Dimanche 17 mai 2009

Si je m’étends aujourd’hui à midi dans les combles d’une maison déserte, c’est parce que mon corps n’accepte plus, tout à coup, l’idée d’un temps qui avancerait vers le tout autre ou qui reviendrait vers le même. La raison n’y peut rien, Daniel a beau faucher comme il y a douze mois le pré qui s’étend en contrebas du Chauderonnet, Arthur a beau honorer ses engagements en se rendant à l’école, comme nous le lui avons demandé, pour y préparer les années qui lui permettront de continuer sans nous, nous méritons mieux.
La fenêtre est ouverte, la vie est là, le soleil suit une courbe presque immobile. Je ferme les yeux, il fait frais, je distingue pourtant les taches de lumière qui taquinent la vieille charpente. Immobile, éveillé comme jamais, je m’éprends, creuse une niche loin des arènes. Les cris des moineaux, fous du printemps, tiennent à deux mains l’assiette du jour, la vie est un don.
Plus tard je ferai de même sur une terrasse entre Palézieux et Oron, et puis à l’instant en fouillant dans les dépenses du langage.
Je me prends à aimer à nouveau et me réjouis de toutes ces boucles du temps qui ponctuent nos vies, qui nous éloignent des pentes désespérées sur lesquelles on roule inconscient, sans rien espérer d’autre toutefois que leur divin retour.

Jean Prod’hom

Ajourement

La vérité reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses, là où il n’y avait rien. La pression y était immense, l’air irrespirable, la vie seulement possible, à peine quelques taches, quelques reliefs loin de l’ombre et de la lumière, l’autrefois des choses.

Les mots n’étaient pas encore formés de lettres ajourées aux courbes élégantes, mais d’un continuum de signes opaques et indistincts. Personne ne se souvient d’avoir écrit un jour cette nuit du sens. Les mots n’existent plus, à moins qu’ils n’aient jamais existé ou aient été oubliés. C’était ainsi au commencement et le langage avait la densité des montagnes.

Puis le soleil a fait trembler la terre, la plaque s’est fissurée en même temps que les espèces vivantes qui ne faisaient qu’un, la vérité qui reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses s’est mise à migrer lentement vers l’air libre, l’homme et le langage sont nés de cette fracture, et les mots dont tu uses sont les pièces restantes de ce puzzle oublié, de ce continent éclaté et allégé.

Quelque chose s’est levé dans ce lieu inhospitalier, on a percé, foré au hasard, parfois parce qu’un rais de lumière emprisonné dans la matière déclinait une promesse, on s’y engouffrait, on façonnait les bords qui s’effritaient, plaçait des étais pour empêcher les choses qui étaient encore consubstantielles à l’homme de s’effondrer sur l’ouvrage dont il était issu.

Alléger, évider, arracher le noir dense du trop plein de la matière, éliminer encore, dans toutes les directions quelles qu’elles soient, pour que nous restions en suspension à bonne distance du fond de la fosse des fosses. N’est resté que ce qu’il fallait du lest d’autrefois, une ou deux choses se sont élevées, consistantes, et ont atteint l’air libre, d’autres les ont rejointes et planent avec les hommes entre ciel et terre.

Nous en sommes à mi-parcours, les choses font encore la part belle aux mots, et les mots aux choses. Mais les mailles du filet qu’ils tendent réussissent de moins en moins à les retenir. Les unes et les autres gagnent chaque jour davantage leur quant-à-soi, l’espace qui les sépare grandit, leur nombre diminue. Le monde s’allonge, s’élargit et se vide de sa substance.

Avons-nous par le langage et dans le langage trop creusé de galeries, de galeries de galeries ? Le monde apparent feuilleté de vides et de pleins est aujourd’hui comme une mine abandonnée, mots coques, fils ténus, fragiles alvéoles.

Celui qui a pressenti que tout allait s’effondrer dans le gouffre creusé par notre insatiable désir de mieux respirer doit-il en terminer avec la taille des trop nombreuses pierres d’angles ?

Autrefois il n’était guère possible de passer entre le cityse et l’érable, aujourd’hui une armée d’éléphants s’y faufile sans peine. Le peu de choses qui persévèrent se donnent pourtant encore la main, elles seront bientôt chacune un continent sans porte ni fenêtre comme les âmes pures que nous devenons.

La vérité légère a pris de la hauteur, s’éloigne au firmament dans le ciel bleu, dans le ciel vide, sur le dos des mots ailés.

Jean Prod’hom

Classieux

Le client classieux auquel la péripatéticienne avait fait sa proposition hésita, effrayé par la lourdeur de l’expression. Lorsque la professionnelle craignant de perdre un riche client lui proposa un 807, il s’enfuit, effrayé par la lourdeur du dispositif.

Jean Prod’hom
2 avril 2009

XIX

Il s’est rendu la veille au salon de l’auto de Genève. Comme chaque année il revient transfiguré par sa nouvelle acquisition. Il raconte ce matin-là qu’il a trouvé encore une fois son bonheur, malgré la crise : ce qui se fait de mieux aujourd’hui, convenable sous l’angle de la qualié et du prix, quelque chose qui tourne bien et qui a de l’allure, quelque chose à la technique éprouvée : le dernier modèle du moulin à poivre de chez Peugeot.

Jean Prod’hom

7


Il aurait souhaité que ses phrases atteignent la fluidité d’un liquide à faible viscosité et à densité variable, celle de l’eau pure à 4 degrés et, ça et là, la densité du bitume. Il faudra attendre encore.

Jean Prod’hom

Post tenebras lux

Une épaisse crème de plomb tapisse le ciel, maussade jusqu’à l’os. Les grenouilles se frottent les mains, la boue colle aux chaussures, les pissenlits sont éteints. Haies de thuyas, traînée de grisaille, je ne me souviens plus du temps d’avant. Le trèfle a la tête baissée, le chat squatte la niche du chien, l’humidité vient de partout, du ciel mais aussi des champs et des rivières, zigzags de vent, il pleut des misères sur une forêt de parapluies, dans leur imperméable les fonctionnaires partent au travail. Tout est sombre, désespérance en crue, pas l’ombre d’une issue, le ressentiment ronge les visages. Seuls les essuie-glace se réjouissent, ils ont cessé de couiner et rament de bon coeur. J’attends, le soleil reviendra bien.
Je lève les yeux vers les nuages qui filent plus loin annoncer la mauvaise nouvelle. Regardez ! ils déroulent dans leur sillage un large et inouï tapis bleu. Le soleil guigne et se frotte contre mon chandail. Je fonds, le corps à l’arrêt. Le bitume d’argent coule à flot sur les routes, c’est l’éclaircie, on voit des choses qu’on n’aurait jamais crues, les malheurs du monde sont effacés, deux draps blancs fasseyent sur l’étendage.

Jean Prod’hom

Dimanche 10 mai 2009

Le soleil s’attarde sur nos laines, le retard nous inquiète peu aujourd’hui, on s’éprend de l’air léger qui fait frissonner les prés. A la station du bus orange qui emmène les enfants du quartier, la conductrice me sourit, je lui souris. Elle me dit alors avec une légère ivresse dans la voix que cette brise, ces couleurs, ce soleil la rendent folle à l’approche de la Pentecôte, chaque année, l’horizon si proche, les Verraux, la Dent de Jaman…
– Tu sais ! ajoute-t-elle.
Je sais, mais elle me raconte l’histoire encore une fois : y a cinq ans, sur l’étroit chemin qui conduit le promeneur du col de Jaman au col de Pierra Perchia, son fils a glissé sur les restes de l’hiver, un névé à la traîne oublié au travers de la sente par la comète de mai. Il a perdu pied et il est mort. Quelle terreur avant de le retrouver, c’était le samedi de la Pentecôte. La veille je voulais lui offrir des fleurs roses pour son nouvel appartement. Pourquoi pas des noirs ? avait-il plaisanté. Elle en rit encore.
Je ne me suis jamais rendue sur le lieu de l’accident, il n’a plus grandi. Elle, elle vieillit le regard rivé sur le point de ce désastre, une image, non pas qu’elle espère la réapparition de son enfant, mais parce qu’elle ne doute plus de l’innocence de la montagne et reconnaît sa toute puissance.

Il faisait un temps comme aujourd’hui ce samedi-là. L’impensable est si beau et si terrible. Ses yeux s’embuent. Les enfants arriveront avec un peu de retard, un retard qui ne compte pas au regard de ce qui s’est arrêté.

Tous les matins, lorsque le ciel est dégagé et que le soleil claire la vallée de la Broye du Haut-Jorat aux Préalpes, elle et son mari regardent du côté de la Cape au Moine. On ne se dit rien, rien, on n’oublie pas pourtant, mais quoi je l’ignore. Que cherche-t-on dans les plis de ces montagnes ? quelque chose qui se décline en-deça des quelques pauvres modes possibles de l’être, quelque chose comme un silence d’avant la respiration, gonflé de promesses nues. Pour peu qu’on n’y prenne pas garde, qu’on se laisse aller, que nos regards s’attardent sur le visage de l’horizon, on fond d’amour pour la montagne qui nous l’a dérobé.

Nous ne sommes pas les seuls, il y en d’autres… conclut-elle. J’aurais voulu lui dire que chacun d’entre nous compte les jours à partir de son hégire. J’ai laissé les montagnes s’éloigner avec leur secret et le bus orange emporter nos enfants.

Jean Prod’hom

Futur antérieur

L’ivresse qu’apportent en mai les fleurs du lilas ne parviennent pas à me ramener sur les vieux chemins et à entrouvrir les portails des jardins de l’enfance. Ni les fleurs de l’acacia ni celles bientôt du tilleul ne me permettront d’obtenir de rendez-vous par-delà le temps perdu avec ce qui n’a fait que passer et dont j’étais trop assuré autrefois qu’il reviendrait.

Quand les parfums opalins et laiteux de la rose et du chèvrefeuille me font signe, que je tente de m’en approcher et qu’ils se retirent avec la même nécessité – aveugle et obstinée – que celle qui oblige l’escargot biborne à rentrer ses cornes, je regarde à l’orient du côté des montagnes au collet enneigé, espérant saisir dans l’immobilité de la pierre ce qui s’est dérobé.
Je connais leur nom : Dent de Lys et Cape au Moine, Brenleire et Folliéran, mais elles ne m’ont pas attendu, ont quitté l’horizon et continuent sans moi. Je voudrais les rejoindre, sachant pourtant à l’instant même où je m’y apprête que ce que je leur prête, la promesse d’un bonheur absolu née ici même d’un éloignement continué se dérobe comme les fragrances de mai.
Il ne s’agit pourtant ni d’un rêve ni d’un mirage, mais de la réalité dont je dois me satisfaire, une combe et un parfum, une consolation, le souvenir de ce qui aura été.

Jean Prod’hom

Cohorte Ensemble d’individus suivis chronologiquement, à partir d’un temps initial donné, dans le cadre d’une étude épidémiologique.

Larousse médical 1998

Cohors, tis, f ( cf. hortus, χόρτος )
1 enclos, cour de ferme, basse-cour…
2 troupe [en gén.] : cohors amicorum… cortège d’amis ; cohors illa Socratica… l’école de Socrate ; cohors canum… meute de chiens ; cohors febrium … l’essaim des fièvres…
3 [en part.] a) cohorte, la dixième partie de la légion… b) troupe auxiliaire… c) a,rmée…

Dictionnaire illustré Latin – Français, Félix Gaffiot, 1934

χόρτος, ου ( ὁ )
I lieu entouré d’arbres et de haies, enceinte : 1 enceinte d’une cour… 2 p. ext. sans idée de clôture, repaire de bêtes féroces…
II herbe… 1 fourrage vert ou sec… χόρτον ἔχει ἐπὶ τοῦ κέρατος, PLUT. Crass. 7… il a du foin aux cornes, c. à d. il est dangereux, p. allus. à la coutume de mettre du foin aux cornes des boeufs dangereux pour avertir les passants de s’en garer 2 p. ext. paille légère, balle… 3 plante alimentaire… 4 pâtures des animaux… 5 p. ext. nourriture grossière…

Dictionnaire Grec – Français, Anatole Bailly, 1950

XVIII

– Sale temps ! renifle le cadre d’une petite entreprise locale assis près du poêle, les yeux vitreux, le regard vide.
Il se plaint laconiquement de son carnet de commandes, vide, la tête aussi, vide. Devant lui un verre vide. Et puis, pour couronner le vide dont il est l’animateur attentif, le nez plein.

Jean Prod’hom

Miettes

Nos villages coulent et rejoignent en aval les villes qui les aspirent.
Ils sont encore en soi mais ils ne sont plus pour soi, villages pour personne, à peine des amers qui scandent le grand espace globalisé.

Chacun est tenu de demeurer en équilibre sur un étroit chemin situé à égale distance du ventre de la mère et du désir du père, un chemin creusé par des forces opposées à égale distance du passé et de l’avenir, centripètes et centrifuges, le long duquel il lui appartient de marcher comme un funambule. J’en connais trop qui ont joué l’un contre l’autre.

– Qui es-tu ? demande l’égaré à l’homme décidé qui le regarde dans le miroir.
– Ton père et ta mère ! Et toi, qui es-tu ?
L’égaré scrute le visage de son vis-à-vis, ses yeux se plissent…
– Je suis celui qui s’éloigne de l’un et de l’autre et, ce faisant, s’en rapproche.

Jean Prod’hom

Abandons

Ne conviendrait-il pas de distinguer deux frénésies de rangement ?
Celle qui conduit à nous débarrasser de ce qui encombre nos vies, de ce dont on veut s’alléger en le reléguant dans de petits purgatoires provisoires. Pour être en mesure de voir venir et demeurer libres la tête hors de l’eau – quitte à se pencher une ou fois ou l’autre, pour se consoler, ô merveille, sur la question des classements d’urgence et de leur invraisemblable nomenclature. Perec l’a fait dans Penser/classer.

Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement  ; l’abondance des choses à ranger, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères vraiment satisfaisants font que je n’en viens jamais à bout, que je m’arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l’anarchie initiale.
Le résultat de tout cela aboutit à des catégories vraiment étranges  ; par exemple, une chemise pleine de papiers divers et sur laquelle est écrit «A CLASSER» ; ou bien un tiroir étiqueté «URGENT 1» et ne contenant rien (dans le tiroir «URGENT 2» il y a quelques vieilles photographies, dans le tiroir «URGENT 3» des cahiers neufs).
Bref, je me débrouille.

Georges Perec, Penser/Classer (cité par CGAT)

Et une frénésie d’un autre genre, lointain rejeton de la manie dont parle Yoshida No Kaneyoshi – la manie “d’arranger les choses en séries complètes” – qui incite celui qui ne veut rien abandonner de ce dont il revendique la paternité à le contrôler frénétiquement, à le faire tinter comme des casseroles pour ne pas le perdre de vue, en tous lieux, et à y retourner comme le chien qui revient à l’ombre des arbres au pied desquels il a pissé, non pas pour se rafraîchir et bâiller à la vie qu’on fait aller, mais pour constater à heures fixes qu’il est seul ou qu’il partage le royaume avec quelques élus : du côté de Netvibes, de Twitter, de MySpace, de Facebook.

Jean Véronis évoque ces questions de territoire ici. Mais aussi .

Jean Prod’hom

Sans-grade

Il est assis à même le sol, une trentaine d’années, désoeuvré parmi ceux qui sont de la partie. On ne lui dit rien, il ne leur demande rien, il ne compte sur rien, ne compte pour rien. Appuyé au montant d’une barrière de fer blanc qui borde la pelouse, il regarde au-delà des enfants qui vont dans tous les sens sous les projecteurs de ce dimanche matin, du côté de la ferme foraine qui se lève, son verger en fleurs, le troupeau qui paît, la première fauche. Il tend l’oreille au-delà des cris, des noms qui fusent, des rires, et il croit entendre le chant des oiseaux qui ont fui, il les devine régnant lorsque les hommes sont absents.
C’est à peine si ce inconnu a un nom, sorti d’un roman peut-être, comme l’enfant qui fugue, le vieux abandonné. Il occupe le foyer d’ombre de la grande ellipse, à quelques pas seulement du foyer de lumière qui éclaire ceux de l’autre versant. Il songe peut-être à l’effort vain de l’art, à la présomption de la musique. Ou rien de tout cela, il se repose.

Jean Prod’hom

Dimanche 3 mai 2009

Elle s’arc-boutait contre la nuit, contre le jour, contre nous et un peu contre elle. Au moment même où la journée penchait vers la fin, elle restait et tentait de retenir ce qui va, elle criait et hurlait de ne pouvoir arrêter l’échu, moins aujourd’hui. Comme chacun de nous elle patiente, de son lieu, avec ses pensées, des pensées qui ont un air de famille avec celles de tout un chacun.
Mais elle vit à plein ce que d’autres ont vécu ou vivent à demi, j’en suis. J’entends et ne vois d’autres alternatives que celle d’être à deux pas d’elle, vivant.
Parce qu’il s’agit bien de cela, pour elle comme pour nous, chaque jour s’incline vers l’occident en tournant autour d’un invisible axe, disparaît pour réapparaître lavé aux grandes eaux de la nuit. Nous devons être au rendez-vous. Malheur à celui qui passe son tour.
Il aura fallu des années et la naissance d’êtres neufs pour que je prenne la mesure de ce qui trouve son origine tout au long des deux lignées dont je suis le produit et qui me guette. Je pressentais que j’aurais rendez-vous tôt ou tard avec cet arriéré – déni sans raison, refoulé familial –, mais j’aurais préféré avoir eu à traiter avec lui en d’autres circonstances, il y a longtemps déjà.

Jean Prod’hom

XVII

Gros coup de blues ce matin ! Que de rêves sur les présentoirs du tabac qui jouxte le café ! Rapido, Bingo. Astro, Vegas, Poker, Banco, Fétiche, Black Jack, tous te promettaient le bonheur, te tendaient la main et tu les as dédaignés. Millionnaire, Goal, Morpion, XIII, Dédé, Solitaire, Oxo, Scrabble, Sudoku, Textra, Cash, Loto, Euro millions, autant d’occasions à côté desquelles tu as passé. Tu le regrettes aujourd’hui.
Décidément tu ne vivras pas comme un prince, certain pourtant d’avoir frôlé plus d’une fois le saladier d’or ou la bonne fortune. Tu as tout simplement manqué de flair, tu as manqué d’à propos, de courage, sans compter que tu n’as pas gagné Wimbledon comme tu te l’étais promis, ni inventé la poudre, ni calculé la martingale de la fortune. Tu regrettes de devoir le dire mais tu le dis tout de même, tu n’as servi à rien, tu es un bon à rien.

Jean Prod’hom

56

Le visage transparent et l’intelligence à fleur de peau il n’a pas de secret, il vit comme un ange qui traverse les nuées, sans l’ombre d’un vertige ; il ne craint pas la profondeur des puits non plus, il y dort. C’est lui le secret.

Jean Prod’hom

Penser / classer

Le père a livré son fils à des assassins qui espéraient par sa mise à mort se donner un peu d’air. Comme le chat avec la souris. En acceptant ce destin, le fils s’est retiré du jeu et a abandonné ses frères à leur destin solitaire. Ils ont quitté le pays pour raconter son innocence et fonder ainsi à nouveaux frais ce que le père et le fils avaient dénoncé.
Le filon s’épuise, qui livrer désormais ? où aller ? où se retirer ? où s’établir ? que fonder ?
Manquera peut-être bientôt ce peu de vide qu’il nous faut pour respirer, ne nous restera que notre ombre, qui le souhaite ?
– Quelle autre issue ?
– Prendre acte de notre finitude.
– Difficile !
– Je le crains.
– Mais que voulait exactement le père ?
– Se donner, peut-être, un peu d’air.

Jean Prod’hom

Dimanche 26 avril 2009

Le facteur est mort, on l’a appris par le journal, ce journal qu’il glissait chaque jour dans notre boîte aux lettres. La vie pourtant continue, et on avance hébété dans une campagne dépeuplée.
On l’aimait sans le connaître vraiment, on l’aimait de loin, ou comme s’il était né avec le lieu. Il ouvrait les allées de nos jours, Ropraz, Corcelles et ses oasis, le Riau, la Moille-au-Blanc, la Moille-Cherry, la Goille.
On l’appelait par son prénom, il nous appelait par le nôtre, toujours un mot pour réveiller nos enfants.
Stéphane a été le compagnon bienveillant du peu que nous sommes, présent à l’égal du pommier du jardin, du hangar ou du chat. mais mobile comme un furet, jamais très loin, qu’on l’aperçoive ou qu’on le manque, métronome de nos jours, régulateur de nos attentes, mains vides ou mains pleines, témoin de nos riens.
Par la grâce de ses allées et venues, du sillon qu’il traçait dans ce bout du monde, que nous devions quitter quotidiennement pour notre subsistance et celle de nos enfants, il a régné discrètement sur notre biotope, avec la régularité du laboureur, jetant la graine qu’on attendait, ou celle qu’on n’attendait pas. Il assurait le double souhait des forains que nous sommes tous ici, être d’un lieu sans y être forclos. Qui désormais ?
C’est un monde qui s’en va. Je crains que les messages ne nous parviennent plus identiquement.
Stéphane parti, nous sommes aux prises avec les mots nus.

Si l’on nous demande
Pourquoi ces vies
Nous montrons nos cicatrices
Elles ont été nos charrues et nos récoltes
Nous les avons engrangées sans relâche
Sous les ciels bleus des belles saisons
Peinant et nous pressant
Sous l’orage des haches
Labourant la plaie énorme, semant dans la chair
Labourés nous-mêmes
Le grain monte
Du fond des fosses nous voyons les fumées sous les nuages
Nous sommes tranquilles

Jacques Chessex

Je lis aux enfants ce poème que la famille de Stéphane a glissé dans le faire-part. On est à table, en famille, Lili ne comprend pas.
– Il reviendra, dit-elle, distribuer le courrier, il reviendra. Ce sera un chien, ce sera un chat…
Je dis alors au dedans : « Comme moi demain et toi mon demi-dieu, ma divine, sans raison, mais avec la discrétion qu’il nous a apprise, toi et moi. Nous sommes ces champs longs et larges, gras au printemps, déserts l’hiver, sur lesquels s’abat un matin, à midi ou à minuit l’orage des haches. »

Jean Prod’hom

A la Une

LE MATIN DIMANCHE
SUISSE (titres de la colonne 1, page 4)

TESSIN : Homicide dans le milieu de la drogue / VAUD : Un motard se tue / NIDWALD : Policiers en formation blessés / BERNE : Montagne fatale / GENEVE : Collision mortelle avec un train / BERNE : Un cycliste perd la vie /
GRISONS : Indemnes après une chute de 80 mètres
– Ouf !

LE MATIN DIMANCHE
MONDE (titres de la colonne, page 6)

GOLFE D’ADEN : Les pirates capturent un cargo allemand / PAKISTAN : La bombe tue 12 enfants / ROYAUME-UNI : Fortunes en déroute / MACEDOINE : Soixante colis d’héroïne saisis /
VENISE : Les people chez Pinault
– Ouf ! Un Eden loin d’Aden !

Jean Prod’hom

XVI

Il appartient au règne animal, c’est évident, il en a absolument toutes les caractéristiques. On craint cependant qu’il soit le théâtre d’une bifurcation évolutive. Car s’il est l’être le plus sot, le plus suffisant, le plus arrogant et le plus offensant pour l’humanité qu’il nous ait été de rencontrer, il est peut-être parmi nous, la science ne l’exclut pas, celui qui est le mieux adapté au monde dans lequel nous vivons. Personne ne l’espère évidemment, mais la tragédie darwinienne veut qu’on n’y puisse rien.

Jean Prod’hom


Oui

à l’inachevé lorsqu’il ne ronge pas
aux coquelicots
aux petits bonheurs qui faufilent nos jours
au doute de l’adolescent et aux limbes
aux instants qui bordent à gauche et à droite le réveil
aux chemins de dévestiture et aux geais
aux aires d’autoroute
aux entre-saisons
à la mémoire dont je ne sais rien et aux dernières cerises
au silence des muets et aux talus
aux marges généreuses
au chat qui somnole
au livre oublié dans la bibliothèque qu’on lira un jour
à la source qui s’essouffle
aux faux-plats au lézard
à l’eau qui dilate le corps lorsqu’on la boit
aux passeurs aux marges généreuses
aux photos jaunies aux bisses qui scintillent
aux rêves du cancre et du prisonnier
aux portes entrouvertes et aux pattes d’oie
à la sieste de l’ouvrier à l’étang à la tourbe
au travail bientôt terminé au jeudi saint
aux rémissions sans fin et aux bornes oubliées
au baiser volé à l’écho aux lambris délavés
à l’odeur du pain dans le fournil et aux trouées du ciel
à la frontière incertaine entre entre la terre et le ciel la terre et l’eau
à la brume d’octobre d’où sortent des cris d’oiseaux
à la persévérance à la tempérance
aux empreintes du pèlerin dans la boue
à celles du chevreuil dans la neige
à l’ancolie à l’adoration des bergers
au bluet et aux méandres du fleuve
aux fins d’après-midi aux églises vides
à la pénombre au chant du coq
au vent tiède au thé avant le lever du jour
au grain de la molasse

Jean Prod’hom