Arrière-pensée

Je pense à cette petite fille dont j’ai écrasé les doigts il y a exactement une semaine en refermant la porte du Liseron. Immobile sur le seuil, je décide de compter jusque à 807 pour conjurer le sort. Pourvu qu’elle n’aboie pas  !

Jean Prod’hom

Enchâssements

La nuit ne s’oppose pas au jour puisqu’elle n’est que l’ombre de la terre. C’est ensemble qu’au crépuscule la nuit tombe avec le jour, mêlés d’abord comme des amants, chacun pour soi ensuite, le jour cédant sa place à la nuit.
Puis à l’aube le jour se lève, mais as-tu vu de tes propres yeux la nuit se lever ?
La nuit tomberait-elle deux fois ?

La lumière du jour est une poche dans la nuit galactique, quant à la nuit terrestre, elle est comme une seconde poche. J’ai peine à penser qu’on puisse les retrousser toutes deux, pas plus que je ne suis capable d’imaginer une perle dans une huître close.

La terre est meuble, ronde et chaude, elle a tenu ses promesses. Je fais ce matin quelques pas sur le chemin du Bois Vuacoz pour me rappeler des miennes et me réjouir des travaux et des jours.

Jean Prod’hom

XXIII

La communication des personnes par la médiation de Dieu était une réponse belle et économique à la question de la communication des substances. On s’en rend compte aujourd’hui dans la transformation anarchique de notre paysage dans lequel prolifèrent chaque jour d’avantage des antennes de téléphonie mobile. Elles sont partout : sur des immeubles locatifs, au milieu des champs, à l’intérieur des tunnels, au sommet des montagnes, sur le toit de nos bâtiments publics. On en a même vu même sur des cabines téléphoniques.
Nous ne pourrons cependant revenir en arrière. J’en ai pris conscience hier soir lorsque j’ai avoué à ceux à côté desquels j’étais assis que je préférais, à la location pour mille francs par mois d’une antenne supplémentaire au sommet de l’église du village, la construction d’un minaret en bordure de la route qui mène au cimetière.
J’ai compris à l’oeil assassin que m’ont lancé mes voisins de table ce que c’était qu’une fatwa. Car s’ils ne croient pas en Dieu, ils ne supportent pas non plus l’idée qu’un autre dieu puisse faire de l’ombre à leur incrédulité. Mes amis sont prêts à de nouvelles croisades.

Jean Prod’hom

Retour du global



L’homme s’est extrait de la glu de ses convictions pour en étudier la teneur, l’organisation et les raisons, il s’est libéré des particularismes locaux pour élaborer une vision générale commandée par les seules contraintes globales, il a dégagé l’essentiel du circonstanciel et a énoncé les lois auxquelles se soumettent désormais nos vies. Le voici libre. Et pourtant il se sent égaré de n’avoir pas pris les précautions qu’il eût fallu pour que la maison quittée puisse demeurer nôtre, il nous a manqué d’un Poucet qui nous aurait permis de revenir vers nos pénates qui recèlent encore d’innombrables secrets.
Le but fixé il y a quatre siècles était ambitieux, le succès improbable, inconcevable ; il a dépassé nos espérances. Parvenus là où nous sommes, accablés par des vérités statistiques, nous devons reconnaître cependant qu’il est vital de pouvoir rejoindre aujourd’hui le pays abandonné, non pas pour y retourner avec armes et bagages, mais pour le maintenir avec l’autre à nos côtés.
Et le voyage qui se prépare du global au local, du général au particulier, de l’essentiel au circonstanciel est devenu une aventure aussi ambitieuse, aussi inimaginable et inconcevable que naguère l’aller simple qui nous a conduits ici.

Jean Prod’hom

11

L’individu était si triste si sombre que son ombre ne supporta plus sa compagnie, le laissa seul lâcha les amarres pour rejoindre la lumière.

Jean Prod’hom

Dimanche 7 juin 2009

J’entends de loin la musique de leur pays, je me hâte, je me réjouis de m’asseoir pour me reposer un instant auprès d’eux, à quelques centaines de kilomètres de chez moi. Ils se sont retrouvés aujourd’hui aux Censières pour fêter une histoire interrompue, comme une page déchirée en son milieu qu’on ne peut pas oublier.
C’est dimanche et ils sont vivants. De grandes flammes dans l’âtre font cuire la soupe, dans la fontaine des bières, sur la table une bouteille de whisky, du vin blanc aussi. On entend les cris des enfants, à peine visibles derrière les feuillus, qui jouent à cliclimouchette sur le chemin qui descend de la Montagne du Château. Sous l’abri recouvert de tôles grises et rouges de rouille, un nuage de fumée peine à trouver une issue.
C’est de la musique de chez eux qui sort d’un appareil de fortune autour duquel les femmes se sont regroupées, elles veulent faire une ronde mais réussissent à peine à constituer un demi-cercle, elles en rient. Elles dansent, elles parlent, elles sourient.
Lui, il fait partie de la minorité musulmane de Banja Luka. En 1992, il a fui avec ses parents et a rejoint un camp de réfugiés en Croatie. Son père a pu choisir alors entre différents pays européens, il débarque à Genève, on le conduit à Aigle, il a dix-sept ans. Il épouse quelques années plus tard une femme de son pays. Non, ses enfants ne retourneront plus à Banja Luka. Il me parle comme dans un rêve des loups et des ours qui rodent dans les montagnes de Bosnie. Il est aujourd’hui chauffeur-livreur et habite le quartier de Boissonnet.
Je dois les quitter, il y a malgré tout du bon dans les communautés. Et lorsque je débouche sur les hauts des Censières, si je n’entends plus la musique de leur pays, je devine, au-delà du battement sourd des pas de danse sur le plancher de l’abri, le vent qui fait faseyer les feuilles des hêtres, identiquement ici dans le Haut-Jorat et là-bas dans les bois de Banja Luka.

Jean Prod’hom

A l'ombre du tilleul

Ceux dont nous sommes les lointains descendants nous ont laissé en partage un puzzle quasi complet et achevé : champs, prés, routes et chemins, colza, blé, maïs, barrières, clédards et haies, jours, semaines et dimanche, cave et combles, encyclopédies et texte sacrés, et des prières.
Mais nous les suivants, invités au premier jour dans ce jardin qui apparie le paradis à l’enfer, si nous voulons disposer d’une place, si petite soit-elle, où la trouver ?
On n’a jamais rien prévu pour les nouveaux-nés. On a donc cherché, bleus que nous étions, dans le ciel et les livres.
Puis nous avons commencé de grands travaux, c’était plus tard, chacun en notre lieu : nouveau parcellaire, réaménagement de l’horizon, déplacement des bornes, identification des ombres, nouveaux tracés, noms de lieux. Alors que nous essayions ainsi de faire notre place – à la masse et au vilebrequin –, est apparu soudain là, sous nos pieds et en retrait, oublié entre jachères et ronciers, un morceau de pré laissé pour compte d’où nos pères avaient dirigé leur entreprise, un lieu à la fois si dense qu’il contenait la totalité du puzzle, à la fois si vide qu’il annonçait la promesse de tous les temps, et une pierre recouverte d’un peu de mousse. Cette pierre c’est ma pierre d’angle, elle est ce rien qui est resté debout lorsque ce qui avait été cartographié, de haut en bas et de de gauche à droite, de hier à demain s’est effondré. Suprême offrande, place hors de prix, paisible, mais place enfin, où je t’ai invité, il y de la place pour deux.

Lorsque ceux dont nous sommes les lointains descendants se sont retirés, restaient sur la table des miettes et des moineaux sous le regard desquels nous avons réinventé ensemble la musique et conçu de nouveaux dictionnaires, des récits inouïs qu’on a fait cheminer le long des pierres d’une imprévisible mosaïque de couleurs, nous avons aussi réinventé un demain, un passé à ce demain, et un avenir à tout cela.

Jean Prod’hom

XXII

Il connaît les 166 articles du Code rural et foncier, il en connaît les détails, les coins secrets et la jurisprudence, il randonne dans cette jungle chaque matin à l’aube. Mais il ne comprend toujours pas pourquoi sa haie ne respecte pas les prescriptions légales et dépasse régulièrement au printemps les deux mètres autorisés. C’est pourquoi, chaque année à la Pentecôte, l’homme agit : il se coiffe d’une cagoule, prend ses cisailles et décapite sa haie avec rage.

Jean Prod’hom

Dimanche 31 mai 2009

Il songe à ce qui pourrait fournir une image approchée de sa condition, le voici à la barre d’un rafiot de moins de dix mètres, ses compagnons d’équipage ivres et épuisés. N’en pouvant plus de regarder fixement dans la nuit la boussole pour maintenir le cap, il s’était étendu sur la banquette arrière, calé contre les reins de l’Ecume de mer tenant l’âme du bateau et les vies des ses amis dans la main droite, il avait navigué dans le ciel, parmi les étoiles, jusqu’à Termoli.

Il se dit réaliste lorsqu’il bêche son coin de jardin, roule sur le plateau de Sainte-Catherine ou prépare de la purée de pomme de terre, idéaliste lorsqu’il pense à ses origines, à sa vie et à sa fin. S’il est convaincu qu’il ne restera rien de son corps malgré les promesses qui lui ont été faites naguère, il juge fort probable qu’un peu de son âme et quelques pensées en exercice veilleront et frémiront lorsque ceux qui resteront essaieront de comprendre dans le miroir leur image surgie de nulle part, lorsqu’ils apercevront par la fenêtre les généreuses traînées de crème dans le ciel et le miel abondant du mois de juin.
Les choses tiennent ensemble par la grâce des âmes invisibles qui les agrègent et des pensées innombrables qui les trament.

Jean Prod’hom

ὕβρις

La lumière verticale qu’a dirigée la conscience européenne sur certaines régions de l’être tout au long de son histoire a levé une ombre toujours plus dense en son pourtour qu’on ne perçoit plus qu’avec peine et qu’on n’apercevra tout simplement bientôt plus, aveuglés que nous sommes par des découvertes éclatantes dans un territoire dont on a cru trop vite qu’il constituait le tout de notre expérience.
Le philosophe de Iena nous avait pourtant dûment appris que la rationalité ne constituait pas l’ensemble du réel, mais pouvait-il imaginer que ce qui échappait à l’emprise de la raison, le réel, retournât à sa nuit primitive poussé par la raison qui s’en était péniblement arrachée ? Les avertissements de la philosophie ne nous tiennent plus désormais à l’abri de cette nouvelle menace.

Mais gardons-nous de diriger sans précaution nos projecteurs en direction du continent infini de cette ancienne nuit qui circonscrit notre raison et dont n’est sortie avec peine qu’une infime partie de ce que l’on est, l’esprit. La déraison guette à nouveau. Il nous faut apprivoiser de rien à rien cette nuit d’encre et réaménager sobrement les anciennes marges. A trop en vouloir, à prendre de trop haut la nuit nous risquerions de blesser les dieux.

L’homme est à l’image de ces lacs d’altitude menacés par les montagnes sans lesquelles ils ne seraient pas, dans lesquels se mirent l’alpha et l’oméga du ciel, une ïle.

Jean Prod’hom

10



S’il s’abandonne chaque jour au silence sans fond de la nuit, les mains vides, avec une confiance aveugle, comme autrefois le saint à celui de son martyre, il s’abandonne aussi parfois à la folie du jour, les mains ouvertes, et traverse les heures tête nue, comme l’enfant, comme le rêve traverse la nuit.

Jean Prod’hom

9



Ils étaient exactement treize hier après-midi, immobiles et silencieux, les avant-bras appuyés sur le rebord de la table, des plats à peine entamés, les verres à moitié vides, quelques morceaux de pain.
L’extraordinaire de la scène tenait non seulement à la mutité des convives mais encore à leur disposition, alignés sur un côté seulement de la longue table recouverte d’une nappe blanche.

Jean Prod’hom

XXI



Le garçon s’est fait piquer dimanche soir par une abeille, tout près de l’oeil si bien qu’on l’a gardé à la maison tout le lundi. Il ressemble à Quasimodo.
Arrive en fin de journée un copain d’école, un papier à la main listant les travaux que ses camarades ont réalisés pendant la journée : mathématiques, allemand, conjugaison, musique et histoire biblique. Il doit les rattraper avant d’être autorisé à retourner à la mine. Ses parents se sont mis à l’ouvrage, il a neuf ans, c’est leur Quasimodo et ils l’aiment.
J’ai compris ce que les enfants apprennent en priorité à l’école, à ne pas être malade. C’est bien !
A minuit, lorsqu’ils en ont eu fini avec ses devoirs, le père et le fils ont regardé Notre Dame de Paris, avec Gina Lollobrigida et Anthony Quinn. C’était une belle époque où l’on était assez pauvre pour savoir qu’il aurait été vain de vouloir rattraper quoi que ce soit.

Jean Prod’hom

L'Élysée



L
Les nécessités conjuguées au hasard m’ont permis de retrouver, plus de quarante ans après, la prospérité économique qu’a connue Lausanne – et sa région – immédiatement après-guerre. J’ai eu en effet l’occasion de visiter hier le collège de l’Elysée dont s’enorgueillit aujourd’hui encore la population lausannoise. L’édifice est l’oeuvre de Frédéric Brugger, architecte premier des Trente Glorieuses, responsable du Secteur industrie et artisanat de L’Exposition nationale de 1964, concepteur encore des quatre tours de la Borde et de la barre haute du chemin de Lucinge (12-16).

Les corps rectangulaires de béton se dressent dans un parc qui n’a guère changé depuis et s’étagent en terrasses comme des bunkers sans rondeur. Ils m’ont fait penser aux derniers fondants de qualité qu’auraient laissés par politesse dans une boîte bientôt vide des invités au charme très discret.
Si l’on considère de l’extérieur ce chaos organisé, il ne semble pas receler autre chose que du plein, il n’en va pas de même lorsqu’on se trouve à l’intérieur puisqu’alors tout semble vide. Qu’y faisait-on ? Qu’y fait-on ?

J’y ai passé six ans de ma vie d’élève et je n’y aperçois aujourd’hui que les choses qui raient le temps, décaties, jaunies, poussiéreuses, peu raisonnables, pingres, prétentieuses, démodées, de mauvais goût, grises, étroites, et puis au détour des armoires de bois à un seul battant, de sobres poignées chromées, des portes bientôt transparentes, un aquarium aux herbes folles, les vitrines surchargées de la salle de sciences, des perspectives aux dimensions régaliennes, un linoléum bleu acier dans des couloirs sans fin, des montées d’escaliers destinées aux princes de la middle classe à laquelle nous appartenions, les empreintes des coffrages, les traces de décorations murales, les chaises de l’aula d’un autre temps, des mains courantes qui auraient pu servir à la charpente de cathédrales.
Les glorieux locataires de l’Elysée d’autrefois croyaient-ils à l’avenir avec plus de conviction que les locataires actuels ? Je ne m’en souviens pas.

La classe que j’occupais était orientée vers le nord, et tandis que nos grands frères allaient sous peu déterrer les pavés et raser les Alpes, nous ne songions pas à guigner derrière le mur gris auquel nous étions adossés. Nous aurions découvert alors, au-delà des maisons qui empêchent les corps de bâtiment de couler en contrebas, une merveille, plus fragile que le béton mais aussi onctueuse qu’un fondant, le lac Léman gardé par les hautes montagnes de Savoie.

Avant de quitter ces boîtes à sensations, la simple pression sur le chiffre effacé qui identifiait l’armoire qu’on avait mise à ma disposition à l’entrée de la 1/6 ou de la 3L2 me ramène d’un coup tout le passé, un bref instant. La boîte est vide.

Jean Prod’hom

Anniversaire



Il faut qu’aujourd’hui encore je m’y colle puisqu’il ne s’est trouvé dans le zinc du 807 aucune âme assez généreuse pour me rédiger une triplette assez ronflante le jour de mon anniversaire.

On aurait pris conscience à cette occasion de ce qui distingue les essais disgracieux de 807 nains du geste tranchant d’un géant.

Quoi qu’il en soit, avoir disposé sans bourse délier de 807 nègres, dociles et besogneux, qui auront oeuvré 807 jours durant à l’établissement définitif de votre renommée, n’est-ce pas là le signe avant-coureur du génie  ? Faut-il les en remercier  ? 807 fois  ?

Jean Prod’hom
18 juin 2009

Cathédrale



Les lourds blocs de molasse mis à jour par les pelles lors des travaux de creuse du réservoir d’eau de la Montagne du Château, dégagés, transportés puis stockés depuis plus d’une année derrière le hangar sont pour la plupart en poussière. Qu’aurait-il fallu faire pour que la molasse devienne moins friable ?
Rien, me répond N. M. de l’Université de Lausanne. Et les blocs ramenés sont bel et bien constitués de cette molasse grise qui a servi à la construction des anciens édifices lausannois, mais ce grès est très friable. Si elle est extraite à une certaine profondeur dans la masse rocheuse, c’est-à-dire entre cinq et dix mètres, cette roche est même d’assez bonne tenue pour la construction, car elle n’a pas été affectée par les ruissellements d’eau chargée de gaz carbonique qui ont tendance à la rendre friable.
Dans les environs de Lausanne, il n’y a pas actuellement de carrières d’où l’on extrait ce type de grès, sain à l’affleurement. Dans les anciennes carrières, par exemple celle de la grande place de parc au Signal de Sauvabelin, l’exploitation s’est arrêtée il y bien longtemps et la roche est devenue friable suite à son exposition aux agents atmosphériques. Mais il suffirait de décaper le rocher sur quelques mètres et on rencontrerait un matériau de construction en bonne santé.
Pourtant, conclut le spécialiste de l’UNIL, le travail de sape de l’érosion ne manquerait pas de s’attaquer aux édifices construits avec cette molasse. C’est le gros problème à Lausanne – alors qu’à Berne ou Fribourg, la molasse montre une bien meilleure tenue.
Il faudra donc que je m’y fasse, le jeu n’en vaut pas la chandelle, je n’élèverai pas de cathédrale dans le Haut-Jorat.

Jean Prod’hom


Dimanche 24 mai 2009



Les deux filles reviennent du bord du lac avec leur mère chargées de cailloux. elles demandent qu’on leur prépare du ciment-colle pour fixer les différentes parties du corps de leurs personnages. Je me souviens alors du 21 octobre 2007, nous étions de l’autre côté de ce même lac, elle et moi aux Petites-Rives, accroupis tout aux long de la journée dans les cailloux…

– Tu les prendrais si je ne les prendrais pas ?
On avait décidé d’un commun accord de rester sage et économe. Avec le ciment-colle acheté à Granges-Veveyse, on avait fixé le caillou rond ramassé sur la grève qui prolonge la terrasse de l’Hôtel des Cygnes : notre premier cyclope. Elle n’avait pas voulu me le céder, elle l’avait offert au retour à sa mère.
On avait attaqué aussi, assis cette fois, le morceau de molasse de la Montagne du Château qui traînait depuis quelques jours avec des outils dans le coffre de la voiture. On avait gratté, limé. Louise s’était emparée d’un fragment qui s’était détaché du bloc trop friable, elle avait esquissé une espèce de tête, la tête d’un hydrocéphale, comme cela arrive souvent avec les amateurs que nous sommes.
Louise prêtait des secrets aux pierres, elle pensait avec conviction que des êtres s’y cachaient, les habitaient et qu’il suffisait de les dégager. Cela remontait à la visite que nous avions faite ce même automne du Portail peint de la cathédrale de Lausanne : les statues polychromes, les pierres de l’édifice, la molasse, sa présence dans la région, à deux pas de chez nous, mes explications peut-être, tout cela l’avait conduite à se faire une idée de la sculpture qui m’avait ravi et que j’avais peut-être à mon insu induite. Son frère s’était moqué de cette conception et j’avais essayé sans succès de lui démontrer que sa soeur s’approchait peut-être de ce que cherchent à atteindre les sculpteurs.

Aujourd’hui, près du cognassier en fleurs, à côté du billot de bois qui lui sert d’établi, elle sourit lorsque je lui raconte ce qu’elle disait de l’art de sculpter.

Jean Prod’hom

(FP) 8



Ils ont fauché l’herbe hier matin, sorti les pirouettes en fin d’après-midi pour tirer des lignes hésitantes et des marges flottantes. Le soir on a pu apercevoir des pages et des pages plus singulières les unes que les autres entre vergers et colza, elles ressemblaient à des morceaux d’océan, les têtes des pissenlits étincelaient sur les andins comme l’écume sur les crêtes des vagues.
Rien n’y sera écrit. Ce soir avant l’orage ils enrouleront dans la précipitation les lignes, et on tournera la page. (P)

Jean Prod’hom

Dimanche 17 mai 2009

Si je m’étends aujourd’hui à midi dans les combles d’une maison déserte, c’est parce que mon corps n’accepte plus, tout à coup, l’idée d’un temps qui avancerait vers le tout autre ou qui reviendrait vers le même. La raison n’y peut rien, Daniel a beau faucher comme il y a douze mois le pré qui s’étend en contrebas du Chauderonnet, Arthur a beau honorer ses engagements en se rendant à l’école, comme nous le lui avons demandé, pour y préparer les années qui lui permettront de continuer sans nous, nous méritons mieux.
La fenêtre est ouverte, la vie est là, le soleil suit une courbe presque immobile. Je ferme les yeux, il fait frais, je distingue pourtant les taches de lumière qui taquinent la vieille charpente. Immobile, éveillé comme jamais, je m’éprends, creuse une niche loin des arènes. Les cris des moineaux, fous du printemps, tiennent à deux mains l’assiette du jour, la vie est un don.
Plus tard je ferai de même sur une terrasse entre Palézieux et Oron, et puis à l’instant en fouillant dans les dépenses du langage.
Je me prends à aimer à nouveau et me réjouis de toutes ces boucles du temps qui ponctuent nos vies, qui nous éloignent des pentes désespérées sur lesquelles on roule inconscient, sans rien espérer d’autre toutefois que leur divin retour.

Jean Prod’hom