Bellevaux

Le solstice passe et les jours s’allongent. Je songe à l’amie âgée d’un musicien valaisan avec lequel je travaillais à la rédaction d’un ouvrage sur le val d’Anniviers. Je les rejoignais régulièrement dans un appartement sombre de Bellevaux. La vieille n’éclairait pas son appartement, ni en été ni en hiver. Elle m’expliqua qu’une dame distinguée dont elle avait lavé autrefois les draps sales lui avait confié qu’elle était devenue riche – et avait joui d’un coquet succès mondain – au terme de l’accumulation obstinée de menues économies.
Lorsque je lui conseillai tout bonnement de résilier l’abonnement dont elle était la titulaire pour accélérer son accès aux feux de la rampe, elle me regarda les yeux grand ouverts, secouée par tant d’incompréhension. La vieille me fit comprendre alors que cette résiliation l’aurait à tout jamais empêchée de faire ses économies quotidiennes.

L’une a laissé ses ancêtres sur les bords du détroit de Messine, l’autre sur les rives de la Manche, elles m’ont souri vendredi après-midi comme si je leur avais offert une rose.

Dimanche 21 décembre 2009

La question n’a pas encore été réglée comme certains font mine de nous le faire croire, d’un air moqueur ou entendu. En conséquence Il faudrait placer ici et là, comme les nains dans nos jardins, des petits Socrates qui auraient pour tâche de rappeler à nos enfants et à leurs parents la question essentielle de l’immortalité de l’âme.

Quelques livres se déplacent en groupe dans ma bibliothèque depuis plusieurs années. Il aura suffi qu’une élève m’offre pour Noël Le Vieux qui lisait des romans d’amour pour que je le croque le soir même. Le groupe va-t-il survivre à cette trahison ?

L’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter : Joyeux Noël, au douce nuit, lalala la l’étoile est là qui nous conduit lalala la, les anges de nos campagnes, lalala la lalala l’hymne des cieux la lalala la les anges lalala la lalala la lalala la lalala lallala la alala de nos campagnes lalal ala la lalala la ala la lalala la lalala la lalala lallala la…

Jean Prod’hom

I

Pour fêter Noël, les chevreuils du Bois Vuacoz ont tracé dans le désert blanc des guirlandes d’ombre. J’en aperçois une toute fraîche, je décide alors de débusquer l’animal. Mais à mesure que je m’approche de la bête, les empreintes se font de moins en moins visibles si bien qu’à la fin je devine sa manoeuvre…
Pas folle la guêpe !

Jean Prod’hom

Le Papa de Simon

Chacun de son côté, eux du leur et moi du mien, si bien que nous avons travaillé dur et en silence mercredi passé, comme il convient lorsque l’on se met en demeure d’apprendre autre chose que ce que l’on sait déjà, la tête dans l’encre noire une heure durant, courbés sur un beau récit de Maupassant, Le Papa de Simon.
Nous l’avons écouté il y a une dizaine de jours dans une version proposée par la RSR ; et puis je leur ai remis il y a une petite semaine une copie du texte pour qu’ils puissent en prendre soigneusement connaissance à la maison. Certains l’ont lu, d’autres lu et relu, annoté, crayon, plume ou couleurs, d’autres enfin confiants, trop confiants…
C’est l’histoire de Simon, un garçon de sept ou huit ans qui ne connaît pas son papa – est-ce sa faute, à cette fille, si elle a failli ? Les gamins de l’école avec lesquels Simon ne galopine pas dans les rues du village ou sur les bords de la rivière n’ont pas de pitié – pas plus que leurs parents – pour cette chose extraordinaire, monstrueuse, cet être hors de la nature. Ils le mettent en demeure de répondre de cette absence.
Ce mauvais coup contre lequel n’existe aucune parade renforce la cohésion des galopins, malins et cruels, et contribue à l’égarement de Simon qui sent monter en lui l’impuissance. Il songe à mourir.
Maupassant raconte le chemin difficile que doit emprunter Simon, à deux pas d’en finir avec lui-même et les autres, pour disposer d’un nom, le nom d’un père qui accepte, et le fils et la mère ; un nom autour duquel le groupe pourra se reconstituer comme autour de la loi et non plus hors-la-loi autour de l’enfant innocent qui n’en a pas. Simon rencontre Philippe, un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux noirs tout frisés, qui épousera sa mère au terme du récit.
– Mon papa, dit-il, c’est Philippe Remy, le forgeron, et il a promis qu’il tirerait les oreilles à tous ceux qui me feraient du mal.
Philippe Remy promis !

Midi finissait de sonner. La porte de l’école s’ouvrit, et les gamins se précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient chaque jour, ils s’arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes et se mirent à chuchoter.

Un élève s’approche, il veut me parler, de ce qui s’est passé la veille dans la salle d’informatique alors qu’il travaillait avec deux camarades. L’un l’a frappé sur la tête sans raison apparente. Je m’assure d’abord que chacun d’eux a un père, c’est le cas.
Le temps passe et je finis par m’approcher des deux acteurs absents jusque-là qui m’avouent ne s’apprécier que très partiellement, ils en sont venus autrefois aux mains, aujourd’hui ils en restent aux mots, des mots qui volent comme des coups.
L’étonnant de l’affaire c’est que pour s’armer et entamer l’intégrité de l’adversaire, chacun fait siens les mots convenus de notre temps, chacun reproche en effet à l’autre d’avoir un comportement monstrueux à l’égard de ses propres parents.
– Toi tu insultes ton père !
– Toi tu es un enfant-roi !
Moi j’ai trouvé ! L’histoire de ces deux élèves retrousse le récit de Maupassant comme un gant. Si les gamins du village de Normandie se constituent en une bande solide en excluant Simon parce qu’il n’a pas de papa, deux gamins – et d’autres à coup sûr – de mon village s’ accusent l’un l’autre, dans un miroir, non pas d’en manquer mais de vouloir s’en débarrasser.
Il faudrait aujourd’hui écrire une nouvelle histoire, celle de Pierre, Jacques et Jean, des gamins de onze ou douze ans qui ont tous un bon papa, mais qui sont dans le regret de ne pas avoir à leur disposition un petit Simon, une chose extraordinaire, monstrueuse, un être hors de la nature. L’histoire raconterait comment la communauté des gamins – et des adultes – retrouve la paix en conduisant Pierre, Jacques ou Jean au parricide.
Cette histoire me dit quelque chose…

Jean Prod’hom

(FP) Dimanche 14 décembre 2008

Au carrefour quelque chose me retient pourtant de m’engager plus avant sur l’autre voie, là où fleurissent les leurres et les regrets.
Les désirs d’abord, et les mots de tous ceux qui, peut-être, ne souhaitent pas que je les abandonne aujourd’hui et qui me rappellent au détour que je ne me suis jamais écarté en réalité de la route qui m’a été assignée.
Les deux pas imaginaires ensuite qu’il me reste à franchir et qui me maintiennent à bonne distance du pays des sirènes. Ce sont eux qui me font patienter là.
Et c’est en ce lieu, seulement en ce lieu, qui en est comme l’abolition, que le merle, les épines du pin et le vieil homme m’apparaissent comme nulle part ailleurs, dans leur plus haut degré d’intensité. Ce lieu n’est pas un rêve, il n’est pas une image, il est ce milieu où je suis avec les autres, les uns, les choses, les autres, à l’air libre, et pourtant chacun en son lieu, dense et coloré, plein, obscur et léger. Jamais si proche.
Il m’est impossible pourtant de m’approcher plus avant, de les rejoindre, leurs vies m’effraient un peu, elles dépassent de beaucoup mes forces.

Quand une route s’élève, me découvrant au loin d’autres chemins dans les pierres, avec des villages visibles ; quand le train se glisse dans une vallée resserrée, au crépuscule, passant devant des maisons où il arrive qu’une maison s’éclaire…

Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays
Albert Skira, Paris, 1972

C’était en rentrant un printemps de Colonzelle, entre Cruseilles et Saint-Julien-en-Genevois, près d’Allonzier-la-Caille, un peu après le viaduc, la nuit était tombée, les enfants dormaient et leur mère conduisait. J’ai aperçu une maison à une centaine de mètres, solitaire dans la pente douce d’un pré. Elle était à peine éclairée, mais suffisamment pour que je sache qu’elle était habitée. J’ai compris aussitôt qu’il me serait impossible d’être un autre que celui que j’avais à être, impensable de vivre là-bas auprès d’eux. Et pourtant j’étais à l’image de cette maison isolée et de ses habitants, un être aux portes et aux fenêtres mi-closes dont les maigres lumières intérieures lui permettent parfois d’entrevoir par l’entrebâillement d’une porte l’autre qui passe et qu’on aurait pu être.
Je sais que je ne serais rien sans eux. (P)

Jean Prod’hom

Deux fois ravi

Il est un peu plus de 10 heures 30 et les élèves travaillent en silence un beau conte de Maupassant, Le Papa de Simon.
Désoeuvré, j’aperçois à travers la vitre de l’une des fenêtres aux cadres turquoise de la villa du Chemin du Mottier un vieil homme qui s’affaire. Dans le ciel file un merle à tire-d’aile, il stoppe son vol, pieds joints sur une branche basse de l’un des trois pins qui se dressent là, devant moi à deux pas… Je me réjouis.
Je me réjouis de ce que l’école, malgré l’orientation qu’elle a prise depuis le commencement, soit encore si proche de ceux qui n’y sont plus et que j’aperçois de temps à autre par les grandes baies vitrées de la classe, enchanté que l’école se dresse en compagnie des arbres et des merles à l’air libre.
Tandis que les élèves s’enfoncent dans une petite ville de province et rejoignent Simon au bord de la rivière, Philippe Remy dans sa forge, Blanchotte dans la chambre, je demeure la tête hors de l’eau, perds le fil de ce pourquoi je suis là, observe les feuillus, nus, qui se dressent dans la pelouse interdite, je devine plus loin le Gros-de-Vaud, le Jura et l’Amérique.
Dans le même temps pourtant, je me sens abandonné, exclu du monde, habité par le sentiment tenace de jouer une partie dans une réalité moindre. J’aimerais être ailleurs, dans le bruit du monde ou le creux des ravins, vivre à mon tour et ne rien attendre, obtenir l’immédiat et m’en suffire.
Comme souvent alors je songe à quelques mots d’Yves Bonnefoy qui me suivent depuis tant d’années.

Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu.

Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays
Albert Skira, Paris, 1972

Le mirage a creusé un manque qui m’a écarté de la route, il m’a déposé nulle part, à deux pas de mes rêves, plus proche que jamais des êtres qui s’éloignent.

Jean Prod’hom

3

Au comble de la nécessité, lorsque je prends conscience que nos pas suivent les ornières des chemins d’autrefois et qu’ils ne s’en éloignent pas, j’aperçois, allégé, là tout près, dans les landes mêlées de ronces, la bruyère qui s’incline au souffle de l’imprévu.

Jean Prod’hom

Google

Un ancien élève écrit à la rédaction du Journal, il souhaite que deux textes qu’il a rédigés à l’occasion d’un atelier d’écriture, il y a sept ans, soient retirés du site du Journal, ils lui rappellent de bien mauvais souvenirs, c’était une difficile époque de sa vie. Je retire donc du site les liens qui conduisent à ces deux textes.
Mais Google est une grosse machine mémorielle qui prend un temps important avant de nettoyer les résultats de ses explorations, si bien que, chaque fois que cet ancien élève tape son prénom et son nom sur Google, ceux-ci apparaissent sur une page, suivi de quelques-uns des mots que cet ancien élève veut bannir du monde.
Lorsqu’on tente de télécharger ces deux textes, par un clic sur les adresses fournies par Google, celui-ci signale son impuissance par les mots : Objet non trouvé ! Error 404. Ces textes n’existent plus en effet sur aucun serveur. Ce que l’élève voit lorsqu’il tape son prénom et son nom, ce ne sont plus ses textes proprement dits, mais l’empreinte qu’ils ont laissée, des simulacres qui rappellent qu’un objet a existé mais qu’il n’est plus là.
L’élève m’envoie alors plusieurs jours de suite un message dans lequel il me prie instamment de supprimer ces empreintes. Je n’en suis pas capable et j’ai beau le lui répéter ; je lui soumets pourtant quelques solutions qui ne le convainquent pas : s’adresser directement à Google – mais il n’est pas si aisé de s’attaquer à une pieuvre géante –, attendre et espérer que la blessure s’atténue, ou renoncer à vouloir supprimer les empreintes de ce qui a été.
Car on ne se débarrasse pas si aisément de son passé. Et comment pourrait-il en être autrement ? Comment vivraient les hommes s’ils n’avaient aucun accès à l’ensemble des événements qui les constituent ? On ne se refait pas dans la vie comme au poker !
Cet ancien élève est-il condamné désormais à taper son prénom et son nom, indéfiniment, pour s’assurer que rien de son passé ne fait retour ? A vouloir escamoter les traces et les images de celui qu’on suppose avoir été, on se condamne aux travaux de Sisyphe. Le déni n’amène aucun réconfort, rien ne nous garantit qu’aucune trace n’existe ici ou là, que nous ne rencontrerons pas, au moment où on s’y attend le moins, demain ou après-demain, celui qu’on avait voulu voir disparaître.
Il est vain, logiquement et ontologiquement, de vouloir s’assurer de l’inexistence de quoi que ce soit.

Jean Prod’hom

Jouer dehors

Hier, Marc, un très bon élève discute avec une enseignante. Ils avaient déjà parlé la veille de l’utilisation de l’informatique dans la rédaction des rapports de TP. Ils parlent alors de choses et d’autres, du dossier d’évaluation, des TP encore, de ce début d’année en septième secondaire baccalauréat, du travail pour le lendemain,… Tout va pour le mieux !
Sinon qu’au moment de se quitter, en réponse à une question sur le travail à faire à la maison, Marc répond :
– Ça va,… Ça fait trois semaines que je ne suis pas allé jouer dehors !

Jean Prod’hom

Dans une mandorle

Chaque année B glisse dans notre casier de la salle des maîtres un dépliant publié par l’Office fédéral de la statistique (OFS) intitulé La Population de la Suisse. Notez que je ne le lis pas soigneusement chaque année – notre pays est en effet si bien réglé que nous semblons suivre sans broncher la pente calculée par nos offices de statistiques.
Je reçois donc, avec l’année de recul qui convient pour réaliser de tels travaux, les statistiques 2007. Je prends le parti cette année de les lire avec attention. Je me coule un bain et me noie dans les chiffres.
J’apprends tout d’abord que la Suisse compte 34 jeunes gens pour 100 personnes en âge de travailler, alors qu’ils étaient 76 en 1900. A l’inverse, le nombre des personnes âgées qui dépendent de ceux qui travaillent a doublé. Cette inversion ne revient pourtant pas au même, il faut le répéter, nous sommes un peuple de vieux !
J’apprends aussi que l’espérance de vie en 1900, et j’en tremble rétrospectivement, se montait à 49 ans pour les femmes et à 46 pour les hommes. Nous pouvons aujourd’hui, et c’est heureux, rêver à une prolongation, presque une seconde mi-temps.
J’apprends encore qu’il existe plus de Suisses qui quittent leur pays que de Suisses qui y reviennent. Ça n’est pas un très bon signe ! Un meilleur ? 668’100 Suisses sont établis ailleurs dans le monde !
Quant aux hommes ils se remarient plus facilement que les femmes, je les devinais moins naïfs. Il faut savoir en outre que près d’un tiers des mariages en Suisse sont des remariages, c’est-à-dire des unions où au moins l’un des deux partenaires est divorcé-e ou veuf/-ve. C’est beaucoup et ce chiffre démontre l’obstination de nos ressortissants à persévérer dans un domaine abandonné par beaucoup.
Demeure la pyramide des âges, que l’on croyait stable mais qui n’a plus rien à voir avec les illustres tombeaux construits pour l’éternité. A moins que…
La pyramide des âges en Suisse comme en Europe cache en effet de moins en moins sa vérité mortelle. Elle s’est faite champignon, champignon atomique, qui jette toujours plus haut dans le ciel son large anneau de promesses sombres. L’Europe explose, tous nos vieux – femmes et hommes égaux enfin tous ensemble dans la même mandorle – sont poussés année après année vers le ciel, toujours plus haut, toujours plus nombreux. Assomption !
L’explosion n’est pas terminée, nous sommes à mi-parcours, chapeau pointu. Il nous reste encore quelques années avant que nous ne retrouvions la stabilité d’une nouvelle pyramide, cul par-dessus tête. Il nous faudra alors remettre nos représentations à l’endroit : quelques enfants en haut près du ciel et les vieux en bas, en pagaille près de la terre où on redevient poussière.

Jean Prod’hom

Coup de pouce

Je reçois il y a quelques jours un mail d’un jeune électricien de Genève. Il me prie de retirer du site du Journal de l’Etablissement un texte qui y figure. Pourquoi cet ancien élève dont le nom ne me dit rien souhaite-t-il que ce texte disparaisse du site ? Le texte était-il si mauvais, lui rappelait-il de mauvais souvenirs ? Je vais immédiatement le consulter et comprends alors la méprise. L’électricien genevois n’en est pas l’auteur !
Il s’agit en fait d’une lettre argmentative écrite en juillet 2003 dans le cadre du Certificat d’études par Jonathan, un excellent élève dont je me souviens bien. Pour la faire figurer sur le site comme exemple, j’avais estimé judicieux de substituer aux prénom, nom et adresse réels qui figuraient en tête de sa lettre, des prénom, nom et adresse fictifs.
Par un pur hasard j’ai choisi ce jour-là un prénom et un nom que portait déjà un adolecent genevois bientôt électricien.
Celui-ci n’avait donc jamais été un élève du Mont-sur-Lausanne. Quant à l’adresse mentionnée en tête de la lettre, elle aurait dû lui suffire, au risque de se compter parmi les fous, pour ne pas faire de lui-même un autre…
C’est en recherchant les occurences du prénom et du nom des deux homonymes sur Google que j’ai compris peut-être l’intention de l’électricien genevois. Google place en effet en tête de sa liste de résultats la lettre argumentative de l’élève fictif du Mont-sur-Lausanne – et non pas les coordonnées de l’entreprise d’électricité que met sur pied le jeune loup de Genève. En me priant de retirer cette lettre qu’il savait ne jamais avoir écrite, l’électricien genevois espérait que je lui libère la première place et offre à sa nouvelle entreprise un avenir dégagé de toute ambiguïté.
C’est ce que j’ai fait sur le champ. Laissons vivre les petites et moyennes entreprises !

Jean Prod’hom

Souhaitable

– L’école demain ?
– Et bien pêle-mêle je te répondrai qu’il serait souhaitable que chaque élève dispose d’une boîte dans laquelle, pour ne pas se perdre, il regroupe quelques objets ramassés au bord du chemin, rencontre un jour celui qu’il n’a pas choisi, citoyens tous deux demain, non pas pour en faire un ami, mais pour mieux comprendre ce dans quoi nous avons été précipités, cède sa place chaque fois qu’un autre prend le risque de dire ce qu’il a à dire, use de la liberté ailleurs que dans le choix de ses chaussures ou d’une boisson, ait l’occasion de rencontrer la loi, possède quelques objets qui survivent plus de quatre saisons, s’assure qu’il n’est seul et partage une part de l’imaginaire du monde, suive le chemin imprévisible de la mouche sur la vitre lorsque le printemps revient, aperçoive la porte qui se cache au fond de l’ennui, saisisse que ce que la tradition lui remet est sans prix, dorme les heures qu’il lui faut pour mieux se réveiller parfois à l’aube, ne mange pas seul à midi et le soir, dispose d’un tamis pour distinguer, lorsqu’il le faut, le grain de l’ivraie, apprenne à ne plus craindre ni la nuit ni les carrefours, et quelquefois, les soirs bleus d’été, foule l’herbe menue…
– Halte ! ce n’est pas nouveau !
– Et ce ne sont que des mots !

Jean Prod’hom

Dimanche 7 décembre 2008

A Arthur, si jeune, qui me l’avait demandé il y a quelques années, j’avais dit en balbutiant mon pressentiment – écrit le soir même. L’homme qui meurt va rejoindre les fragrances des lilas et des acacias, les mille souffles qui éloignent la touffeur de l’été et toutes ces petites musiques qui rappellent ce qui n’est plus.
Il n’avait pas semblé comprendre exactement, mais il avait paru se satisfaire de la manière avec laquelle j’avais cherché ce jour-là à frayer un passage du côté de ce que nous ignorons, entre ronces et prés, et il est resté à mes côtés.
J’entends quelque chose de ce chemin dans les premières pages du chapitre IX du
Grand Meaulnes que j’ai relues hier après-midi sous le soleil froid de l’hiver. L’obscurité croissait

Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté dans l’ombre ; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois ; puis elle s’arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d’eau. Un ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette époque le courant était si fort que la glace n’avait pas pris et qu’il eût été dangereux de pousser plus avant.
Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, très perplexe, se dressa dans la voiture. C’est alors qu’il aperçut, entre les branches, une lumière. Deux ou trois prés seulement devaient la séparer du chemin…
L’écolier descendit de voiture et ramena la jument en arrière, en lui parlant pour la calmer, pour arrêter ses brusques coups de tête effrayés :
« Allons, ma vieille ! Allons ! Maintenant nous n’irons pas plus loin. Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés ».
Et, poussant la barrière entrouverte d’un petit pré qui donnait sur le chemin, il fit entrer là son équipage. Ses pieds enfonçaient dans l’herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine… Il la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture ; puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau la lumière, qui était celle d’une maison isolée. Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la fois… Enfin, après un dernier saut du haut d’un talus, il se trouva dans la cour d’une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son têt. Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien se mit à aboyer avec fureur.
Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que Meaulnes avait aperçue était celle d’un feu de fagots allumé dans la cheminée. Il n’y avait pas d’autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la maison, se leva et s’approcha de la porte, sans paraître autrement effrayée. L’horloge à poids, juste à cet instant, sonna la demie de sept heures.

Il n’est pas sûr qu’Arthur, jeune encore, comprenne mieux aujourd’hui ce que j’espère être en mesure de comprendre un jour.

Jean Prod’hom

Lipp et Genevay

Les fossoyeurs sont à la tâche dans le canton de Vaud, on nous demande en effet d’enterrer une certaine manière d’enseigner le français. L’entreprise de renouvellement, qui a débuté avec Maîtrise de français en 1979, va s’interrompre au cours de cet hiver.
La Direction générale de l’enseignement obligatoire du canton de Vaud a demandé aux établissements scolaires du canton de décider dans les jours qui viennent de la prochaine ligne de matériel qui sera désormais utilisée dans nos classes. Les discussions vont bon train. Nous avons à choisir entre deux collections, françaises toutes deux. Beaux livres, belles brochures dont nous saurons à coup sûr disposer. Ces ouvrages font l’impasse pourtant sur l’observation fine que nous proposent depuis près de trente ans Lipp, Besson, Genevay, Genoud, Nussbaum et leurs successeurs.
C’était hier à midi à la salle des maîtres, des collègues évoquaient les difficultés de certains élèves à analyser le groupe la tienne dans :

Marthe, Louise a perdu toutes ses bagues, tu as de la chance, la tienne est à ton doigt.

Hésitant, je demande ce qu’il en est.
– Un pronom possessif !
Chacun opine ; c’est en effet l’analyse que propose le ministère de l’éducation nationale française – je suis allé voir – dans son Bulletin officiel spécial (6) du 28 août 2008. Mais cette appellation n’est-elle pas réductrice ? S’agit-il d’un pronom ? En quel sens ?
L’analyse que proposaient Genevay, Lipp et Schoeni, conseillés par Huot, Delesalle et Corblin (Français 8e Notes méthodologiques, Grammaire, LEP, 1986, 39–54 ) fait voir ce que nous allons perdre.
Le groupe la tienne est traditionnellement – une tradition vers laquelle nous sommes donc conviés à retourner – rattaché aux pronoms possessifs. Or les deux groupes toutes ses bagues et la tienne ne sont pas coréférentiels, et seul manque dans le second groupe un nom pour le considérer comme un groupe nominal. Les auteurs romands remarquent aussi que le groupe la tienne contient un déterminant comme n’importe quel groupe nominal, auquel il est préférable donc de l’apparenter, d’où son appellation de groupe nominal sans nom réalisé. En résumé, le groupe la tienne contient un déterminant identifiant (la), une suite du nom (tienne) et fait l’impasse sur le nom noyau. Quant au mot tienne, il joue un double rôle : suite du nom bague (nom non réalisé auquel il s’accorde en genre et en nombre) et reprise pronominale du nom Marthe. Il fallait le démontrer !
Cette analyse ne trouvera plus grâce. Son plus gros défaut ? N’être indexée que trois fois seulement sur Google ?
Il m’a semblé hier à midi que l’affaire était donc jouée, que le tournant avait été pris et que nous retournions d’où nous venions. On s’y fera en peu de temps, j’en suis sûr. Et puis, ce que nous allons perdre peut-être du côté de la finesse sera compensé par les bénéfices que nous récolterons : nous vivons la fin de l’isolement du canton de Vaud et de la Suisse romande dans le concert de l’enseignement du français. Ce n’est pas rien ! A la vôtre !

Jean Prod’hom

2

J’aurais souhaité ce matin que les reliquats de ma vie, dispersés dans ma mémoire comme les pierres sur un plateau d’un jeu de go, s’organisent et fassent pression pour retenir la machinerie qui terrasse l’avenir, et carillonnent comme les casseroles dans le sillage de la mariée.

Jean Prod’hom

Le journal


La rencontre de lundi soir avec les parents des élèves de la classe 11 ont lavé les peines vivement éprouvées ces derniers jours dans d’autres circonstances de ma vie d’enseignant. Je pense alors aux autres moments difficiles, difficilement tolérables pour certains, qui ont ponctué l’année qui se termine et dont il ne me reste rien, hormis quelques mots qui m’avertissent que ces moments ont été. Ils m’ont parfois durement touché, mais ils sont comme lavés.
Je consulte alors le journal que je tiens quotidiennement pour retrouver les traces de cet intolérable. J’aperçois des empreintes, mais aucune de celles-ci ne me donne accès à ce qui a été, elles m’orientent au contraire ailleurs, vers la question de l’écriture et du journal.
Le journal, un presque rien, ligne fragile, pas même mélodie, témoin déçu de ce qu’on avait voulu retenir, mailles par où s’échappent les murmures qu’on voulait prendre au piège, grenaille de nos jours,… Le journal jamais ne ramène à ce qui a été, il promet plutôt que l’intolérable reviendra un jour, de l’orient, et qu’on ne s’en remettra peut-être pas.

L’un des avantages qu’il y a à tenir un journal, c’est que l’on prend conscience avec une clarté rassurante des changements auxquels on est continuellement soumis, auxquels on croit bien entendu d’une manière générale, que l’on pressent et que l’on avoue, mais que l’on nie toujours inconsciemment plus tard, dès qu’il s’agit de puiser dans un tel aveu des raisons de paix ou d’espoir. Un journal vous fournit des preuves de ce que, même en proie à des états qui vous paraissent aujourd’hui intolérables, on a vécu, regardé autour de soi et noté des observations, de ce que cette main droite, donc, s’est agitée comme maintenant, maintenant que la possibilité d’embrasser d’un seul coup d’oeil notre situation d’autrefois nous a rendu plus perspicace, ce qui nous oblige d’autant plus à reconnaître l’intrépidité de nos efforts d’autrefois qui se soutenaient dans cette pure ignorance.

Franz Kafka, Journal, Grasset, Paris, 1954
Samedi 23 décembre 1911

– Où sont les dettes ?
C’était lundi, un peu après midi sur le parking de la COOP du Mont-sur-Lausanne, il pleuvait et François Bon murmurait à la radio les titres de quelques-uns des textes qu’il relit à chaque étape de sa vie. J’aurais voulu l’écouter lire Kafka à Rumine…

Jean Prod’hom

Dimanche 30 décembre 2008

Ils étaient encore il n’y a pas si longtemps – vingt, trente ans ? – sur les bancs d’école, je les vois encore distinctement, ceux du premier rang, du centre, du fond ou des issues,… Ils ont si peu quitté la classe que j’ai proposé à ceux d’entre eux qui regrettaient de ne pas pouvoir aider leurs enfants dans le domaine de l’analyse grammaticale pratiquée aujourd’hui dans nos régions – ils n’ont connu ni Chomsky ni Benveniste – de me rejoindre un prochain samedi matin dans la salle 11 pour un recyclage. Plusieurs se sont annoncés, ils n’ont pas quitté l’école, le rendez-vous est pris, j’organiserai donc sous peu un nouveau raout grammatical.
Ce qui m’a frappé chez toutes ces mères et tous ces pères – près de cinquante – rencontrés hier soir, c’est la prédominance d’un mélange, celui du sérieux, de l’attention et de la dérision, c’est-à-dire l’esprit de légèreté ! Ils n’ont pas quitté définitivement l’enfance, leur oeil, à peine moqueur, s’allume à tout instant comme celui de leurs enfants. Est-ce à dire qu’ils sont les mêmes ? Non !, ils ont en plus ce dont manque l’enfant et que l’école contribue à lui apporter, l’art de la bonne distance.
Au centre de la fête, donc les absents qui ont, j’en suis tout à fait certain, trouver une raison pour de ne pas regretter l’absence de leurs parents.
J’aurais voulu qu’ils puissent un instant écouter les propos – sérieux, attentifs et dérisoires – qui les ont entourés tout au long de la soirée et puiser dans la confiance lucide de ceux qui les accompagnent, l’équanimité qui transforme les apprentissages en théâtres, drames et mystères. Voeu de Pygmalion ! ils n’ont pas assisté à la scène et tant mieux. Peut-être l’ont-ils imaginée et cela suffit bien ; car si nous, parents et enseignants, sommes avec eux des locataires du réel, pour eux des représentants du symbolique, nous sommes aussi loin d’eux les hôtes de leur imaginaire.
Nous avons hier soir élèves, parents et enseignants passé notre examen.

Jean Prod’hom

Le lac Clément

Ce matin au réveil, avant de la conduire au village, jour d’exception, sur la place de l’église où elle retrouve Clément et Robin, Louise demande.
– C’est vrai qu’il existe un lac Clément ?

Jean Prod’hom

Lacer ses chaussures

Je l’aurais certes souhaité mais je n’en suis pas capable, pas capable de m’aventurer dans le labyrinthe de réflexions dans lequel m’ont plongé quelques mots et quelques gestes de ma fille ce matin. D’abord parce que ces réflexions ne se sont pas présentées à la queue leu leu, ou deux par deux, main dans la main comme dans les cortèges d’écoliers, mais surtout parce que la question me dépasse de beaucoup.
C’est ce matin un peu avant sept heures, le feu ronronne dans le poêle. Nous nous affairons tous les cinq dans un sain désordre, retenus par quelques fils ténus à la nuit dont nous sortons. J’entends alors dans mon dos : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles !
Intrigué par ces mots que Louise prononce comme un sésame, je me retourne et la vois penchée sur le modèle-réduit d’une chaussure ; elle tient dans ses deux mains les deux extrémités d’un lacet.
Je comprends alors, ma fille s’initie à l’un des rites majeurs du passage de la première à la seconde enfance : nouer les lacets de ses chaussures. Je la laisse à ses exercices persuadé que l’épreuve de ce matin n’est pas la dernière !
Un peu moins de dix minutes après Louise triomphe : – J’ai fait une vague, puis j’en ai refait une avec les petites boucles ! Voilà ! j’ai réussi.
Je n’en crois rien ! Lui aurait-il fallu moins de dix minutes pour franchir le premier obstacle qui se présente dans la vie d’un enfant aujourd’hui pour être autorisé, chaussé, à aller de l’avant ? Incrédule je lui demande de me faire une démonstration, le monde s’ouvre alors sous mes pieds. Louise exécute exactement son sésame : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles.
J’avais avec d’autres Cassandres annoncé la disparition tragique du lacet ; les enfants de la génération Velcro allaient manquer une aventure inoubliable qui les aurait conduits à la maîtrise d’un savoir-faire emblématique et à la résolution, pour la première fois sans trancher, d’un noeud de vipères.
Je me souviens de cette première aventure de la connaissance dont j’ai été le héros, le désespoir devant cet objet trop complexe, les innombrables obstacles qu’il m’a fallu franchir, mais aussi l’objet qui devient jour après jour plus clair, l’éveil peut-être même à l’idée de modèle, les phrases dont je ne me souviens plus et qui devaient m’aider, les grimaces de ceux qui ont vécu cette aventure avec moi. Le succès enfin ! Le sentiment d’avoir réussi un exploit démesuré, inespéré.
Voici que je m’aperçois que les enfants apprennent aujourd’hui non seulement à exécuter ce geste, mais disposent encore d’une technique belle et simple qu’on m’avait cachée. Je me sens grugé…
Un instant seulement, car si je suis convaincu que l’exécution de la vague ou de la tresse comme je l’appelais, renvoie à une opération et à des gestes identiques, je devine par contre une irréductible différence dans la suite : Louise répète strictement l’opération initiale si bien que la fleur est là avant son épanouissement : elle papillonne selon un modèle.
Il n’en va pas de même pour moi, en 1960 à Riant-Mont 4. Assis dans le corridor, j’avance comme un chasseur, je prépare un collet à arrêtoir, l’étrangle avant de glisser la pointe dans un fouillis obscur avant de saisir une boucle naissante, lui donner de l’ampleur. Mon papillon est né de l’obscurité.
Je dois le dire, mon aventure vaut la sienne. Mais les rites, les mots et les méthodes qui m’ont permis et lui permettent d’aborder la terre, de l’entamer pour en faire partie, ne relèvent pas de la même épistémologie, et si ma fille et moi avons commencé et terminerons identiquement notre vie intellectuelle, vague, tresse et papillons, nous n’irons pas par les mêmes chemins.

Jean Prod’hom