A deux pas

Coppoz – Longeraies – Bois de Vernand Dessus – Romanel – La Pétause – Bois de Vernand Dessous – Le Taulard – La Mèbre – Timonet – Bois de la Chasse – La Petite Chamberonne – La Chamberonne – La Sorge – Villars-Sainte-Croix – Jotenel – Fara – Trembley – Sency – Lovataire – Refuge de Vufflens-la-Ville.

La Venoge – Vimoulin – Vufflens-la Ville-Gare – Cossonay-Gare – La Sarraz – Moulin Bornu – Le Nozon – Saint-Loup – La Vaux – La Chaney – Grands-Champs – Croy – Sainte-Anne – Romainmôtier – Champbaillard.

Vaulion – Corne-au-Loup – Cul-du-Nozon – Bois de Hamelet – La Bréguette – Les Maisons Doubles – Pétra Félix – Communal du Pont – L’Aouille – Le Pont.

Jean Prod’hom

Croy – Romainmôtier

Il a le sourire aux lèvres et les mains dans les poches, il observe un peu raide les enfants qui se baignent dans la grande fontaine tirée de la carrière du Grand Chanay. Il s’appelle Jasmin, Jasmin Roy, mais il précise d’emblée qu’il est un Roy de Premier sans royaume.
Quelques pas ont conduit Jasmin de Premier à Croy en passant par Romainmôtier, et le voici là depuis plus d’un demi-siècle, employé agricole, syndic quelques paires d’années, retraité aujourd’hui. Il a 82 ans et sait presque tout de l’eau, sauvage et apprivoisée.
On n’utilise plus les lavoirs en contrebas. Le progrès est monté au milieu du siècle passé d’Orbe et d’Echallens. On a descendu pourtant quelques années encore le linge au bord du Nozon pour rincer ce qu’on avait lavé dans ces tambours qui ont changé nos vie. Et puis on est descendu une dernière fois aux lavoirs en 1955, pour laver les sacs de jute avec lesquels on avait charrié les patates jusqu’à Cossonay et les boyaux du cochon que chaque famille élevait.
Il est cinq heures, l’orage menace, Il fait un cagnard du diable, une vingtaine d’enfants se baignent comme il y a cinquante ans, rien n’a changé sur la place. Deux bassins, le petit de 1796, le grand de 1828.

Croy n’avait que des auges en bois, mais à la fin du XVIIIème siècle et au début du suivant plusieurs communes commandent des bassins en pierre de roc conçus à Vaulion par une nouvelle génération de carriers, les Michot, les Bignens, les Reymond de Nidau et les Magnenat : à Eclépens, à Romainmôtier, La Sarraz, Juriens… Croy suit le mouvement et se dote de fontaines, et nous y voilà, et on s’y baigne.
Jasmin raconte alors l’histoire des fontaines de Croy qu’il tient de Paul Bonard, un ami à lui, qui a écrit un beau livre : Fontaines des campagnes vaudoises.

Quand les habitants de Croy virent passer, en novembre 1795, le bassin que Marc Antoine Bignens allait livrer à Eclépens, ils envoyèrent, cinq jours plus tard, le boursier et le conseiller Cavat à Vaulion, pour « discuter l’achat d’un bassin en pierre ». Mais c’est avec Jean-François Michot qu’ils traitèrent, et, l’année suivante, « douze hommes et seize bêtes » s’en allèrent la chercher au-dessus de Vaulion. On le plaça au bas du village.
En 1828, on amena du Grand Chanay le beau bassin, dont un angle se brisa à la sortie de la carrière. On le répara tant bien que mal, avec ciment et crampons de fer, puis on l’amena avec les plus grandes précautions sur des rouleaux au village, où il fut placé à côté de celui de 1796. Ils n’ont plus été séparés depuis lors.

On laisse Jasmin derrière nous avant que l’orage nous surprenne. C’est fait à quelques pas du porche de l’abbatiale de Romainmôtier. On se précipite dans le refuge, on s’assoit sur les murets de pierre. Les éclairs tracent d’incompréhensibles lettres dans le ciel et le sol tremble, c’est un dallage de pierres couleur de paille, elles brillent, chacune d’elle comme une fontaine.

Jean Prod’hom

Transversale

Je me réjouissais hier de filer à pied plein ouest, comme Thomas Platter il y a 500 ans plein nord par le Grimsel en direction de Munich, je me réjouissais de traverser cet après-midi le Bois de Vernand, la Mèbre, la Petite Chamberonne, la Grande et rejoindre la Venoge, insouciant comme lui – de la belle insouciance s’entend – , attentif aux dangers, autant les dangers qui jouent le jeu que ceux qui baissent les yeux, les dangers retords, plus souterrains aujourd’hui peut-être qu’autrefois ; attentifs aux brigands prêts à perdre leur vie et la nôtre pour obtenir ce qui n’existe pas ou qui ne vaut rien ; attentif à la peste, celle qui ronge et affaiblit nos représentations ; à nos guerres de religion, guerres des haies et des haines ordinaires.

J’y suis bientôt ravi dans une durée qui s’étire d’aise dans tous les sens, avec des bacchants et des béjaunes stupéfaits qui n’imaginaient pas que le monde puisse être monde. Ils comprennent mieux ce que marcher veut dire et sauront désormais qu’il est simple d’aller de l’avant, vent arrière ou vent debout.
Resté en arrière, l’un des béjaunes lève la tête et s’étonne : un gros porteur raye le bleu du ciel qui mène aux Maldives.

Après avoir passé huit à neuf semaines à attendre nos compagnons, nous partîmes pour la Misnie. Quel grand voyage pour moi ! C’était la première fois que j’allais si loin et qu’il me fallait pourvoir en route à ma subsistance. Nous étions huit ou neuf en tout, à savoir trois béjaunes et les autres de grands bacchants : ce sont les noms qu’on donne aux jeunes et aux vieux écoliers ; j’étais le moins âgé et plus petit des béjaunes. Quand je ne pouvais plus me traîner, mon cousin Paulus se plaçait derrière moi, armé d’un bâton ou d’une pique, et m’en donnait des coups sur mes jambes nues, car je n’avais point de chausses et seulement de mauvais souliers. Bien que je ne puisse me rappeler toutes nos aventures de grands chemins, quelques-unes cependant me sont restées dans la mémoire. Une fois, comme nous cheminions devisant de choses et d’autres,…

Thomas Platter, Ma Vie, L’Âge d’Homme, Poche Suisse, Poche, Paris, 1982

Jean Prod’hom


XXV

Elle est abattue lorsque elle me confie d’une voix tremblante qu’elle doit déménager faute d’argent. Depuis son divorce il y deux ans, elle en est à son septième, son septième déménagement s’entend.
Je tente de la réconforter en lui glissant qu’il est finalement préférable d’avoir un déménagement en perspective plutôt qu’aucun. Elle me regarde l’oeil incrédule et pleure.
J’aurais mieux fait de me taire, j’essaie de ravaler ce que j’ai dit, trop tard, je bredouille et je file.

Jean Prod’hom

Dimanche 21 juin 2009

En réalité nos entreprises ne s’achèvent pas lorsqu’elles semblent nous satisfaire dans leurs contenus, leur allure ou leur chemin, mais seulement lorsque l’autre qui ne fait qu’un avec nous et qui a suivi avec bienveillance l’affaire dans notre dos peut se retirer de la scène avec une image qui préserve les autres images – tant celles qui ont été que celles qui seront – collectées et promises dans la mémoire discontinue de la bibliothèque de Babel.

Si le poème fait entendre tant bien que mal le mouvement dont il est le produit et qui en est sa source bégayante, s’il fournit une arène à la vie qui le traverse, si, pour qu’elle puisse se maintenir en équilibre, il lui offre une assiette, s’il ne prend pas la vie en otage et si, maintenant ou tout à l’heure, il oblige sans prévenir l’auteur épuisé à déposer les armes, il est grand temps que celui-ci se retire et s’attelle à autre chose.
Mais si, dans le même temps, le poème hypothèque ce qui ne le concernait pas, il est encore temps de se soumettre et de recommencer, ou naturellement de se taire.

Les textes sont avec la conscience consciente les seuls accidents de l’espace continu.
J’aime assez cette idée que les textes sont des singularités disséminées dans le réel, comme des îles, sans que celles-ci n’aient pourtant aucune relation avec lui, sinon celle d’offrir à celui qui y débarquerait un répit, une vacance : on sort du jeu, intouchable comme à la courate perchée.

Le texte est comme un avion de papier imprimé habilement plié qui profite de l’impulsion initiale pour garder de l’altitude, tournoyer, venir d’ici et aller nulle part. Comment peut-il m’être étranger s’il a volé jusqu’à moi ? Divin et je le lis en conséquence.
Et je le lance plus loin.

Il y a deux mondes, l’un dans lequel on est embarqué et dont il ne sert à rien de vouloir s’extraire autrement qu’en mourant, un autre dans lequel on est sans attache à mille milles de toute terre connue et qui nous permet de voir la nôtre comme on ne la voit jamais d’ici, comme une médiation vers autre chose. Et c’est parce que nous passons si aisément de l’une à l’autre que nous avons à faire avec le divin.

Commencer quoi que ce soit, c’est évident, relève du courage et de l’inconscience ; ce sont la suffisance, l’épuisement ou les conventions qui commandent la plupart du temps le terme de nos entreprises. Mais c’est parfois aussi ce qui s’y est glissé, ce qui a grandi aux dépens de son auteur et qui a décidé un jour de se dégager de ce qui le retient, ferme la porte et va pour son compte.
Chaque mot, chaque geste se devrait donc de garder les portes et les fenêtre ouvertes. Le sens ne doit pas buter dans l’impasse que constitue sa fin, car c’est précisément là, à la fin, là où sont collectés tous les flux qui bariolent les deltas de nos vies que s’ouvre sur la mer ce qui est à dire et que le texte a désigné en le taisant.

La majeure partie de nos gestes, de nos pensées, de nos projets sont des réactions aux circonstances négatives qui se présentent et qui pourraient, si on n’y réagit pas sur le champ, entamer tragiquement notre intégrité physique ou mentale. Un peu comme l’énoncé négatif qui ne reconnaît que trop bien ce qu’il nie.
Reste une part de liberté aux pouvoirs exorbitants qui nous met au prises avec rien. Un peu comme un assertion qui anticiperait ce qui n’a jamais été exploré. Mais pour s’engager sur cette voie étroite et faire quelques pas dans ce désert, faut-il encore accepter d’être n’importe qui et accueillir un autre sans lequel ce désert resterait désert.

Jean Prod’hom

Gros pépin

À entendre tous les jeudis soir le récit des 708 ou 807 petites souffrances que s’échangent les habitués du Liseron, j’en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux que le chapelet des petits emmerds qui la rongent morceau par morceau.

Jean Prod’hom
16 juin 2009

Fraternité



Bonne nouvelle, nous sommes tous des Mormons  ! Un généalogiste des bords du Grand Lac Salé a en effet calculé qu’il suffit de remonter 807 générations pour que chacun d’entre nous retrouve l’ancêtre qu’il partage avec l’un ou l’autre des illuminés de Salt Lake City.

Jean Prod’hom
20 mai 2009

Pauvreté

Il ne lui restait plus qu’à brûler les 800 lames de son parquet, l’œil de boeuf et les 7 poutres de la charpente de sa maison. Mais par quoi commencer  ? Le vieil Armand a hésité trop longtemps, il est mort de froid dans la nuit de mercredi à jeudi, pauvre et solitaire, à la lisière du bois Vuacoz.

Jean Prod’hom
16 juin 2009

XXIV

– Quelqu’un t’a dit quelque chose qui t’a fait si mal au coeur que tu en as pleuré dans le bus ?
– Oui.
– Que t’a-t-elle dit ?
– Que je pleurais souvent.

– Dis, maman, c’est bientôt l’hiver ?
– Non, l’été n’est pas encore arrivé.
– La neige est cachée sous l’herbe ?

Jean Prod’hom

Dimanche 14 juin 2009

C’est qu’il faut tout reprendre à chaque fois depuis le début, s’extraire de la maison et de la partie qui nous ont tant appris et sans lesquelles nous ne saurions vivre. Nous heurter aux murs, au toit et au sol qui nous enclosent, en sursis. Déjouer les leurres et les pièges, abandonner aussi quelque chose comme la paix à laquelle songent le soir ceux qui ont bien combattu. Mais cette maison pèse, elle abrite un manque que nous nous étions promis de combler un jour, plus tard – ainsi naît l’histoire. Et nous avons oublié cette promesse, et nous avons relégué le manque qui raie nos vies. Celui qui jette un coup d’oeil pas la fenêtre l’aperçoit pourtant, éveillé, alangui, patient.

Je connais quelques sections de l’itinéraire qui conduit à l’air libre, quelques raccourcis même, je sais les temps qui conviennent – la nuit après avoir payé notre dû à la grande affaire – et je me fais la belle, franchis le mur d’enceinte, les mains ouvertes, avec pour seuls bagages quelques laissés-pour-compte, une ou deux pièces orphelines du grand puzzle.

Me retrouver à l’air libre, ébrécher la mandorle dans laquelle le saint s’est retrouvé forclos et solitaire, écarter les rideaux et laisser la lumière chasser la pénombre de nos raisons, écouter les voix qui s’attachent à dire ensemble le mystère sur lequel reposent nos vies.
J’écoute d’abord la voix qui dit non et m’oblige à redoubler d’efforts, je tends l’oreille, c’est l’autre voix, la tienne, j’en distingue la source, là-bas, elle ne dit rien, à peine une voix, à l’autre bout du terrain vague.

Me voici à l’air libre et je distingue les mots de quelqu’un qui veille. C’est avec lui, fort et contrefort, que nous avons édifié autrefois des palais, on s’en souvient, toi dans ma langue et moi dans la tienne. Aujourd’hui c’est un terrain vague, je ne regrette pas nos cathédrales.

Ces mots que je ne comprends pas amènent l’air qui me manque, ils m’aident à agencer les miens. Je rêve d’un poème en bordure du désert au-delà duquel j’entendrais les éléments d’une langue que je ne comprendrais pas mais qui détiendrait le secret du manque qui habite toute chose et d’où est né le monde.

Les cloches qui annoncent la tempête se font entendre côté jardin, je ferme les yeux, elles s’éloignent côté cour. La tempête a passé.
Que s’est-il passé ? Une éclipse ? Un instant qui s’allonge dans le sursis d’une écriture à plusieurs voix. Les voix se rapprochent et s’éloignent, elles dansent l’une avec l’autre sans jamais se confondre, jamais à la même place, deux voix dans la nuit de chaque côté d’une scène sur laquelle se lève le jour.

Des loups repus tournent autour d’une proie absente, comme des éphémères dans la nuit au solstice d’été. Et on passe, chacun à sa manière, tout près de ce qu’on désigne ainsi, sans espérer pourtant jamais parvenir à faire autre chose que l’effleurer.

Jean Prod’hom

Et pis après ?

L’imagination n’étouffe pas nos Jean-Baptiste de banlieue, il y a le théâtre 11 à Lausanne, le théâtre 12 avenue Maurice Ravel, le ciné 13 à Montmartre, le restaurant le 15 rue Roger, et j’en passe. À quand donc le zinc du 807 ?

Jean Prod’hom
8 juin 2009

Arrière-pensée

Je pense à cette petite fille dont j’ai écrasé les doigts il y a exactement une semaine en refermant la porte du Liseron. Immobile sur le seuil, je décide de compter jusque à 807 pour conjurer le sort. Pourvu qu’elle n’aboie pas  !

Jean Prod’hom

Enchâssements

La nuit ne s’oppose pas au jour puisqu’elle n’est que l’ombre de la terre. C’est ensemble qu’au crépuscule la nuit tombe avec le jour, mêlés d’abord comme des amants, chacun pour soi ensuite, le jour cédant sa place à la nuit.
Puis à l’aube le jour se lève, mais as-tu vu de tes propres yeux la nuit se lever ?
La nuit tomberait-elle deux fois ?

La lumière du jour est une poche dans la nuit galactique, quant à la nuit terrestre, elle est comme une seconde poche. J’ai peine à penser qu’on puisse les retrousser toutes deux, pas plus que je ne suis capable d’imaginer une perle dans une huître close.

La terre est meuble, ronde et chaude, elle a tenu ses promesses. Je fais ce matin quelques pas sur le chemin du Bois Vuacoz pour me rappeler des miennes et me réjouir des travaux et des jours.

Jean Prod’hom

XXIII

La communication des personnes par la médiation de Dieu était une réponse belle et économique à la question de la communication des substances. On s’en rend compte aujourd’hui dans la transformation anarchique de notre paysage dans lequel prolifèrent chaque jour d’avantage des antennes de téléphonie mobile. Elles sont partout : sur des immeubles locatifs, au milieu des champs, à l’intérieur des tunnels, au sommet des montagnes, sur le toit de nos bâtiments publics. On en a même vu même sur des cabines téléphoniques.
Nous ne pourrons cependant revenir en arrière. J’en ai pris conscience hier soir lorsque j’ai avoué à ceux à côté desquels j’étais assis que je préférais, à la location pour mille francs par mois d’une antenne supplémentaire au sommet de l’église du village, la construction d’un minaret en bordure de la route qui mène au cimetière.
J’ai compris à l’oeil assassin que m’ont lancé mes voisins de table ce que c’était qu’une fatwa. Car s’ils ne croient pas en Dieu, ils ne supportent pas non plus l’idée qu’un autre dieu puisse faire de l’ombre à leur incrédulité. Mes amis sont prêts à de nouvelles croisades.

Jean Prod’hom

Retour du global



L’homme s’est extrait de la glu de ses convictions pour en étudier la teneur, l’organisation et les raisons, il s’est libéré des particularismes locaux pour élaborer une vision générale commandée par les seules contraintes globales, il a dégagé l’essentiel du circonstanciel et a énoncé les lois auxquelles se soumettent désormais nos vies. Le voici libre. Et pourtant il se sent égaré de n’avoir pas pris les précautions qu’il eût fallu pour que la maison quittée puisse demeurer nôtre, il nous a manqué d’un Poucet qui nous aurait permis de revenir vers nos pénates qui recèlent encore d’innombrables secrets.
Le but fixé il y a quatre siècles était ambitieux, le succès improbable, inconcevable ; il a dépassé nos espérances. Parvenus là où nous sommes, accablés par des vérités statistiques, nous devons reconnaître cependant qu’il est vital de pouvoir rejoindre aujourd’hui le pays abandonné, non pas pour y retourner avec armes et bagages, mais pour le maintenir avec l’autre à nos côtés.
Et le voyage qui se prépare du global au local, du général au particulier, de l’essentiel au circonstanciel est devenu une aventure aussi ambitieuse, aussi inimaginable et inconcevable que naguère l’aller simple qui nous a conduits ici.

Jean Prod’hom

11

L’individu était si triste si sombre que son ombre ne supporta plus sa compagnie, le laissa seul lâcha les amarres pour rejoindre la lumière.

Jean Prod’hom

Dimanche 7 juin 2009

J’entends de loin la musique de leur pays, je me hâte, je me réjouis de m’asseoir pour me reposer un instant auprès d’eux, à quelques centaines de kilomètres de chez moi. Ils se sont retrouvés aujourd’hui aux Censières pour fêter une histoire interrompue, comme une page déchirée en son milieu qu’on ne peut pas oublier.
C’est dimanche et ils sont vivants. De grandes flammes dans l’âtre font cuire la soupe, dans la fontaine des bières, sur la table une bouteille de whisky, du vin blanc aussi. On entend les cris des enfants, à peine visibles derrière les feuillus, qui jouent à cliclimouchette sur le chemin qui descend de la Montagne du Château. Sous l’abri recouvert de tôles grises et rouges de rouille, un nuage de fumée peine à trouver une issue.
C’est de la musique de chez eux qui sort d’un appareil de fortune autour duquel les femmes se sont regroupées, elles veulent faire une ronde mais réussissent à peine à constituer un demi-cercle, elles en rient. Elles dansent, elles parlent, elles sourient.
Lui, il fait partie de la minorité musulmane de Banja Luka. En 1992, il a fui avec ses parents et a rejoint un camp de réfugiés en Croatie. Son père a pu choisir alors entre différents pays européens, il débarque à Genève, on le conduit à Aigle, il a dix-sept ans. Il épouse quelques années plus tard une femme de son pays. Non, ses enfants ne retourneront plus à Banja Luka. Il me parle comme dans un rêve des loups et des ours qui rodent dans les montagnes de Bosnie. Il est aujourd’hui chauffeur-livreur et habite le quartier de Boissonnet.
Je dois les quitter, il y a malgré tout du bon dans les communautés. Et lorsque je débouche sur les hauts des Censières, si je n’entends plus la musique de leur pays, je devine, au-delà du battement sourd des pas de danse sur le plancher de l’abri, le vent qui fait faseyer les feuilles des hêtres, identiquement ici dans le Haut-Jorat et là-bas dans les bois de Banja Luka.

Jean Prod’hom

A l'ombre du tilleul

Ceux dont nous sommes les lointains descendants nous ont laissé en partage un puzzle quasi complet et achevé : champs, prés, routes et chemins, colza, blé, maïs, barrières, clédards et haies, jours, semaines et dimanche, cave et combles, encyclopédies et texte sacrés, et des prières.
Mais nous les suivants, invités au premier jour dans ce jardin qui apparie le paradis à l’enfer, si nous voulons disposer d’une place, si petite soit-elle, où la trouver ?
On n’a jamais rien prévu pour les nouveaux-nés. On a donc cherché, bleus que nous étions, dans le ciel et les livres.
Puis nous avons commencé de grands travaux, c’était plus tard, chacun en notre lieu : nouveau parcellaire, réaménagement de l’horizon, déplacement des bornes, identification des ombres, nouveaux tracés, noms de lieux. Alors que nous essayions ainsi de faire notre place – à la masse et au vilebrequin –, est apparu soudain là, sous nos pieds et en retrait, oublié entre jachères et ronciers, un morceau de pré laissé pour compte d’où nos pères avaient dirigé leur entreprise, un lieu à la fois si dense qu’il contenait la totalité du puzzle, à la fois si vide qu’il annonçait la promesse de tous les temps, et une pierre recouverte d’un peu de mousse. Cette pierre c’est ma pierre d’angle, elle est ce rien qui est resté debout lorsque ce qui avait été cartographié, de haut en bas et de de gauche à droite, de hier à demain s’est effondré. Suprême offrande, place hors de prix, paisible, mais place enfin, où je t’ai invité, il y de la place pour deux.

Lorsque ceux dont nous sommes les lointains descendants se sont retirés, restaient sur la table des miettes et des moineaux sous le regard desquels nous avons réinventé ensemble la musique et conçu de nouveaux dictionnaires, des récits inouïs qu’on a fait cheminer le long des pierres d’une imprévisible mosaïque de couleurs, nous avons aussi réinventé un demain, un passé à ce demain, et un avenir à tout cela.

Jean Prod’hom

XXII

Il connaît les 166 articles du Code rural et foncier, il en connaît les détails, les coins secrets et la jurisprudence, il randonne dans cette jungle chaque matin à l’aube. Mais il ne comprend toujours pas pourquoi sa haie ne respecte pas les prescriptions légales et dépasse régulièrement au printemps les deux mètres autorisés. C’est pourquoi, chaque année à la Pentecôte, l’homme agit : il se coiffe d’une cagoule, prend ses cisailles et décapite sa haie avec rage.

Jean Prod’hom

Dimanche 31 mai 2009

Il songe à ce qui pourrait fournir une image approchée de sa condition, le voici à la barre d’un rafiot de moins de dix mètres, ses compagnons d’équipage ivres et épuisés. N’en pouvant plus de regarder fixement dans la nuit la boussole pour maintenir le cap, il s’était étendu sur la banquette arrière, calé contre les reins de l’Ecume de mer tenant l’âme du bateau et les vies des ses amis dans la main droite, il avait navigué dans le ciel, parmi les étoiles, jusqu’à Termoli.

Il se dit réaliste lorsqu’il bêche son coin de jardin, roule sur le plateau de Sainte-Catherine ou prépare de la purée de pomme de terre, idéaliste lorsqu’il pense à ses origines, à sa vie et à sa fin. S’il est convaincu qu’il ne restera rien de son corps malgré les promesses qui lui ont été faites naguère, il juge fort probable qu’un peu de son âme et quelques pensées en exercice veilleront et frémiront lorsque ceux qui resteront essaieront de comprendre dans le miroir leur image surgie de nulle part, lorsqu’ils apercevront par la fenêtre les généreuses traînées de crème dans le ciel et le miel abondant du mois de juin.
Les choses tiennent ensemble par la grâce des âmes invisibles qui les agrègent et des pensées innombrables qui les trament.

Jean Prod’hom