, gleich bereit, und auf dem rennenden Pferde, schief in der Luft, immer wieder kurz erzitterte über dem zitternden Boden, bis man die Sporen ließ, denn es gab keine Sporen, bis man die Zügel wegwarf, denn es gab keine Zügel, und kaum das Land vor sich als glatt gemähte Heide sah, schon ohne Pferdehals und Pferdekopf.

Jouer aux vrais indiens
On serait un indien, affûté comme jamais, si violemment secoué par son cheval au galop, vent debout, au-dessus de la terre qui se fend, qu’il faudrait bien lâcher les éperons – mais il n’y a plus d’éperons -, renoncer au mors – mais il n’y a plus de mors -, et se fondre dans le tableau lisse d’une lande abandonnée dans laquelle galope un cheval au cou et à la tête d’homme.

Jean Prod’hom

Dimanche 6 septembre 2009

La neige a fait son apparition il y a deux nuits sur la Becca d’Audon et l’épaule des Diablerets. C’est tôt, trop tôt pour peindre l’hiver, si tôt que j’en repousse l’idée – elle s’instillerait si je n’y prenais garde, et avec elle celle des feux qu’il faudra allumer avant l’aube, celle de la neige quand elle insiste et qu’elle ne nous lâche plus, celle de la bise qui décide de notre place et de notre rang – ou plutôt je n’en appelle que superficiellement au nom pour tenir l’idée à bonne distance comme une rengaine apprise enfant.
Je reprends la montée vers la Mussily la tête dans les talons. J’aperçois alors comme dans un éclair qui se prolongerait l’île de Sein, son nom d’abord, l’image mobile qui l’accompagne ensuite. Tous deux s’imposent et colonisent quelques secondes mon attention. Je ferme les yeux, les rouvre, je les convoque à nouveau, le mot et l’image ne me font pas défaut, d’autres mots et d’autres images qui se succèdent sans rivalité.
Pas exactement l’île de Sein, mais une suite – indéfinie – d’images de l’île issues d’une même matrice, des images orientées sans que je dispose pourtant d’une place fixe. C’est un autre qui officie et qui, pour répondre à mes souhaits, occupe les points géométriques d’un continuum d’où surgit l’île lointaine, vivante et réelle.
L’île de Sein, celle qu’on ne voit pas lorsqu’on y est, pas plus que lorsqu’on s’en approche depuis Audierne, île, île avec l’océan, bleu, violet et turquoise, lumineux et sombre, le grondement de l’écume, île toute proche et immobile, la lande près du phare, le môle, le quai, la côte à deux pas, les tessons, le tabac du port, le bateau qui fait la navette, le silence des nuits, l’Amérique et le ciel un peu plus haut. Je suis comme dans une bouffée d’idée qui répand ses bienfaits dans toutes les directions. L’idée concrète de l’île me remplit sans entamer les bienfaits du lieu où je suis, le chant des grillons et l’odeur de la sève.
Car je suis bel et bien ici, assis sur le banc de la Mussily, face à la Becca d’Audon et l’épaule des Diablerets. Aller demain à Sein ? J’ai pu le croire autrefois, du temps des déceptions, du temps des images qui fauchent les voeux. Je n’ai pas envie d’aller à Sein, d’être submergé par les sensations adventices, les bruits parasites, le voisinage qui oblige.
Mais je n’ai pas envie non plus d’être ici sans l’île de Sein.

Jean Prod’hom

XXXV


Les fins d’été sont difficiles pour les tenanciers d’auberge, les restaurateurs, les amuseurs publics. Les étrangers sont à l’étranger, les autochtones terminent les moissons, commencent les regains ou sont au bord de la Grande Bleue, bûcheronnent, errent dans les Alpes plus près du ciel. Quelques égarés, rares, s’aventurent dans nos contrées pour un tourisme rural fort discutable, on a signalé plus au nord quelques moines qui recherchent dans les bois des clairières, les affaires s’en ressentent. Il y a bien quelques clients qui s’arrêtent sur le chemin de Compostelle, mais c’est si loin encore et les chemins sont si nombreux.
Paul, un vieil ami, qui tient un camping dans la région a fait afficher dans tout le district des placards :

Venez pendant tout l’été au camping du Neyrvaux découvrir l’art du camouflage d’ici et d’ailleurs !

Suit la liste exhaustive des animaux exposés :

Brookesia superciliaris jouant au mort
Caméléon dans un tas de feuilles
Uroplatus fimbriatus sur un tronc
Grenouille Mantidactylus lugubris
Phasme sous des feuilles
Coléoptère Lutinus
Insecte imitant une feuille
Phasme forme de marron
Gecko à queue de feuille
Katydide feuille
Zèbre, léopard et jaguar dans la savane

J’entre donc en cette fin d’après-midi dans l’annexe de l’épicerie du camping, un joyau de la zoologie rurale, immédiatement surpris par les nombreux curieux qui viennent des alentours et de plus loin encore. Paul se réjouit, je lui souris et rejoins les vingt clients penchés sur les dix terrariums répartis tout autour de la salle qui n’hésitent pas, entre deux observations, à rafraîchir leur gosier d’un peu de ce vin blanc qui aide ceux de chez nous à y voir plus clair, jusqu’à voir l’invisible. A l’affût un certain temps, ils ne veulent pas passer pour des ringards si bien qu’ils repèrent assez rapidement, parfois à double, ces animaux qui m’échappent depuis le début.
Car si je vois de la terre, des feuilles, des branches, quelques marrons,… je n’aperçois aucun gecko, aucun phasme, aucun katydide.
Je regarde autour de moi, défait, ils sont fiers eux de les avoir vus, pas suffisamment téméraires toutefois pour se risquer à l’étage et repérer le zèbre, le léopard et le jaguar que le patron loge pour l’occasion dans les trois chambres fraîchement tapissées.
L’annexe ne désemplit pas. Je jette un coup d’oeil perplexe à Paul qui me sourit, puis cligne une paupière, je souris à mon tour.
J’aurais dû m’en douter depuis le début, derrière son visage de paisible animateur Paul cache une âme de battant, il a fait de ses clients des pigeons qui s’ignorent, captifs dans une volière payante. Quant à moi je fais l’autruche avant de déguerpir en m’arrêtant pourtant un bref instant devant un terrarium vide, placé discrètement près de la sortie du camping, sur la face duquel on peut lire : Au caméléon inconnu.

Jean Prod’hom

Stamm

L’imagination n’étouffe pas nos Jean-Baptiste de banlieue, il y a le théâtre 11 à Lausanne, le théâtre 12 avenue Maurice Ravel, le ciné 13 à Montmartre, le restaurant le 15 rue Roger, et j’en passe. À quand donc le zinc du 807  ?

Jean Prod’hom
8 juin 2009

Desiderius Christophe Martin

Dans une niche rouge sang creusée dans le mur sud, là-bas tout au fond, se dresse sur un autel aux parois latérales de marbre une statue du Christ pauvrement vêtu, bon berger ou ressuscité, ou les deux. Il tient dans la main gauche une croix de procession à la hampe de laquelle s’enroule une bannière couleur mie de pain. Placés à ses côtés une mitre et une crosse, deux chandeliers, un encensoir.
On distingue mal derrière le rideau vert évêque les objets que contient l’autel aux parois de marbre et aux portes de bois largement ouvertes : un plat à larges anses, un paquet informe qu’un lacet semble maintenir en place… Le rideau tombe négligemment sur l’un des deux battants.
Au fond de l’oeil de l’absidiole, on distingue haut perchée l’esquisse noire d’un oiseau déployant ses ailes : un archange ou le saint Esprit. Il demeure en retrait de la statue de pierre ou de bronze du Dieu incarné. Les motifs incrustés – losanges orangés sur carrés noirs – au bas des piliers de la niche font penser à ceux du campanile de Santa Croce à Florence.
De chaque côté de l’absidiole rouge sang deux portes, dont les cadres supérieurs coiffés chacun d’un fleuron rappellent les pagodes de l’orient. L’une d’elles largement ouverte fait voir une chambre plongée dans l’obscurité dans laquelle on ne distingue qu’une table nappée de rouge sur laquelle sont déposés en vrac de nombreux objets qu’on a peine à identifier et un présentoir chargé de livres ouverts. Sur un fil tendu de part en part pendent des formes géométriques de couleur – des instruments de mesure ? Une étroite fenêtre fait voir à l’est, à travers une persienne, la lumière tamisée du jour.

Pas d’ouverture en revanche sur le mur oriental de la pièce principale traversé par un long rayonnage que soutiennent des fers en esse. Il est occupé sur toute sa longueur par une bonne cinquantaines de livres dont on ne voit que les dos de cuir aux couleurs chaudes. A la verticale, à l’extrémité d’un bras de bois qui semble jaillir du mur une main tient un bougeoir sans bougie – auquel répond symétriquement, sur la paroi ouest, un bougeoir semblable. Diverses babioles, coupelles et vases, une collection de plumes, un encrier, tessons antiques, un cheval de bronze miniature, une statuette courent sur l’étroite tablette qui interrompt les boiseries recouvertes d’un velours vert pâle à mi-hauteur de la paroi. Sous le rayonnage la chaise vide et le lutrin raffinés, de bois et de cuir, fixés sur une estrade dont une moulure atténue l’épaisseur rappellent davantage d’intemporels instruments de torture que le confort exigé par la lectures prolongée de livre longs et difficiles. A côté de la petite estrade deux gros volumes ont été abandonnés contre la paroi en toute hâte.

Et puis au premier plan un homme et un chien.
L’homme immobile, vêtu d’une robe à rabats noir, blanc et rouge est assis sur un banc aux pieds torsadés finement ouvragés ; il est face à une table sur laquelle, plume inclinée dans la main droite, plume levée il écrivait ou écrira. Sa main gauche a repoussé les livres qui ne servent plus, il écoute, songe, suspendu à un appel venu du dehors qui l’a détourné de ses tâches ou vers lequel celles-ci l’ont conduit. C’est un homme qu’une barbe châtaigne a assagi, il a quarante ou cinquante ans.
L’estrade sur laquelle il se trouve et dont il semble sur le point de s’échapper a la forme d’un demi-cercle, elle est recouverte d’un velours, vert évêque encore, fixé par des clous d’or qui en font le tour. Une dizaine de livres ouverts, entrouverts ou fermés gisent à ses pieds dans un savant désordre. Sur un lutrin rapproché une partition de musique.
Il n’est plus temps de lire, l’homme a laissé sa mitre et sa crosse près de l’autel, il pense mains nues, en déséquilibre.
C’est le temps des grandes découvertes. Du plafond pend une sphère armillaire conçue par les anciens Grecs pour représenter la lune, la terre, le soleil et les autres objets célestes. Mais ce n’est pas vers elle que l’homme regarde ni non plus du côté de l’Amérique, l’homme a le torse tourné vers le ciel, le visage tendu vers le soleil – a-t-il vu une fumée blanche ? – la lumière qui entre par la plus rapprochée des trois fenêtres percées dans le mur ouest l’illumine, lui mais aussi le vaste cabinet dans lequel il a vécu, le mobilier raffiné qui a soulagé ou aiguisé le soir les plaies de son âme, les feuillets enluminés des missels anciens qu’il a étudiés, les livres qu’il a fallu lire pour y voir plus clair, les instruments grâce auxquels il a pu expérimenter la solidité des dires de son siècle. La lumière du dehors éclaire le dedans, non seulement les babioles patiemment récoltées, mais aussi la statue du Christ dont l’imparfaite imitation a amené le saint homme jusque-là.
A considérer la longueur des ombres et la taille des objets, la scène se déroule au milieu de l’après-midi. A moins qu’il ne s’agisse du milieu du matin et qu’il nous faille tout recommencer à reculons. Qu’importe, c’est le bureau d’un érudit.
Mais c’est aussi le bureau du premier venu, le bureau de tous ceux à qui il convient d’être à mi-chemin des livres et du ciel et qui en assurent le lien par le silence ou l’écriture. L’homme qui répond à l’appel du dehors a cessé ce jour-là de différer ce dont nous détournent l’oisive étude et les sirènes dont il a entendu l’appel trompeur en plaquant l’oreille contre le coquillage qu’on aperçoit sur le bureau, à côté de la clochette dont il usait pour appeler les domestiques. L’homme est seul et nu. Pris il y a plus de cinq-cents ans dans la glu de la représentation il l’est encore, statue de cire il prolonge un instant encore la divine expérience.
C’est le temps des réformes, on ne peut différer plus avant une tâche qui n’en finit pas. Qu’importent les livres gisants, les portes de l’autel qu’on aurait décemment dû fermer, le rideau qu’il faudrait rabattre, les piles de livres qu’il aurait fallu assurer. Le Christ lui-même, qui n’est ici au fond qu’une statue, s’est retiré dans l’ombre d’une absidiole pour laisser le champ libre au réformateur qui lui offre une seconde résurrection.

Le livre a mené l’homme, ici dedans, au seuil de l’immédiateté qui l’attend là, dehors. Et c’est un chien, un petit chien blanc, égaré dans un désert de lumière, sans autre intercesseur que son ombre, un bichon maltais gonflé de vie et de patience qui arrachera l’homme à sa sidération.
L’histoire peut véritablement commencer, Desiderius Christophe Martin Vittore et son bichon maltais vont tous deux goûter ce soir aux parfums des jardins de Rome ou de Milan. Quant à la vision de saint Augustin on n’en sait toujours rien, tout est à recommencer.

Jean Prod’hom

Gros-porteur et long-courrier

Le visiteur s’interroge d’abord sur l’affectation des lieux : les solides piliers vert pomme qui soutiennent les bas-côtés d’un patio jamais utilisé, la moquette gris moucheté choisie pour sa résistance aux coups et aux souillures, le gris acier des rayonnages vides pour la plupart, les tubes de 48 pouces pour l’aération, les quelques fauteuils bleus – d’un bleu militaire de gala –, les téléphones anthracite et les écrans transparents le font hésiter. S’agit-il d’un abri anti-atomique ? des soutes d’un gros-porteur ou du sous-sol d’une centrale d’achats de l’Etat ?
Qu’à cela ne tienne, une mère inscrit son enfant auprès de la responsable et de son assistante qui ont enfilé pour la circonstance des habits taillés dans un tissu cousin de celui qui recouvre les fauteuils. Plus loin un jeune garçon fouille le seul rayon bien achalandé avec l’aide de celle qui pourrait bien être sa grand-mère, un autre a trouvé une dizaine de bandes dessinées et il ne donne pas l’impression d’en avoir fini.
Assise dans un fauteuil une fille lit, on l’appelle, elle n’entend pas, elle est à mille milles, haut dans le ciel, dans un long-courrier qui la mène on ne sait où – et le sait-elle ? On revit. Tous sourds aux bruits qui les entourent, tous comme s’ils étaient des habitués du lieu depuis longtemps déjà.
La bibliothèque qu’on attendait depuis de nombreuses années n’est ouverte que depuis une vingtaine de minutes, mais le temps perdu est déjà rattrapé, on rêve désormais d’autres livres, ceux qui mûrissent dans le ciel qu’on aperçoit derrière les vitres du plafond du cockpit.

Jean Prod’hom

Dimanche 30 août 2009

L’église tend le cou mais son clocher ne dépasse qu’avec peine la cime des arbres, les cloches sonnent, le village tapi dans l’ombre ne bronche pas.
Quelques habitants cependant ouvrent les yeux, ils ont rendez-vous un instant avec une scène qui n’est plus, ils se souviennent des habits du dimanche, des mains qu’on serre sur le parvis, de la fraîcheur, du bois qui gémit, des beaux sourires et des sourires obséquieux.
Le coq a beau chanter mais l’appel des songes est plus fort. Ils ferment les yeux, et c’est tout le village qui se rendort.

Jean Prod’hom

Un immédiat qui se ressaisit

A l’arrière des enfants confortablement installés dans l’ombre, affairés et à la peine, têtes penchées, rangs serrés. Ils cachent leurs yeux sous un chapeau à larges bords. Je leur tourne le dos, je suis sur le seuil accoudé à la fenêtre, personne dans la cour déserte. Devant moi la lumière seulement, le frémissement des feuilles de trois platanes, le bruit de quelques voitures qui vont et viennent un peu plus loin, et les alpes dans un coin de ce tableau sans cadre qui s’élargit à mesure que mon regard s’avance au-delà.
Je vois distinctement un espace sans fin, à l’appel duquel les enfants restent sourds – mais n’en suis-je pas un peu responsable ? Je m’avance dans cette étrange direction qui ne mène nulle part puisque c’est de partout qu’il agit. Le temps y enveloppe les formes simples du monde : le lac, les chemins, la clairière. Immobile je tends l’oreille du côté des bois et des animaux qui les habitent : lièvres, chevreuils, renards désoeuvrés. J’y suis un instant. M’en vais et reviens. Y reste. Y reste. Y reste.
Il me faut pourtant rejoindre ceux que j’ai laissés en arrière et leur appendre le langage des loups.
Je ne comprends pas exactement pourquoi tout cela, mais je sais que les tréteaux sont là et qu’il suffit de dresser la table pour s’y inviter. Je voudrais chaque jour disposer d’un instant pour filer comme aujourd’hui à l’anglaise, là où tout est horizon, dans l’ouverture d’un immédiat qui se ressaisit.
Demain par l’angle d’un tableau sans cadre j’irai sur les rives de l’océan.

Jean Prod’hom

XXXIV

Cette année ce sont des sultanes que nos amis se sont fait livrer pour repeupler leur poulailler. Le renard s’est décidément mis à avoir des goûts de luxe.

Jean Prod’hom

15

Il suffit que le soleil enflamme les gouttes d’eau qui perlent à l’extrémité des branches des mélèzes pour que les promesses rapiécées, les projets en mitaines, les arrière-pensées couleur de cendre, les soucis fausses-écharpes reculent. Et on remise tout, et on va sur les chemins. Le garçon se remet à sautiller, lance son diabolo, s’étonne lorsqu’il pince les fruits charnus des impatientes, et il recommence, sautille, lance, pince et on est heureux. Jusqu’à la prochaine averse de septembre qu’il verra jeter son filet dans le jardin, rêveur derrière la vitre muette de sa chambre.

Jean Prod’hom

Dimanche 23 août 2009

Les gouttelettes pendues aux oreilles du trèfle, alourdi par la pluie tombée sans discontinuer pendant la nuit, brillaient et prolongeaient l’esprit de fête des jours passés, les foins, les moissons. Mais la rouille qui avait fait son apparition à la lisière du bois sur les feuilles de la première rangée, là-bas au loin, trop loin pour qu’on soit en mesure d’identifier l’essence, annonçait qu’il fallait compter avec la roue des saisons. Peu de mouvement dans ce tableau vivant, sinon celui de quelques nuages attardés, joufflus et souriants, qui avançaient haut dans le ciel en direction de l’ouest pour rattraper le temps perdu. La façade blanche de la maison frappée par le soleil faisait songer aux lumières de l’hiver. Les volets sombres, les fenêtres et la porte fermées, son éloignement aussi lui donnaient l’air buté. Depuis longtemps déjà ni le train ni le bus ne traversait plus cet appendice du monde que seuls deux agriculteurs du village et un vieux gardaient en vie.
La porte s’entrouvrit et le vieux sortit de la maison blanche pour s’approcher d’un pas hésitant du potager clos d’un treillis sans âge, il n’y pénétra pas mais regarda longuement les chétifs légumes qui enfonçaient leur tête dans les épaules. (Les légumes désespèrent à une telle altitude lorsqu’ils sont sans soin.) Il se dirigea ensuite vers le cabanon de la lisière, qu’il regarda avec l’esprit ailleurs, comme un aveugle. Il revint dans le verger les bras dans le dos, il s’immobilisa, appuya sa canne contre un pommier des moissons, croisa les bras sur la poitrine. Il portait une vieille salopette bleu roi et une chemise vert moutarde, des rides matelassaient son visage, il semblait visiblement indifférent au tour que prenait son domaine. Il croqua dans une pomme qu’il abandonna aussitôt dans l’herbe. Il se rendit alors d’un pas hésitant au bout de l’allée, ne se servant qu’à peine de sa canne sur laquelle il s’appuya pourtant pour ouvrir la boîte aux lettres. Il se redressa, les mains vides, reprit sa lente marche en direction de la maison dans laquelle il disparut, sans même avoir jeté un seul coup d’oeil au ciel qui avait retrouvé des airs de printemps.

Jean Prod’hom

Ceux avec lesquels il ne sert à rien de négocier

Il est des femmes et des hommes avec lesquels il ne sert à rien de négocier, non pas qu’ils se soient retirés sourds et aveugles dans le pays de Candy, mais en raison d’une exigence qui les ronge et qui leur impose de ne pas s’en laisser conter. Ils ne regardent du monde et n’écoutent de ceux qui les entourent que ce qui ne contrarie pas leur itinéraire. On demeure muet tandis qu’ils parlent, tandis qu’ils courent. Ils font voir pourtant ce qui mérite le détour, non pas tel ou tel objet, tel ou tel paysage, non rien de tout cela, mais l’exigence, l’aveuglement et la surdité qui la nourrissent pour se risquer un jour, accompagné du seul souvenir de ces êtres d’exception, dans l’inconnu.
Mais d’autres viennent ensuite, avec lesquels il ne sert à rien de traiter non plus. Voyants et muets ils obéissent à une autre exigence, celle qui anime le monde qu’ils habitent, diffuse et tremblante. Ils écoutent et font entendre le mystère sur lequel tout repose, balbutient un bref instant et se taisent.

Jean Prod’hom