Réduction de l'art

S’affranchir de la morale qui fait si souvent de ceux qui bâtissent des amis des princes, ouvrir les arches aux emmurés de Lascaux aux crustacés, aux centaures, aux vertébrés, à ceux d’avant et à ceux d’après, aux domestiqués, aux chimères, aux sirènes, aux hommes, et révéler leurs secrets.

Viscères et carapaces, cartons et rebuts, débris de la vaisselle du monde, excroissances, tubulures, contenants, rien de ce dont nous sommes faits ne nous sera épargné. Le cheval, l’éléphant, l’autruche, la vache, la grenouille et les autres – en pièces – se dresseront comme au premier jour, c’est-à-dire une deuxième fois : en pièces et sur pied, locataires d’un quasi-monde qui obéit aux lois du nôtre, semblable au nôtre, semblable ou presque : la précarité, la gravitation qui règne sur les graves, le principe d’identité, le travail de l’ombre, les vertus, les dieux, l’existence des tables et des cuvettes, l’attente, la communication, la magie, le tiers exclu, l’incompréhension.

Dans la première mandorle, un éléphant avance tête baissée, bâti de mémoire, la tête dans le sac, bâti de bric, bâti de broc. Le cornac ne cesse de surveiller sa monture, la scène dure une éternité, tous les deux nous tournent le dos.
Dans la seconde Bernardo, il a beau faire face, il a beau nous regarder continûment, jour et nuit, il ne voit rien, pas plus qu’une bête ou une ombre. Bernardo est celui que nous sommes lorsque nous ne sommes rien, Bernardo est un oiseau blessé.
Pris dans ce qu’ils font et ce qu’ils sont, les hommes ignorent ce qu’ils font et ce qu’ils sont. Forclos dans leur mandorle, ils s’offrent à nous, si bien que nous les voyons comme jamais nous ne nous sommes vus. Ils retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et témoignent depuis là-bas de ce que nous sommes ici et que nous ignorons.

Voici le monde et ses échafaudages, le monde qui est et le monde comme il s’est fait, le monde et sa représentation, de ce côté-ci et de ce côté-là, les choses et leur milieu, le voyageur et son ombre, la vache et l’oiseau blessé, l’autruche et le chant du coq à midi.

Les commanditaires, disons-le tout de suite, oeuvrent pour la plupart avec d’autres intentions que celles des commandités, minés par d’autres soucis, engagés dans d’autres labours, pris dans d’autres tourmentes que celles de l’esprit : dans la noble guerre de la concurrence.
Depuis plusieurs siècles, les artistes enchaînés à leur ego n’ont que rarement eu affaire avec les seconds concentrés sur leurs rapines, si bien que les uns et les autres, déliés pour le pire, après avoir choisi leurs sujets et leurs niches par exhaustion, se réfugient avec leurs emplettes, les artistes dans leur quartier, les commerciaux dans le leur.
Faire se rencontrer ceux qui s’excluent trop souvent, joindre ce qui se vend avec ce qui n’est que dépense, joindre ce dont la valeur se chiffre avec ce qui est hors de prix, serait-ce donc désormais possible ? Ça l’a toujours été ! ici et là aujourd’hui, autrefois à Sienne, à Pise, à Florence, dans la Toscane des beaux jours, ailleurs.
Les uns, en effet, n’auraient-ils pas tout intérêt à s’en remettre aux autres pour ne pas réduire les oeuvres des premiers à leur chiffre et celles des seconds à un numéro de catalogue ? Les premiers n’auraient-ils pas quelqu’intérêt à abriter les seconds comme le corps qui abrite l’esprit, comme la grotte qui protège l’aurochs, comme le site que l’hôte explore ? Quand aux seconds, en démontant et en remontant le monde qu’ils ont sous les yeux et qu’ils comprennent si mal, n’ont-ils pas la chance de toucher terre à nouveau et l’occasion de faire un peu de lumière. Fuir aussi et enfin ce qui se donne comme art, provocatoirement nul, en tant qu’il réverbère la nullité ambiante et l’entropie culturelle mondialisée (Michel Thévoz, Museums.ch, 3, 2008) ?
Comment bon dieu vivrions-nous dans un monde qui n’abrite pas sa représentation et son sens ?

Pour que le monde nous devienne accessible, il doit s’abymer, c’est la tâche des artistes, des parasites, des hôtes, les nobles hôtes, ceux qui ne demandent rien sinon la couche et le couvert. De leur côté les hommes qui vivent en société se doivent d’abriter ces êtres libres qui ne manqueront pas de leur révéler ce qu’ils sont en soulevant la couette sous laquelle ils se calfeutrent et s’assoupissent.

L’homme livre une image fantasmée de ce qu’il est : fondations de pierres dans des mains de fer, organisation du tonnerre de dieu, activités tous azimuts, chiffres à l’appui, santé par la croissance,… Démonter d’abord, s’installer ensuite dans ses meubles, remonter enfin des éléments de la bâtisse : les montagnes sont moins raides, moins coupantes, moins cassantes, moins solides les fondations, souples et de plumes. L’organisation du tonnerre de dieu est un bricolage d’artisans habiles.
Être d’habiles artisans, échafauder pas à pas – sans feindre un instant l’improvisation – une représentation de ce dans quoi l’homme est et qu’il ne veut ou ne peut voir, hypnotisé qu’il est par l’image délirante de ce que doit être le monde et ses actions dans le monde.

Le commanditaire accueillera le loup dans la bergerie pour que coexistent dans une seule représentation ce que les commanditaires croient voir et ce qu’ils sont incapables d’observer, Au sérieux des images lisses, solides, fantasmées répondent les échafaudages de l’édifice, la légèreté des fondations, la précarité des équilibres.

Seule une confiance aveugle du commanditaire envers le commandité peut lui amener cette plus-value spirituelle dont il a besoin pour se mettre en mouvement et disposer d’un avenir. C’est à la gloire du commanditaire que d’accepter auprès de lui, sans contrepartie, celui qui abyme le monde. Ensemble les commanditaires et les commandités, le roi et le bouffon, l’organisme et le parasite, l’hôte et son hôte, ensemble mais sans concertation, sans négociation. Les commandités n’ont pas à justifier leurs propres actes ni à illustrer et défendre les bonnes intentions des princes.

On aperçoit dans une mandorle la représentation en pièces et sur pied d’un aurochs, un mot aussi, à peine lisible, quelque chose comme un aphorisme calligraphié sur un mur délabré d’une maison à l’abandon : Qui n’a pas vu double n’a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux !
Ni les uns ni les autres n’auront le dernier mot.

Jean Prod’hom

Tout dire



C’est ce à quoi rêve celui qui s’y essaie. Mais écrire suppose de celui qui s’y aventure qu’il renonce à vouloir tout dire dès le premier mot. Son rêve ne s’éteint pas pour autant, bien au contraire, il lui faut désormais creuser dans le peu qu’il énonce les avenues de ce qu’il ne saurait dire.

Chaque mot ménage son silence et l’écriture, quelle que soit son apparence, va cahin-caha, de mot en mot, comme l’enfant qui saute sur les rochers du môle. Un invisible chemin de crête se dessine. Pour tout dire, celui qui s’y essaie n’écrit ni tout ni rien, mais un rien à bonne distance du tout et du rien. Il jette, bien loin devant, le secret espoir de tout dire.

Celui qui écrit est habité par une indéfectible confiance proche de l’innocence, l’innocence du funambule qui a pris la mesure du vide dont il est le laborieux artisan, celle de l’enfant aussi : il traverse à cloche-pied la marelle qui fait tenir ensemble l’aube et le crépuscule.

J’ai reçu l’autre jour le texte d’un tout jeune garçon. Avec une confiance et une tranquillité inouïes pour un enfant de son âge, il jette à gauche et à droite de son récit quelques leurres sur lesquels il ne reviendra pas, il n’en dit rien sinon qu’ils sont là. Ces leurres creusent d’immenses tranchées qui agrandissent démesurément le monde que son récit fonde et qui lestent les événements que celui-ci traverse.
Je lui ai demandé s’il en savait quelque chose. Il m’a avoué, un sourire dans les yeux, je crois mais je ne m’en souviens plus exactement, qu’il n’en savait rien, lui non plus.

Jean Prod’hom

Pierre Bergounioux… et puis un rêve

Nous nous sommes retrouvés au collège une petite dizaine, samedi matin à 10 heures, pour la seconde séance d’information autour de Maîtrise de français et sa grammaire – enseignée quelque temps encore dans le canton de Vaud. Moins tendu que lors de la séance de mercredi passé, j’ai su lever l’essentiel de ce que j’avais projeté. Moins de précipitation donc, moins d’agitation, de confusion…
Il faut dire que pour introduire mon propos j’avais trouvé un allié de poids en la personne de Pierre Bergounioux. Son Ouvrir la grammaire (Nathan, Paris 2002) est une petite merveille dont les avant-propos. introduction, préambule,… méritent le détour.

Ce court traité postule simplement que le lecteur, comme tout homme, en possède la maîtrise pratique. Il voudrait rattacher une discipline perçue comme tristement scolaire à son principe même, à la vie et à sa dimension proprement humaine, celle de son sens. Il n’établit rien que le lecteur (jeune ou moins jeune) ne sache déjà, mais d’un savoir qui fréquemment s’ignore et que les pages suivantes ne font que porter à jour.

Avant-propos

Nous sommes doubles, faits d’un corps et d’un esprit. Le premier est matériel, prisonnier d’une heure – le présent – et d’un lieu (ici, maintenant). Le second, quoique immatériel, n’est est pas moins très réel, puissant et libre. Il peut se transporter ailleurs, revenir dans le passé ou se porter dans l’avenir, imaginer ce qui n’est pas. Tel est le privilège de la pensée. Nous ne sommes pas seuls au monde… Pour faire connaître ce que nous sommes aux autres et pour savoir ce qu’ils pensent, nous nous parlons.

Introduction

En français, huit espèces de mots suffisent à tout dire…
Les deux espèces majeures sont le nom et le verbe parce qu’elles se rapportent aux deux dimensions de notre expérience : l’ESPACE et le TEMPS, qui composent le MONDE.

Morphologie

La parole est, avec le rire, le propre de l’homme. Elle est au coeur de toutes les activités. Elle constitue la principale ressource de nombreuses professions (enseignant. interprète, avocat, psychologue, parlementaire…). Elle peut être tarifée (téléphone). Elle a un PRIX – en temps, en argent, en fatigue – que l’on cherche à réduire. Minimiser le coût linguistique, telle est l’utilité du pronom …

Le pronom

Et puis j’ai avancé de deux ou trois pas dans le rêve que j’ai fait à la suite de la séance de mercredi passé. Tout d’abord nous nous sommes retrouvés dans la nouvelle bibliothèque, assis ensuite sur de vraies chaises, au profil de violons rouge griotte, face enfin à de vraies tables.
Ce n’est pas tout : on se retrouvera qui voudra le premier samedi matin du mois d’avril, on ouvrira la salle d’informatique, on ouvrira la salle attenante à la bibliothèque, la classe 11,…
Si l’on nous y autorise !

Jean Prod’hom

Éclaircies



De l’opacité chronique qui règne dans les relations entre l’école et ses usagers surgissent parfois des éclaircies qui annoncent des jours meilleurs.
Ainsi hier matin à l’aube, je lis un mail signé par les parents d’un élève – envoyé à 00:44:00 GMT, tous les détails comptent lorsqu’on a besoin de réconfort ! – qui m’ont fait le plaisir d’accepter la veille au soir mon invitation à une séance d’information autour de la grammaire et de son enseignement aujourd’hui dans le canton de Vaud, une séance promise il y a quelques semaines déjà à l’occasion d’une réunion de parents.
Ils me remercient en faisant preuve de la gentillesse et de la bienveillance qui concourent si souvent à atténuer les peines et les remords de l’orateur, engendrés par le souvenir de ses imprécisions, de ses précipitations, de ses omissions – il faut s’y faire, les choses sont irréparables.
Au terme de leur message je lis : Votre proposition d’organiser d’autres soirées à thème trouve notre entière adhésion. Cette question du but de l’enseignement, en lien avec la quantification du travail scolaire, nous semblerait un sujet intéressant à débattre…
Je me prends à rêver…
Ce serait un soir de printemps, le mercredi 22 avril ou un matin, le samedi 24 avril, on nous aurait mis à disposition la bibliothèque du collège – qui s’appellerait Chez Nono – on s’assoirait autour d’une vraie table, avec de vraies chaises et on dirait la variété de nos attentes, l’irréductible, le possible, l’impossible, le nécessaire, le souhaitable… On prendrait avant de se quitter un apéritif, il ferait grand beau, les enfants joueraient dans la cour, etc.

Jean Prod’hom

Tu quoque, mi fili

Le père fait entendre au fils ce qu’il est incapable de lui dire et que le fils est dans l’incapacité de comprendre : tu n’es pas seul, et nous sommes deux. Il lui fait entendre ce que celui-ci ne comprendra que plus tard, lorsque il sera mis en demeure de le faire entendre à celui dont il sera le père.
C’est en donnant naissance lui-même à son propre fils que le père ne devient véritablement le fils de son propre père. C’est dire que le père est toujours un peu le fils de son fils, et le fils toujours un peu, mais à son insu, le père de son père.
En devenant celui qui est venu avant, l’homme comprend enfin ce que c’est que de venir après.
La naissance du fils oblige le père à occuper la place que son propre père n’a jamais cessé de lui faire entendre, la place de celui qui vient après, la place seconde qui est aussi celle du premier venu.

Jean Prod’hom

Dégel

DIMANCHE – Nous descendons Arthur et moi sur la route de la Moille Cherry recouverte d’une épaisse couche de neige à laquelle personne ne touchera plus, c’est le lendemain de la fin du monde. Elle déborde sans compter sur les talus, les champs et remonte bien au-delà de l’horizon. Nous sommes les premiers – les derniers ? Il neige encore, pas un bruit sinon le ronronnement du moteur que la réalité – ou ce qui en tient lieu – blanche, indécise, transparente absorbe, et quelques mots qui nous échappent, aucune trace.
Pas d’âme à Corcelles sinon celle du réverbère. A Mézières guère plus, une cabine téléphonique porte ouverte d’où le vide s’échappe goutte à goutte, il n’y a plus personne à atteindre, un abri de bus pâle éclairé par des néons poussifs, il n’y a plus personne à rejoindre. L’église entre chien et loup n’ouvrira pas ses portes aux fidèles. Seul vivant parmi les morts un radar, yeux fermés, qui guette la rectiligne qui mène à Ferlens. Quelques voitures roulent au ralenti dans le paysage, d’autres rescapés, égarés comme nous. Je dois parer au plus pressé, le vertige me guette, un vertige qui fait mine de se retirer un bref instant pour mieux s’installer et me précipiter dans un puits sans fond creusé par une nuée d’éphémères qui viennent fondre sans compter sur le pare-brise.
Devant la salle de gymnastique d’Oron, des enfants gris et leurs parents, gris aussi, SDF ou survivants.

LUNDI – Les jours s’allongent au Riau si bien que la lumière, lorsque je quitte la maison pour conduire les enfants à l’arrêt de bus de la Moille Cherry, a colonisé tout le quartier, de la Montagne du Château à la colline de Vucherens. La neige et le froid n’ont rien cédé pourtant, ils insistent dans les champs, aidés par la bise qui a effacé pendant la nuit les traces des rares chevreuils, des lièvres, du renard qui se sont risqués pendant la nuit aux alentours des habitations.
Le suaire, qui a doublé pendant la nuit, fait oublier ce matin les tentatives que le soleil a lancées mollement la veille pour réconforter les hommes dont les humeurs ont été affectées par les excès de janvier. Tout est à recommencer. Ce matin j’ai retrouvé le silence lourd et assourdissant de ce qui est mort.

MARDI
– Pourtant, au pied des haies et aux lisières des bois, là où se réfugie la nuée des moineaux, réside la terre, en surgira bientôt le printemps. Ce n’est pourtant pas encore le dégel, tout au plus sa promesse. La terre rappelle qu’elle n’a pas perdu la partie, elle résiste au pied des hêtres, des sapins blancs des bouleaux, des frênes, des épicéas, elle guigne mêlée aux épines couleur moutarde, elle pousse les racines vers le haut, des mousses fémissent.
J’aime poser le pied sur ces îles, presser la terre qui s’amollit, je sais alors que la fine couche de terre durcie va céder bientôt, que nous n’aurons plus à brasser la neige. C’est dessous que les choses se préparent, la terre chaude et humide s’alanguit, le coeur de la terre ne s’est pas arrêté de battre.
Les moineaux réchauffés piaillaient à tue-tête, je suis rentré par la lisière du Bois Vuacoz.

Jean Prod’hom

Ballet

Quelques-uns travaillent solitaires ou par deux, quelques-uns bâillent, l’un est à l’évier et se désaltère, un autre a le visage enfoui dans un livre. Et il y a lui là devant moi qui attire toute mon attention. Le buste bien droit il recopie un texte dans son cahier, il tient une plume dans la main droite à laquelle il fait exécuter un mouvement rapide et vif d’allers et retours somme tout assez commun. Ce qui l’est moins c’est le jeu de la main gauche qui tient un effaceur, et celui qu’elles exécutent toutes deux : un ballet constitué de quelques pas seulement et répétés en boucle.
Avec une dextérité qui déjoue les pièges du trafic, la main gauche de l’élève place vivement l’effaceur entre le pouce et l’index de la main droite au moment où celle-ci a laissé la place au nouveau venu en reléguant la plume entre ce même index et l’annulaire pour l’y bloquer momentanément. La main gauche n’en a pas terminé pour autant puisqu’elle approche aussitôt le pouce et l’index du bouchon qui protège l’extrémité de l’effaceur que lui tend alors la main droite qui est à l’instant au four et au moulin.
Celle-ci dirige la pointe de l’instrument sur le papier puis, par un mouvement analogue à celui que le bec de la plume dessinait tout à l’heure sur le papier, retire ce que celui-ci y a laissé.
L’opération terminée, la main gauche replace le bouchon à l’extrémité de l’effaceur, tenu encore un instant par la main droite, avant que celle-ci ne le remette aux bons soins de la main gauche, chacune des mains se retrouvant alors comme au commencement. Le ballet peut recommencer.

Je m’y rendais chaque année deux ou trois fois, le mercredi après-midi, en serrant dans la main droite une pièce de cinq francs. J’avais à traverser le Valentin et l’avenue Vinet. Je n’attendais pas longtemps. Il m’invitait d’un geste vif à m’asseoir après avoir glissé un tiroir sous le coussin de cuir du fauteuil. Il ressemblait à Steve Warson, cheveux roux, en brosse, menton carré, je l’admirais, on ne se parlait guère. Il jetait dans les airs une cape blanche qui retombait au ralenti sur mes épaules. Je regardais alors dans le miroir, pendant une bonne vingtaine de minutes, l’habile danse qu’exécutaient la paire de ciseaux que faisait cliqueter en continu le prestidigitateur au-dessus de ma tête et le peigne qui virevoltait d’une main à l’autre.

Ecrire, effacer, danser, couper, coiffer, virevolter, c’est tout un.

Jean Prod’hom

VII

En repassant ce matin le seuil du café, j’ai le sentiment de revenir sur le lieu du crime. Je pense à cette petite fille dont j’ai écrasé les doigts il y a une semaine en refermant la porte d’entrée. Pourvu qu’elle n’aboie pas !

Jean Prod’hom

Histoire de l'art 6

Mode Depesche, la compagnie Elca, Sleek magazine, fanzine Sonntagsfreuden, Local Studies,… on ne saurait terminer avec Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset sans évoquer les entreprises avec lequelles ils travaillent, sans mentionner les commanditaires auxquels ils sont liés pour le meilleur. Des commanditaires, disons-le tout de suite, qui oeuvrent pour la plupart avec d’autres intentions que celles des commandités, minés par d’autres soucis, engagés dans d’autres labours, pris dans d’autres tourmentes que celles de l’esprit : dans la noble guerre de la concurrence.
Depuis plusieurs siècles, les artistes enchaînés à leur ego n’ont que rarement eu affaire avec les seconds concentrés sur leurs rapines, si bien que les uns et les autres, déliés pour le pire, après avoir choisi leurs sujets et leurs niches par exhaustion, se réfugient avec leurs emplettes, les artistes dans leur quartier, les commerciaux dans le leur.
Faire se rencontrer ceux qui s’excluent trop souvent, joindre ce qui se vend avec ce qui n’est que dépense, joindre ce dont la valeur se chiffre avec ce qui est hors de prix, serait-ce donc désormais possible ? Ça l’a toujours été ! ici et là aujourd’hui, autrefois à Sienne, à Pise, à Florence, dans la Toscane des beaux jours, ailleurs.
Les uns, en effet, n’auraient-ils pas tout intérêt à s’en remettre aux autres pour ne pas réduire les oeuvres des premiers à leur chiffre et celles des seconds à un numéro de catalogue ? Les premiers n’auraient-ils pas quelqu’intérêt à abriter les seconds comme le corps qui abrite l’esprit, comme la grotte qui protège l’aurochs, comme le site que l’hôte explore ? Quand aux seconds, en démontant et en remontant le monde qu’ils ont sous les yeux et qu’ils comprennent si mal, n’ont-ils pas la chance de toucher terre à nouveau et l’occasion de faire un peu de lumière. Fuir aussi et enfin ce qui se donne comme art, provocatoirement nul, en tant qu’il réverbère la nullité ambiante et l’entropie culturelle mondialisée (Michel Thévoz, Museums.ch, 3, 2008) ?
Comment bon dieu vivrions-nous dans un monde qui n’abrite pas sa représentation et son sens ?

Pour que le monde nous devienne accessible, il doit s’abymer, c’est la tâche de ses hôtes. Et Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset sont de cette espèce, de nobles hôtes qui ne demandent rien sinon la couche et le couvert. De leur côté les entreprises qui veulent fructifier se doivent d’abriter ces êtres libres qui ne manqueront pas de leur révéler ce qu’elles sont en soulevant la couette sous laquelle elles se calfeutrent et s’assoupissent.

La contribution de Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset au Rapport annuel 2007 d’ELCA – une société informatique de services – applique à la lettre ce programme. Lorsque cette société leur ouvre les portes, c’est avec une image fantasmée de l’entreprise qu’ils ont affaire : fondations de pierres dans des mains de fer, organisation du tonnerre de dieu, activités tous azimuts, chiffres à l’appui, santé par la croissance,… Ils démontent d’abord, s’installent ensuite dans leurs meubles, remontent enfin des éléments de la bâtisse : les montagnes sont moins raides, moins coupantes, moins cassantes, moins solides les fondations, souples et de plumes. L’organisation du tonnerre de dieu est un bricolage d’artisans habiles.
Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset sont eux aussi d’habiles artisans, ils échafaudent pas à pas – sans feindre un instant l’improvisation – une représentation de ce que ni les entrepreneurs ni leurs clients ne veulent ou peuvent voir, hypnotisés qu’ils sont par l’image délirante de ce que doit être le monde et leurs actions dans le monde.
C’est dire que le commanditaire accueille le loup dans la bergerie. Coexistent désormais dans une seule représentation ce que les commanditaires croient voir et ce qu’ils sont incapables d’observer, Au sérieux des images lisses, solides, fantasmées répondent les échafaudages de l’édifice, la légèreté des fondations, la précarité des équilibres.

Seule une confiance aveugle du commanditaire envers le commandité peut lui amener cette plus-value spirituelle dont il a besoin pour se mettre en mouvement et disposer d’un avenir. C’est à la gloire du commanditaire que d’accepter auprès de lui, sans contrepartie, celui qui abyme le monde. Ensemble les commanditaires et les commandités, le roi et le bouffon, l’organisme et le parasite, l’hôte et son hôte, ensemble mais sans concertation, sans négociation. Les commandités n’ont pas à justifier leurs propres actes ni à illustrer et défendre les bonnes intentions des princes.

On aperçoit dans une mandorle la représentation en pièces et sur pied d’un aurochs, un mot aussi, à peine lisible, quelque chose comme un aphorisme calligraphié sur un mur délabré d’une maison à l’abandon : Qui n’a pas vu double n’a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux !
Ni les uns ni les autres n’auront le dernier mot.

Jean Prod’hom

Histoire de l'art 5

Affranchis de la morale qui fait si souvent de ceux qui bâtissent des amis des princes, Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset ont ouvert leurs arches aux emmurés de Lascaux aux crustacés, aux centaures, aux vertébrés, à ceux d’avant et à ceux d’après, aux domestiqués, aux chimères, aux sirènes, aux hommes, et révélé leurs secrets.
Leur bestiaire dérange d’abord, viscères et carapaces, cartons et rebuts, débris de la vaisselle du monde, excroissances, tubulures, contenants, rien de ce dont nous sommes faits ne nous est épargné. Puis le cheval, l’éléphant, l’autruche, la vache, la grenouille et les autres – en pièces – se dressent comme au premier jour, c’est-à-dire une deuxième fois : en pièces et sur pied, locataires d’un quasi-monde qui obéit aux lois du nôtre, semblable au nôtre, semblable ou presque : la précarité, la gravitation qui règne sur les graves, le principe d’identité, le travail de l’ombre, les vertus, les dieux, l’existence des tables et des cuvettes, l’attente, la communication, la magie, le tiers exclu, l’incompréhension.

Un éléphant avance tête baissée, bâti de mémoire, la tête dans le sac, bâti de bric, bâti de broc. Le cornac ne cesse de surveiller sa monture, la scène dure, tous les deux nous tournent le dos.
Bernardo de son côté a beau faire face, il a beau nous regarder continûment, jour et nuit, il ne voit rien, pas plus qu’une bête ou une ombre. Bernardo est celui que nous sommes lorsque nous ne sommes rien, Bernardo est un oiseau blessé.
Le cornac et sa monture, le cavalier et la sienne, Bill & Co, Jeannette et Igor, tous les autres, pris dans ce qu’ils font et ce qu’ils sont, ignorent ce qu’ils font et ce qu’ils sont comme nous ignorons ce que nous sommes et ce que nous faisons. Forclos dans leur mandorle, ils s’offrent à nous, si bien que nous les voyons comme jamais nous ne nous sommes vus. Ils retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et témoignent depuis là-bas de ce que nous sommes ici et que nous ignorons.

Voici le monde et ses échafaudages, le monde qui est et le monde comme il s’est fait, le monde et sa représentation, de ce côté-ci et de ce côté-là, les choses et leur milieu, le voyageur et son ombre, Romain et le cornac, Geoffrey et Bernardo, la vache et l’oiseau blessé, l’autruche et le chant du coq à midi.

Jean Prod’hom

Dimanche 25 janvier 2009

Il veut le plus gros morceau le grand à Edgar, être le dernier couché, il veut de l’argent, il veut ce que les autres ont, il ne s’étonne pas du fait que l’autre manque de tout, et lorsqu’on lui propose d’en tirer les conséquences, de quitter la maison et de se rendre dans le monde pour raffler la mise ou faire les 400 coups, il tremble : il y a trop de choses qu’il ne connaît pas.
– Je veux rester avec vous, qu’il dit, nous grossirons ensemble et nous absorberons tout, gardez-moi ! on remplira nos armoires et nos buffets, les livres de souvenirs. C’est seulement lorsqu’il n’y aura plus rien à craindre hors nos murs, que tout sera dans nos meubles, que je vous quitterai et rejoindrai le monde, un monde vide et sans danger.

Jean Prod’hom

Histoire de l'art 4

Il fallait faire voir à nouveau les aurochs, les chevaux, les licornes et les cerfs, relégués deux fois dans la nuit de Lascaux par des hommes devenus aveugles. C’est à cette tâche que se sont attelés Geoffrey Cottenceau et Romain Rousset.

Enfant, je croyais que l’édification de la cathédrale de Lausanne n’était pas achevée et que le maître d’oeuvre des travaux en cours était un certain Monsieur Belet. Je l’ai cru jusqu’à ce qu’on m’apprenne que le nom de Belet, écrit en lettres jaunes et capitales sur de larges pancartes bleues fixées à des tubulures d’argent, désignait en réalité une entreprise d’échafaudages sur lesquels des tailleurs de pierres sciaient des blocs de molasse frais pour les substituer aux blocs de molasse mités. Les travaux ont duré plus de 20 ans. Je sais aujourd’hui que l’enfant que j’étais avait vu juste : nos cathédrales sont vivantes.

Pour exciter l’étonnement, il faut enlever les échafaudages lorsque la maison est construite conseillait Nietzsche en 1878 à ceux qui bâtissent (Le Voyageur et son ombre, §335). Il poursuit :
Le parfait est censé ne s’être pas fait. – Nous sommes habitués, en face de toute chose parfaite, à ne pas poser le problème de sa formation : mais à jouir du présent, comme s’il avait surgi du sol par un coup de magie. Vraisemblablement, nous sommes là encore sous l’influence d’un antique sentiment mythologique. Nous subissons presque encore la même impression (par exemple devant un temple grec comme celui de Paestum) que si un beau matin, un dieu avait, en se jouant, bâti sa demeure de ces blocs énormes : ou plutôt, que si une âme avait soudain pénétré par enchantement dans une pierre et voulait maintenant parler par son entreprise. L’artiste sait que son oeuvre n’aura son plein effet que si elle éveille la croyance à une improvisation, à une miraculeuse soudaineté de production, et ainsi l’aide volontiers à cette illusion et introduit dans l’art ces éléments d’inquétude enthousiaste, de désordre aux tâtonnements d’aveugle, de rêve qui cesse au commencement de la création, comme un moyen de tromper, pour disposer l’âme du spectateur ou de l’auditeur en sorte qu’elle croie au jaillissement soudain du parfait. La science de l’art doit, comme il s’entend de soi, contredire de la façon la plus expresse cette illusion, et démontrer les conclusions erronées et les mauvaises habitudes de l’intelligence, grâce auxquelles elle tombe dans les filets de l’artiste (Humain trop humain, §145).

A l’époque de la peinture pariétale, balayait-on tous les soirs à 17 heures les sols peu pratiques de Lascaux ? Ravalait-on tous les dix ans ses murs ? Lascaux est un chantier sans fin comme le monde une création continuée. On n’aurait jamais dû fermer Lascaux !

Nietzsche ajoute :
En outre : tout ce qui est fini, parfait excite l’étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécié. Or personne ne peut voir dans l’oeuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi. L’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; il s’impose tyranniquement comme une perfection actuelle. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non les hommes de sciences. En réalité cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison (Humain trop humain, §162).

Nietzsche ouvre, avec d’autres, une autre époque de l’art.

Jean Prod’hom

Abelcet ère

Anatoxal bibag chophytol
drossadin endoxan florinef
glucosum havrix isoket

josacine kendural lupidon
menjugate nebivolol octagam
poliorix quiétiline rabipur

sérocytol tryptizol unilarm
vivotif wellvone xylonor
zymafluor zymafluor zymafluor

Jean Prod’hom

Bilan

Sans le trait assuré des ornières, sans les lisières dont je me suis servi comme d’une main courante, sans l’éclat des cloches qui rameutent au loin les fidèles, le cri du coq, sans les tessons qui battent la mesure, sans les morceaux d’herbe et de blé qui habillent la terre, l’odeur du bois qui brûle, sans la grange aux portes entrouvertes, sans les regrets qui exaucent, serais-je demeuré vivant ?
Je tremble toutefois de ne jamais parvenir au repos, de ne me satisfaire ni du soleil ni de l’ombre, de ne pouvoir retenir le fugace, je tremble lorsque le chemin disparaît derrière la crête, je tremble de rien, je tremble de tout, je suis sur la bonne voie, sur un chemin qui n’a ni commencement ni fin.

Jean Prod’hom

Dimanche 18 janvier 2009

Le soleil qui se cache depuis une petite éternité se serait-il imposé que je ne l’aurais pas remarqué.
Depuis quelques jours en effet pèse sur ma tête un couvercle dont je suis incapable d’alléger la pression. J’ai beau faire, mais j’ai tant à faire que le tas imaginé des choses à faire ne se réduit pas : j’enchaîne donc les tâches. Mais avant même d’en terminer avec celle qui m’occupe – sans même lever les yeux – j’en aperçois des légions qui viennent de partout, qui attendent et s’impatientent aux quatre coins de mes journées. Je suis à la presse, je ne vois pas le bout, tout reste à faire. Je désespère gouverné par le sentiment que je ne parviendrai pas à prendre l’altitude nécessaire et accéder à la paix qui nous échoit lorsque les choses pour lesquelles on s’est engagé ne sont plus à faire. Incapable de prendre une sage décision, je m’obstine avec la certitude sacrilège que je vais réussir là où Sisyphe a échoué.
Je sais pourtant qu’un rien pourrait réorienter mes efforts et faire revenir le soleil. Je sais également qu’il n’y a qu’une différence minime entre l’homme botté de plomb coiffé d’un couvercle et l’homme à la tête nue qui surfe sur une assiette. Je m’interdis pourtant ce second sacrilège qui consisterait à forcer le passage de l’un à l’autre.
Je travaille donc, mets à jour ce qui encombre mon bureau. Honnête je ne glisse rien sous le tapis. Il me faut simplement patienter, quelques jours encore – jusqu’au printemps ? Je profite de tous les moments qui m’éloignent un instant de ce petit calvaire ordinaire pour respirer, faire du feu dans le poêle, remplir la machine à laver la vaisselle, préparer une salade, rouler jusqu’au Mont, écrire ces notes, jouer avec les enfants, regarder les actualités, dormir…
Je soupire et sourit, mine de rien j’ai abattu un gros travail, il est 21 heures 30 et je vais me coucher. Pour être en forme demain matin lorsque je rejoindrai l’atelier de Sisyphe.

Jean Prod’hom

Histoire de l'art 3



A qui s’adresse l’homme lorsque il lève les paupières ? Je n’aperçois aucun mouvement sur ses lèvres et pourtant, je le sais et je m’en souviens, il n’est pas seul.
Personne n’a décrit à ma connaissance la nature étrange du discours que les hommes tiennent à l’aube. La nature de ce discours ne s’y prête pas, il s’interrompt et part en fumée à l’instant même où l’on tente de le passer au feu du langage, sa teneur demeure insaisissables, en deça de toute articulation linguistique. Situer sa source et sa destination est au-delà de notre raison puisque l’une et l’autre, séparées par trois fois rien – à peine une césure, moins qu’un respiration – se confondent.

Chaque matin au réveil, avant de rejoindre la communauté de ceux qui parlent, nous nous arrachons au gouffre insensé de l’immédiat pour assurer notre survie en installant dans et par un rituel fruste la matrice essentielle de nos échanges prochains. Je ne sais rien des origines de ce qui se présente comme une double voix, à peine perceptible, je la sais aux sources de ma représentation du monde.

A l’aube, l’un souffle – dedans ou dehors je ne le sais – quelque chose comme une bouffée de sens. Avant même que celle-ci ne se dépose ou se mêle à ce qui l’entoure, l’autre qui m’habite lance une seconde bouffée. Toutes deux ne tardent pas à s’enchevêtrer pour laisser place à une troisième. Les bouffées se succèdent à une cadence qui surprend. C’est ainsi que l’on s’installe aux lisières du jour.

Le sens prend au commencement l’allure du delta du Pô, mille voies d’eau issues d’une même source pour la naissance d’un lac immobile. Le monde surgit là, à peine monde, visage peut-être, creusé par le chant d’une double voix. Survient l’autre, né comme moi dans un delta, tout s’arrête, les cloches sonnent, c’est la fin des laudes, les rôles sont répartis, on distribue les tours et les gains. Nous entrons dans le temps partagé du monde, chacun son tour, toi puis moi.

Comment saisir le monde qui se lève sans lever les paupières avant lui et souffler les braises de la nuit ? Demain à l’aurore, à nouveau l’un et l’autre, rappelé par le chant du coq au milieu du chemin, ils peindront les aurochs, les chevaux, les licornes et les cerfs qui ont fui Lascaux.

Jean Prod’hom

Catéchisme au collège Archimède



Nous rappellerons chaque jour à nos élèves que la loi du moindre effort est une loi sacrée dont l’application obligée conduit chacun d’entre nous à l’allègement de son fardeau ou à l’augmentation de ses peines. Rien ne se fera sans elle ni sur les pentes du mal ni sur celles du bien, foi de charbonnier.

Tu ne cesseras pas de chercher des raccourcis pour rapprocher les fins, des martingales pour faire fortune, des remèdes pour abréger les souffrances. Tu étudieras pour éviter de devoir répéter l’ensemble des expériences de l’humanité et pour pointer présent au bout du temps. Tu iras à l’école pour quitter ta famille en un temps raisonnable. Peut-être n’aimeras-tu qu’une femme ? Tu obéiras servilement, comme tout le monde, à la loi du moindre effort.
Mais tu apprendras la contrepartie de cette loi : son application aveugle et immédiate mène aux enfers, celui qui cède à ses séductions sans honorer les conditions de son exercice est condamné aux travaux forcés, Sisyphe ou charbonnier. En souhaitant trop vite n’avoir rien à faire, tu te retrouveras au premier rang le matin à transporter le charbon ; le soir, noir de suie, tu marcheras seul et fourbu dans l’air glacial de l’hiver. Tu prendras conscience alors que son application heureuse nécessite des efforts immenses. Cette loi n’équivaut pas à l’abandon de l’effort, mais à son culte.
En définitive tu veilleras à ne pas perdre de vue une ou deux choses que tes parents t’ont chargé de remettre à tes enfants : quelques sous, de l’amour et des lumières.
Regarde l’homme de pierre dans la cour, c’est l’inventeur du levier, oisif aujourd’hui, il a su, grosse tête et corps chétif, déplacer des montagnes.

Jean Prod’hom

Kezaco



Les notes, celles qui précèdent et celles qui suivent, sont rédigées du côté de Corcelles-le-Jorat. Elles constituent un contrepoint à ce que je crois distinguer, vois, entends, à la maison ou ailleurs, au café, dans les cours d’école, en classe ou sur le blog que les élèves de la classe 11 tiennent quotidiennement. Si j’ai décidé de placer là ces réflexions, des réflexions tièdes, rédigées dans l’immédiat après-coup, c’est avec une triple intention, celle d’abord de fournir quelques images de l’autre scène, toute proche, mais un peu différente de celle dans laquelle les institutions – famille, école,… – plongent nos enfants et que nous avons tous connue un jour. Dans l’intention aussi de rompre une solitude et de proposer à ceux qui s’y intéressent, enseignants, amis ou parents, les traces sans queue ni tête d’une vie et d’un métier, dont nous aurions tort de nous plaindre mais qui sont, comme l’a dit un observateur attentif des transferts, tout simplement impossibles. Avec le secret espoir enfin de tracer quelque chose comme un chemin de crête.

Jean Prod’hom

V

J’avais tout juste deux ans et déjà il alignait respectueusement les nombreux livres de la bibliothèque familiale en direction de la Bibliothèque nationale ; à peine une année plus tard il dévorait tout Jules Verne. J’avais cinq ans et il relisait de Journal de Kafka qu’un ami de sa mère lui avait offert, j’étais précoce. Quand on lui a offert la correspondance de Flaubert, je n’avais pas encore fêté mon huitième anniversaire et je lisais en fin d’après-midi sur la moquette du salon. Il en avait quinze, seize peut-être, alors que je rêvais avec Sylvain et Sylvette au fond du jardin, j’aimais le courage du premier et la bienveillance de la seconde. Il en avait trente bon poids tandis que je m’endormais en compagnie de Oui-Oui.
Nous nous sommes croisés par une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert…

Jean Prod’hom