Château de L’Isle

L’Isle / 18 heures

Lorsque nous retirons de la liste de nos savoir-faire ceux qui nous viennent de l’étude du règne animal, écureuil et lion, biche, perroquet, marmotte, cigale et paresseux, autruche, chien, glouton et abeille, il ne nous reste rien sinon la faculté de prendre, par le chas d’une aiguille, la clé des champs.

Pré de la Moille Baudin

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Il y a des solitudes qui veillent à toute heure du jour et de la nuit ; à la cuisine, dans la bibliothèque, au bureau. Elles considèrent du dedans ou par la fenêtre un train, une foule qui se hâte, un vieux verger. Ni fuite ni refuge, mais le jour et la nuit en pente douce, avec dessus des accidents pensants, des rêveurs, des décrochages, des hommes aux affaires, des rumeurs, des brigands, des chicanes, des poètes, des comptables qui passent comme des voleurs, sans laisser de traces. Toi tu fais ton quart à l’abri derrière un rideau de pluie.

Escargotière

Riau Graubon / 10 heures

Arthur Lubow rend visite à Sebald en août 2001 dans l’intention de faire un portrait de l’écrivain pour le New York Times. Ils évoquent autour d’un thé la manière dont l’auteur compose ses livres. Celui-ci confie à son interlocuteur, une fois encore, son besoin « de relier des choses qui n’ont apparemment rien à voir les unes avec les autres ». Il travaille à cette époque à un ouvrage autour de sa famille et de son histoire. Mais les traces sont rares et floues si bien qu’il ne peut s’appuyer que sur de rares témoignages, même les dates et les lieux de naissance de ses ancêtres ne sont pas fiables. Cet ouvrage ne verra jamais le jour, Sebald meurt en décembre. Arthur Lubow commente :

Tel l’archéologue qui reconstruit une poterie à partir de deux ou trois fragments, il travaillait d’une façon qu’il jugeait « extrêmement délicate et aléatoire ».

Si l’écrivain peut toujours, à chaque page, se retrancher derrière la rareté des témoignages, ce recours qui devient vite fastidieux amène Sebald à faire des emprunts, qui lui permettent de s’approcher autant que faire se peut de la vérité. L’écrivain confesse alors que, ce dont il rêve ce n’est pas tellement d’une réponse, ce dont il rêve c’est d’être en mesure de dire : « Tout cela est vraiment très étrange. »

C’est à toutes ces choses éloignées les unes des autres, rares dans le temps et l’espace, toutes échelles confondues, que je songe ce matin en marchant avec Oscar pour la centième fois sur le chemin des Censières, alors que les impatientes sont en fleurs et sur le point de projeter à tout vent leurs graines, à la découverte de l’une d’elle, sur les rives du Tage où je suis retourné la semaine dernière, à une belle pierre jaune au liséré noir. Elle a rejoint dans une casse d’imprimerie deux pierres de même couleur, trouvées dans la Bressonne à deux pas de Moudon, l’une en 1989 et l’autre en 1993.
Toutes trois composent la séquence d’une interminable histoire, étrange, délicate et aléatoire, dont aucun archéologue ne percera le mystère et qui me confond.

Montagne du Château

Riau Graubon / 8 heures

Le 2 août fut une journée paisible. Assis à une table près de la porte de la terrasse j’avais étalé tout autour mes papiers et mes notes et faisais des transitions pour tenter de relier des événements fort éloignés, mais qui me paraissaient relever d’un même ordre d’idées.

W.G. Sebald, Vertiges

Donner un visage, prévoir, agender ou noter ce que je ferai tout à l’heure, ce soir ou demain, jusqu’à oublier ce j’aurais pu faire, ne diffère guère, au fond, des récits des événements dont j’ai été l’instigateur ou le témoin, auxquels j’ai pris part ou auxquels j’aurais pu prendre part, ou même de ceux dont je n’ai été que le siège.
Les uns et les autres nécessitent une énonciation que ne cessent de déplacer les coïncidences, qui sont comme des brèches dans lesquelles je m’engouffre et derrière lesquelles je suis bien obligé de faire en sorte que quelque chose s’organise.

Salle à manger

Riau Graubon / 12 heures

Non, il ne suffit pas d’installer à l’école des outils ou des machines plus ou moins compliqués, d’ouvrir des ateliers, d’acquérir et de mettre en culture des champs et des jardins, puis de laisser ces multiples sollicitations s’offrir sans ordre majeur, sans raison intime, à l’intérêt et au désir de travail des enfants. Ce serait là cultiver cette fantaisie dont nous avons dit la nocivité, favoriser la distraction et le désordre. Piètres conditions pour une initiation au travail !

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’éducation du travail

Cuisine

Riau Graubon / 13 heures

Il en serait ainsi, en effet, si nous nous contentions de jeux de détente qui se présentent sans ordre intérieur, avec leur contenu d’activités compensatrices passagères. L’enfant fait tourner un train sur des rails ; puis il va jouer à un jeu de construction parce qu’il est fatigué du chemin de fer, et s’en ira gratter la terre quand il éprouvera le besoin de sortir au grand air. Il en est sans doute ainsi, d’après ce que j’ai lu et vu, dans le système à la mode de Madame Montessori. L’enfant choisit son activité, c’est un fait, mais ne serait-il pas nécessaire de lui faire sentir l’utilité de cette activité, de lui faire acquérir subconsciemment la notion de travail qui l’aurait motivé et ordonné, au lieu de la laisser à la merci de la fantaisie et de l’illusion.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’éducation du travail

Salle à manger

Riau Graubon / 11 heures

L’école est loin d’être faite pour l’enfant. C’est une question de préséance et de prestige plus que de compréhension. L’adulte présomptueux aime trop commander et être considéré. On dit parfois d’un mot savant que l’enfant est égocentrique. Hélas, les adultes le sont peut-être plus encore que les enfants. Apparemment, en paroles, ils manifestent des idées généreuses qui supposent un certain détachement de leur naturel égoïsme et la projection sur autrui de leur constante sollicitude. Pratiquement, et sauf d’heureuses exceptions qui honorent notre espèce, le comportement du commun des hommes reste terriblement égocentrique, et c’est pourquoi ils restent sourds à l’appel des éducateurs nouveaux.
– C’est exact. Nous aurions nous-mêmes à faire notre mea culpa.
Mais c’est aussi que cet appel pour placer l’enfant au centre des préoccupations scolaires est resté tout verbal et théorique. On attend en haut lieu que, je ne sais par quelle intuition géniale, nous réalisions, nous, modestes éducateurs, ce que nos maîtres ne sont pas encore parvenus seulement à définir et à préciser.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Al Foz

Alcochete / 8 heures

Cher Pierre,
Gros trafic à 8 heures sur la jetée, comme chaque matin à Alcochete ; jamais pourtant à la même heure, ici la marée commande. Deux hommes chargent dans le coffre d’une vieille Taunus deux sacs de palourdes de plusieurs dizaines de kilos, deux autres déchargent d’une camionnette des caisses et des seaux pleins à raz-bord de matériel dont on peine à faire le tri ; le conducteur la ramène sur le parking qui double le quai tandis qu’un bateau avec trois hommes à bord s’éloigne, on les entend rire ; quatre solides gaillards vérifient ce que contiennent leurs propres caisses, sur le ponton fixé aux piliers de la jetée. Chacun se prépare, avec ses habitudes ; l’organisation générale semble bien huilée, il n’y a pas de place pour le hasard, pas de place non plus pour tout le monde, la jetée est étroite, les équipes se succèdent, c’est chacun son tour.
Il faudrait du temps pour dire la simplicité et l’efficacité de leur organisation, les règles de fonctionnement de cette communauté de travail qui s’est auto-organisée, donner une image qu’on pressent mais qui ne se donne pas immédiatement dans sa complexité, c’est un métier.
Ils sont tous sans travail mais dans la force de l’âge, entre vingt et quarante ans ; ils se préparent à descendre à six ou sept mètres dans les eaux du Tage, remuées par les courants et troublées par la vase. Ils y resteront pendant plus de deux heures, m’explique un Capeverdien qui enfile une combinaison de néoprène rafistolée, par-dessus un training, des chaussettes montant jusqu’aux genoux, un t-shirt et un pull de laine. Ramasser à cette profondeur des palourdes, une à une, est un métier pénible et dangereux, on en meurt.
Le Capeverdien me montre l’un de ses collègues, cul nu derrière un panneau de bois vermoulu ; il écarte les jambes et y glisse un pampers blanc, immaculé, qu’il referme et noue à la taille. C’est la parade, me dit-il, qu’ont trouvé les plus vieux pour se protéger de sales blessures. Lui, ça ne fait que trois ans qu’il pêche la palourde, il ne porte pas de pampers, il verra plus tard ; cette fierté a son prix, il ne ramasse qu’une quarantaine de kilos par marée tandis que les vieux, qui mettent tous les atouts de leur côté, arrivent à soixante.
Le propriétaire fait démarrer le moteur, les pêcheurs ont déposé dans le fond du bateau les cinq paires de bouteilles d’oxygène, un nombre égal de ceintures de plomb et des nasses aux solides mailles qui peuvent chacune contenir une vingtaine de kilos de palourdes. Il faut savoir que le cours de mollusque bivalve qu’on s’arrache sur les terrasses de Lisbonne a pris l’ascenseur, il a passé de 5 à 6 euros le kilo.
Ce soir, une fois encore, les pêcheurs d’Alcochete ne demanderont rien à personne, ce gagne-pain illicite les nourrit, c’est également une activité complète : on y trouve de la force, du courage, de la fierté, des sourires, le soleil, mais aussi quelques embrouilles pour nous rappeler que, malgré la grandeur du jour et la générosité de ces hommes, ce m’est pas le paradis.
Bom dia, buom dia, un café devant l’église d’Alcochete. Obrigado, muito obrigado, en route pour Oriente.
Je fais un saut jusqu’à l’Aquarium, une exposition temporaire est consacrée à Takashi Anano, un Japonais qui a photographié tout au long de sa vie des paysages à l’écart de tout, « intacts », mais qui a aussi conçu une série d’aquariums sur le modèle des jardins japonais ; celui que l’on peut admirer ces jours à Lisbonne se présente comme un long panorama silencieux et transparent, qui fait le tour d’une salle du second étage. Il ne s’y passe rien, ou presque rien : du gravier, de l’eau, de la lumière ; de modestes poissons, peu nombreux, qui se prélassent comme des rois, des bruyères et des herbes de cimetière marin, pauvres et déliées qui dansent, tantôt seules tantôt accompagnées, amoureuses  des courbes.


Photo | Yara Lettenbichler

Je consulte mes messages à l’aéroport, Yara se réjouit de sa collecte de la veille ; elle travaille ces jours à un texte qui devrait l’aider à fixer les intentions de ses prochains travaux. Elle me l’enverra ; qu’elle soit curieuse de ce que j’en pense m’honore.
Rien n’est tout simple avec ces brimborions que les gens peinent à identifier, à mi-distance des merdouilles et des bijoux. Le douanier a repéré dans sa boite à détection mon poudingue tenu serré dans un sac en plastique, il me demande de me tenir à distance, enfile des gants, ouvre ma valise et considère le tas. Il appelle son chef, les pierres sont interdites, la contrebande de gemmes également. Le chef liquide l’affaire, c’est bon pour cette fois. Ouf !
Je rédige ces notes à dix mille mètres au-dessus de la terre du Portugal qui fume par endroits, l’avion survole des déserts, Madrid, les Pyrénées, Toulouse, des champs et des prés, d’innombrables villes inconnues avant de plonger sur le Léman. Il fait beau et chaud sur toute l’Europe.

Café Benfica

Montijo / 15 heures

Cher Pierre,
Ils sont chaque jour des dizaines et des dizaines à râteler le vaste lit du Tage pour en tirer des centaines de coques prises dans la vase, qu’ils revendent au noir pour trois fois rien aux restaurants de Lisbonne. Beaucoup, lorsque c’est possible, embarquent à Montijo ou à Alcochete sur de fragiles rafiots qui les déposent sur leur gisement. Certaines d’entre eux enfilent même de vieux vêtements de plongée rafistolés pour remonter ces mêmes coques, mais avec de l’eau jusqu’à la taille, ou par-dessus la tête, en prenant des risques considérables. La courbe du chômage est toujours plus forte dans la région, aussi forte que les courants dans le ventre du Tage, on y meurt pour des palourdes. Le bateau qui relie Montijo à Lisbonne provoque un peu d’agitation chez les pêcheurs qui évitent, en faisant de petits bonds, les vagues nées de notre passage.
Il n’a pas été simple de rejoindre, depuis Alcochete, le débarcadère de Montijo, et je n’y serais certainement pas parvenu sans l’aide d’un curieux personnage rencontré à l’arrêt de bus, un Russe de 45 ans né à Saint-Petersburg, ville qu’il a quittée dans les années qui ont suivi la dislocation de l’URSS, regrettant, aujourd’hui encore, cette sainte union qui garantissait à chacun, dit-il, de beaux salaires ; il a des mots très sévères à l’égard de Gorbatchev qui a, ce sont ses mots, liquidé un bel héritage.
Il est donc parti à un peu plus de 25 ans pour s’établir à Lisbonne où il a obtenu la nationalité portugaise ; mais pendant son séjour de près de quinze ans à Lisbonne, il a eu l’occasion de se former à tous les métiers du bâtiment, qui lui permettent de travailler depuis cinq ans en Suisse et en France – électricité, menuiserie, couverture, peinture,… – pour un salaire qui illumine son visage. Il a travaillé l’année dernière dans le Pays de Gex et skie volontiers à Saint Luc. Je n’en saurai pas plus, on se sépare à Cais do Sodre.
Je tente de m’introduire dans la ville, mais il y fait trop chaud et il y a trop de monde ; je bois un café sur une terrasse d’une rue tout près du port, mange à la hâte un plat de morue avant de reprendre le bateau de 14 heures pour Montijo.
Peu de bruit l’été dans cette ville de 40 000 habitants, sans véritable attrait touristique mais qui sait faire la sieste ; je m’installe sur l’une des nombreuses terrasses de la Place de la République, en face de la station de taxis ; les cinq ou six chauffeurs ont coupé les moteurs de leur véhicule et, lorsque le premier de la file, après avoir reçu un coup de fil du central, s’en va chercher ses clients, les autres poussent leur taxi à la main, histoire de ne pas faire de bruit et de ne pas faire le jeu de la canicule ; ce sont les petits pavés de calcaire, presque roses, brillants, irréguliers, serrés, nerveux – il en faut quatre pour en faire un de chez nous – qui maintiendront après quelques hésitations les voitures immobiles.
Ces villes un peu quelconques, qu’habituellement l’on traverse, ou que l’on évite, font naître immédiatement le sentiment, lorsqu’on prend le temps de s’y arrêter, qu’il n’y a rien après elles, qu’elles sont les dernières avant le bout du monde. Tout semble y concourir, l’heure à laquelle on y arrive, le silence qui y règne, le désintérêt et la crainte qu’elles induisent.
Le terminal des bus de Montijo est désert mais le bureau des billets est ouvert, une employée me répond à contre-cœur mais finit sans raison par me sourire. On se croirait dans un film de Tanner mais en beaucoup plus étrange : l’horloge de l’église en atteste, il est 12 heures 35 à toute heure du jour et de la nuit et le ciel est bleu au-dessus de la place, bordée d’enseignes mystérieuses : la Sociedade filarmonica 1° de Dezembro, le siège du Partido Social Democrata, l’Espaço Esoterico Maria Martins, le Novo Bazar, le Salâo de jogos, le café Benfica, le Centro de Convivio dos refirmados pensionistas e idosos,…
Ces villes des confins dégagent presque simultanément un poison ou un parfum, un air de milieu du monde envoûtant ; on y est si bien accueilli qu’on est bientôt chez soi et entre nous. Que demander d’autre. Je crois que ce nom qui chante comme une sirène, Montijo, n’y a pas été pour rien ; j’ai imaginé un bref instant y rester jusqu’au soir, m’égarer dans un bonheur venu de nulle part, au risque que Montijo remplace Alcochete dans mon cœur. Beaucoup de gens qui disparaissent sans avertir l’ont fait dans de telles circonstances, à cause d’un nom ou d’une horloge silencieuse, ou d’une rangée de vieux assis sur une terrasse, le dos appuyé contre un vieux crépi. Pourquoi aller plus loin ? Pour quelles autre merveilles ? Une philosophie qui évidemment ne convaincra personne.
Je prends le bus de 17 heures 20 pour Alcochete, en répétant chaque fois que je le peux ce sésame, muito obrigado, qu’on échange ici comme du pain béni.

Rua do Barredo

Porto / 16 heures

Cher Pierre,
Les Portugais sont très disciplinés, on le constate dans les administrations, les boulangeries ou aux arrêts de bus. Ils prennent place toujours à l’extrémité de l’unique file qui se constitue, en maintenant l’intervalle qui convient, sans jamais resquiller, et la règle souffre d’aucune exception. Leur patience n’est pourtant pas quelconque, elle recèle une couleur particulière, qui n’est pas celle de la servilité mais celle d’une retenue profonde, qui serait jugée sévèrement chez nous, qui les amène à parler bas en remuant à peine les lèvres et en exécutant non seulement un minimum de gestes mais encore des gestes de faible amplitude. Ils font entendre sans le vouloir une inquiétude silencieuse, comme s’ils reconnaissaient au cœur même du monde qu’ils habitent une puissance qu’ils souhaiteraient ne pas alerter, qu’ils cherchent pourtant des yeux, un peu au-dessus de l’horizon, en direction de cette Afrique qu’ont rêvée de Belem ceux qui s’y sont perdus, et qui donne à ceux qui sont restés sur les rives de Atlantique, l’air d’enfants tristes.
Le bus 432 me conduit à 8 heures 15 à Oriente ; contrairement à hier matin où le Tage était pris dans une nasse de brouille matinale, épaisse et humide, dans laquelle disparaissaient les embarcations des pêcheurs, ce matin le soleil claironne et nous serre déjà dans son étau. Si l’on excepte les étrangers qui visitent Lisbonne et qui, malgré d’atroces souffrances, ne ménagent pas leurs efforts pour ne rien perdre de ce qui est à voir, les autres réfléchissent à deux fois avant d’entreprendre quoi que ce soit. Il faut dire que le prix de l’ombre est monté sensiblement depuis quelques années, et le changement climatique est sur le point de faire éclore une nouvelle classe de marchands.
Le Centre commercial de Vasco de Gama est encore fermé, je découpe donc l’heure qui me sépare du départ pour Porto en petits morceaux indépendants, sous les grandes arches de béton de cette gare construite à l’occasion de l’exposition internationale de Lisbonne en 1998. Je reçois un mail de Yara, l’artiste autrichienne rencontrée hier sur les rives du Tage, elle a utilisé Google pour traduire mon billet de la veille. Je suis la même procédure pour passer de l’allemand au français. De gros progrès ont indéniablement été faits dans la traduction automatique.
L’Alfa Pendular quitte Oriente à un peu plus de 10 heures, sans plus aucune place libre ; je me retrouve côté-fenêtre et m’en réjouis, mais avec la locomotive dans le dos, c’est plus embêtant, si bien que je perds le nord rapidement et ne parviens à le retrouver partiellement qu’en réalisant des contorsions imaginaires et des prodiges de réflexion ; c’est épuisant. Finalement la terre retrouve naturellement son aplomb.
Se déroule sans couture au nord de Lisbonne un territoire d’herbes sèches, troué par des dépôts, des oliveraies, des pinèdes, des gares, des cimetières, des bouts de désert ; des parchets de vigne aussi, des chênaies, sans que jamais rien ne laisse prévoir l’ordre de leur succession ni non plus ne vienne le déjouer. Mais aussi des villages et des cabanons, des routes et des chemins qui désenclavent ce bric-à-brac ; parfois un homme avec une chemise blanche, qui ressemble à un passant égaré dans un labyrinthe auquel il préfère ne pas toucher ; parfois à l’inverse un homme dans les champs, en sueur, dont la couleur de peau se confond avec celle de la terre. On traverse bientôt les nuages de cendre des incendies de Gois qui jettent leurs saletés dans le bleu du ciel.
La terre se plisse soudain davantage, la surface des parcelles se réduit, les maisons se multiplient, même si on ne sait toujours ce que font les habitants de leurs jours lorsqu’ils ne creusent pas le lit des suivants.
Un tunnel efface le tout et le Pendular fait sa première halte à Coimbra. Le quartier de la gare n’engage pas le pèlerin même si saint Antoine s’y est arrêté ; on y a en effet beaucoup prié autrefois, vraisemblablement dans un autre quartier que celui de la gare. Pas sûr que je vienne en vacances dans le coin, même s’il dissimule, j’en suis certain, une âme et des charmes discrets. On traverse enfin le Douro sur les rives duquel s’élève Porto. Je n’en verrai pas grand chose.
Plus de 50 fidèles récitent le rosaire dans l’église d’Igrega do Carmo ; certains se la jouent solo sur les bas-côtés, à genoux devant le crucifié, la vierge ou saint Benoît. Le rococo donne un air de fête à des édifices dont le gros œuvre relève de l’art militaire, avec leurs boules de Noël, leurs colonnes torsadées, les crèches, les bougies ; et les vieux qui constituent le gros de ce groupe de fidèles n’ont rien perdu de leur émerveillement d’antan, il ne leur manque qu’un peu de vivacité.
Les azuléjos eux vieillissent mal et leur restauration n’améliore rien, d’autant que les scènes représentées, comme dans le cloître de la cathédrale, donnent une image du désœuvrement monochrome et improductif de la noblesse portugaise du XXVIIIème siècle ; les azuléjos de la gare centrale ont mieux résisté. Quoi qu’il en soit, ces morceaux de terre cuite vont tous finir dans le Douro sur les quais duquel grouillent une foule de vacanciers heureux.
Je les quitte réconcilié, avec la hâte de retrouver la tranquillité d’Alcochete et la rive gauche du Tage. Il fera nuit quand j’arriverai, la pêche à pied atteindra demain.

 

Eglise Saint-Antoine

Lisbonne / 12 heures 

Cher Pierre,
La découverte dans le sable à Cais do Sodré de la carte Viva d’un Portugais et de cinq cartes de crédit appartenant à un ressortissant écossais réoriente complètement ma balade dans les rues de Lisbonne : elle me conduit d’abord au poste de police le plus proche ; au musée consacré au patron de Lisbonne ensuite, saint Antoine, invoqué notamment par les croyants pour retrouver les objets perdus. J’ignore si l’Ecossais allumera un cierge, je tiens pour ma part à remercier le patron et à faire plus ample connaissance avec lui.
Il est né en 1191, m’apprennent les panneaux de l’exposition en anglais et en portugais, a étudié chez les chanoines de la cathédrale de Lisbonne, fait son noviciat à Faro chez les Augustiniens puis étudié la philosophie et la théologie à Coimbra.
Le martyr de cinq franciscains décapités au Maroc l’amène à rejoindre le mouvement du Poverello au couvent dos Olivais à Coimbra, il est conquis, son choix est fait. C’est lors de son retour d’un voyage au Maroc – au cours duquel il amène à la foi chrétienne quelques musulmans – qu’un coup de vent le jette sur les rivages de la Sicile ; il en profite pour faire quelques conférences remarquées en Italie et s’y établit. Il y sera très actif, à Rome notamment. Il mourra près de Padoue en 1231, cinq ans seulement après son maître.
Le musée n’est pas riche et les candidats à une visite ne sont pas prêts à placer trois euros dans l’affaire. Les plus curieux font mine d’entrer avant de s’arrêter, comme les poules qui suspendent à l’aube leur mouvement sur le seuil du poulailler ; mais à la différence des touristes qui font marche arrière les poules, elles, toutes se jettent à l’eau.
J’en ai, malgré ma bonne volonté, plein le dos lorsque j’en sors, passe dans l’église voisine consacrée au saint, en vitesse, jette un coup d’œil à la chambre où, dit-on, le petit Antoine est né et ou Jean-Paul II est venu se recueillir ; ce n’est pas une chambre d’enfant mais une crypte surchauffée aux arcs surbaissés.
Dans l’église reconstruite après le tremblement de terre de 1755, une famille de dévots français enchaîne ce matin un chapelet d’Ave, dans leur langue je vous prie. Rien dans leur voix n’indique que monsieur, madame et leurs cinq enfants viennent du Puy, de Brive ou de Limoges, là où saint Antoine fut également très actif. Chacun prend les commandes à son tour de la récitation du rosaire ; c’est sans compter avec le quatrième des enfants qui oublie de s’agenouiller, il prend une taloche ; quant au benjamin, il est autorisé à se taire, il regarde le saint perché à la croisée du transept en léchant les barreaux du portail de clôture.
Je laisse Lisbonne à ses saints et prends le métro jusqu’à Oriente, cette matinée en ville m’a décidément suffi ; puis le 431 ; le vent remonte le Tage avec la marée, au bar de l’Associação de pescadores de Alcochete les retraités lézardent, c’est l’occasion de m’y essayer.
Je longe ensuite le fleuve et mets la main sur quelques merveilles ; me prend soudain l’envie d’ajouter quelques chapitres à Tessons. Une idée que j’écarte bien vite lorsque je m’avise que mon téléphone a disparu, déposé certainement sur un caillou en cours de route. Je prie saint Antoine de me donner un coup de main, impossible en effet de le retrouver sans assistance divine sur une grève rendue méconnaissable par la mer qui s’est retirée.
Le saint non seulement intercédera en ma faveur, après deux heures de recherche vaine, en le jetant littéralement à mes pieds, mais il me fera encore rencontrer, quelques minutes après, une artiste autrichienne amoureuse d’un Portugais, qui agite à l’horizon un sac en plastique. Je reconnais le bruit caractéristique des morceaux de vaisselle qui s’entrechoquent : elle en ramasse elle aussi depuis plusieurs années, mais pas les mêmes, on sourit, nous ne serons pas rivaux. Mon téléphone retrouvé, je suis en mesure de noter son adresse et celle de son site, je lui refile les miennes.

Estuaire du Tage

Alcochete / 15 heures 

Cher Pierre,
L’océan retire ses eaux pendant la matinée, c’est un miracle que le Tage retrouve son chemin dans la vase. Je remonte son cours jusqu’à Hortas, ramasse des tessons. Quelques heures de répit avant que l’océan ne s’engouffre à nouveau dans l’estuaire, coup de vent, branle-bas de combat ; les bateaux à l’ancre font face, les riverains qui attendaient la montée des eaux pour se baigner bataillent avec les parasols, on ne s’entend plus. Les corps font voir toujours davantage d’images et de messages : personne pour les lire, des bouteilles à la mer.

Véranda (Célestin Freinet LVI)

Riau Graubon / 12 heures
C’est, hélas, l’image de la fragile construction que nous préparons pour nos enfants. La technique tout entière est à réordonner. Moins de matériaux d’abord, moins de richesses accumulées sur les chantiers. L’essentiel est que nous puissions, quand nous en avons besoin, prendre un véhicule, charreton ou auto, pour aller, sans perte de temps ni fatigue inutile, nous approvisionner au dépôt le plus proche. Construction moins prétentieuse aussi, que nous monterons à notre rythme, aussi haut que nous le pourrons, en faisant le moins d’appel possible au toc et au clinquant, la beauté devant être comme le couronnement d’un effort intelligemment équilibré ; mais construction solide, confortable, à l’épreuve des éléments, que nous pourrons éventuellement partager avec nos amis et nos proches, et construction que nous aurons montée nous-mêmes, dont nous connaîtrons en détail la contexture, dont nous sentirons les faiblesses, qui fera partie intégrante de notre être.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,

L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Village (Célestin Freinet LV)

Corcelles-le-Jorat / 16 heures

Des gens bien attentionnés […] ont préconisé et imposé des constructions rapides et hâtives, capables d’abriter et d’absorber tant bien que mal la matière première accumulée. Ils ont inventé des échafaudages ingénieux, des armatures audacieuses qui ont permis de monter rapidement la construction, de l’achever, afin qu’elle donne l’illusion au moins de la perfection. Mais ceux ensuite qui doivent l’habiter souffrent de cette hâte, des malfaçons qu’elle entraîne, des inévitables imperfections qui résultent du désordre : répartition défectueuses des pièces, fragilité des murs, faiblesse du toit qui vibre au monde vent, que l’orage secoue, que la pluie traverse déjà – escaliers pénibles, services d’eau et de détritus fonctionnant mal, caves et cours encore encombrées par les matériaux inemployés et détériorés. Bref, à tous les échelons, désordre, déséquilibre, danger, fatigue, perte de puissance.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Refuge de Ropraz (Célestin Freinet LIV)

Ropraz / Corcelles-le-Jorat

Jusqu’à ce jour, vous vous êtes appliqués dans vos classes à accumuler les matériaux – trop exclusivement intellectuels et verbaux – à les cataloguer, eux et leurs attributs, à les distinguer, à les préciser, à en améliorer la contexture et la présentation. Ce n’est d’ailleurs pas là une besogne inutile, car la netteté et la valeur des matériaux sont, elles aussi, déterminantes pour l’équilibre de l’édifice. Seulement, oubliant que l’utilité de ces matériaux n’existe qu’en fonction de l’édifice à élever, vous vous êtes contentés d’amener à pied d’oeuvre pierres, sable et chaux, de les offrir, de les imposer à l’architecte et au maçon qui étaient débordés. L’entassement hétéroclite gênait les abords, rendant difficile la circulation vitale et le travail même de construction, enlaidissant les perpectives, donnant aux ouvriers cette impression déplorable d’impuissance devant le désordre, jusqu’à les forcer à descendre de leur échafaudage, à abandonner la construction essentielle pour essayer de déblayer les abords.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Poulailler (Célestin Freinet LIII)

Riau Graubon / 12 heures

Vous prétendez qu’avant de se livrer à de telles besognes, l’enfant doit « apprendre ». Apprendre quoi ? Apprendre à travailler ? Que non pas !… Apprendre pour pouvoir travailler ? Que non pas !… Apprendre pour pouvoir travailler plus tard avec une plus complète efficacité, ce qui ne serait pas une formule si foncièrement mauvaise si vous ne couriez le risque, selon votre processus éducatif anormal, de lui apprendre tant de choses que, lorsqu’il devrait être enfin à pied d’oeuvre, il ait tout simplement désappris le travail, oublié jusqu’au sens intime de sa vraie signification sociale.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Moille-aux-Blanc (Célestin Freinet LII)

Corcelles-le-Jorat / 14 heures

Le vrai danger commence lorsqu’on feint d’ignorer ce qu’il y a d’anormal dans l’activité imposée, qu’on la considère bientôt comme régulière, et que les moyens employés pois la faire accepter prennent figure de méthodes universelles fondées sur la nature même des individus. […]
Ce que je reproche à certains éducateurs modernes, c’est d’avoir généralisé trop tôt les vertus d’un excitant commode, agréablement, apparemment efficace, et de n’avoir plus juré, plus pensé, plus construit que par le jeu, attribuant ainsi, à un procédé accessoire, les vertus majeures des activités fonctionnelles. Ils prennent l’ersatz pour le produit naturel et ils s’en félicitent. […]
Et vous ne vous rendez pas compte que vous avez tout simplement procédé comme l’ouvrier accablé par son métier, qu’un verre de vin régénère, que deux verres de vin peut-être font chanter.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

La Péchause

Bussy-Chardonney / 14 heures

Cette pédagogie du jeu est une erreur bien à l’image, hélas, de notre civilisation aujourd’hui dominée par le haschich : par la chaîne du travail d’une part, et en pendant, d’autre part, par la jouissance passive, la recherche du plaisir, quelle qu’en soit la valeur morale ou vitale ; d’une civilisation qui semble avoir consommé le divorce entre les gestes ancestraux de l’individu – pour assurer son alimentation, son abri et la perpétuation de l’espèce – et la machine artificielle sans âme, montée par une technique ingénieuse certes, mais socialement aveugle et déséquilibrée.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Au-dessus des disparus (Célestin Freinet L)

Riau Graubon / 14 heures

Une sorte de grande loi dominera notre essai constructif : le souci éducatif essentiel doit être de réaliser dans la famille si possible, du moins à l’école et autour de l’école, un monde qui soit vraiment à la mesure de l’enfant, évoluant à son rythme, répondant à ses besoins, et dans lequel il pourra se livrer aux travaux-jeux qui sont susceptibles de répondre au maximum aux aspirations naturelles et fonctionnelles de son être. […]
Nous tâcherons de ne plus nous laisser entraîner aux activités abstraitement imposées qui suscitent et nécessitent ces jeux de détente compensatrice qui sont comme l’antichambre des jeux à gagner et des jeux-haschich.
Voilà ce que je pourrais appeler tout mon programme pédagogique. Il est certes assez différent des conceptions aujourd’hui courantes, dont la nouveauté fait illusion.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques