Croix d’Or

Carrouge / 17 heures

On a assez répété tout ce que l’avenir devait aux friches, à l’ignorance, au malentendu, à la guerre, à ce qu’on ne choisit pas, au doute, au mensonge, aux cancres, aux crapules, aux poètes. Mais on n’a peut-être pas assez dit tout ce que la durée devait à la bienveillance et l’étendue au chant des oiseaux.

Gouille du petit triage

Riau Graubon / 20 heures

Écrire, c’est en même temps et dans le même geste saisir et céder, pincer et libérer sur un fil tendu. C’est donner une chance à ce qui éclaire et résiste, ou le plonger dans l’obscurité. Ou faire des étincelles, trop souvent.
Se réveiller quoi qu’il en soit les mains vides.

Praz au Greyloz

Corcelles-le-Jorat / 18 heures

Pas que, pas tout mais beaucoup : des pépins, une fuite, une épine, des étourderies, des petites lâchetés, un coup dur, de la présomption : soi et les autres.
Dehors la bise s’est levée, a dispersé les cendres et fait tomber les murs. Les bois sifflent, les merles barbeyent les haies. Il est temps de marcher sur les eaux, de garder la tête sur les épaules et de considérer philosophiquement les ombres qui s’allongent, le craquement des os blanchis, l’étendue liquide.

En Faye

Corcelles-le-Jorat / 18 heures

Eux donc, ce qu’ils avaient été, bientôt personne n’en saura rien ; ils ont quitté la partie sans faire de vague, tous les deux, l’un après l’autre, il n’y aura pas de suite. Quelque chose de vivant s’est pourtant pris les pieds dans les toiles d’araignée et la poussière de la maison vide, pendant quelques années : des cartes postales, une ordonnance médicale, des herbes sèches, des verres vides, un vieux tourne-disque, un cheval à bascule, un fer à repasser, une enveloppe avec une lettre dedans venue du Guatemala, une paire de chaussures. On espérait quelque part que personne ne toucherait à ces reliques.
Les démolisseurs ont fait leur job, c’était attendu, c’est fait.

Gouille du Petit Triage

Riau Graubon / 18 heures

Le soleil termine ses premiers travaux de l’année, éponge les chemins retournés par les travaux de débardage, les mélèzes ont débourré. Elle, elle revient à petits pas du refuge de la Moille-aux-Frênes, sort de ses poches cinq morilles qu’elle a dénichées dans un coin qu’ils étaient seuls à connaître, elle en est la seule dépositaire désormais. J’ai beau tendre l’oreille, elle ne m’en dira pas plus.
Elle marche pour écraser la solitude qu’il lui a laissée ; elle la devinait mais c’est pas comme elle pensait. Marcher, que faire d’autre. Elle est montée cet après-midi aux Chênes, a mordu sur Villars-Tiercelin, passé au-dessus du Chalet-d’Orsoud ; elle redescendra tout à l’heure par la Moille Cucuz. Plus de dix kilomètre, la pluie fera du bien, il y a tant à faire.

La Motte

Montpreveyres / 14 heures

Des battements d’ailes grises et d’ailes noires brouillent la pénombre et réveillent les bois ; c’est une corneille qui poursuit un pigeon ramier sous les branches basses de la sapinière ; le harcèle, le pousse contre le sol et l’y plaque ; elle le tient immobile dans ses pinces, bat des ailes, lui pique la tête avec la régularité du métronome.
Je fais trois pas et frappe des mains avant qu’elle ne s’enhardisse et fouille ses entrailles, la corneille s’envole. Deux pas encore, le pigeon ramier fait le mort ; me voici à son chevet, il rampe sous un tas de branches sèches et de ronces, me regarde de coin, me lance de sourdes menaces en faisant le gros dos. Il tente en vain de cacher son corps sous ses ailes.
La corneille qui a disparu ne va certainement pas revenir, le ramier va reprendre ses esprits, le renard ne l’aura pas remarqué et le ramier à la fin s’envolera. Je m’en vais moi aussi sans me retourner.
C’était hier après-midi, je croyais avoir oublié son oeil noir, effrayé ; il me poursuit ce matin. J’y retourne, j’en reviens à l’instant, plus aucune trace, ni bruit ni plume.

Les Pervenches

Riau Graubon / 18 heures

Penser pouvoir dégager l’essence de quelque chose ou de quelqu’un en le détourant des alentours qui l’ont vu naître, des accidents qui l’ont fait, c’est se condamner tôt ou tard à choisir entre la cerise et l’oignon, un os et le vide.
On s’en approche davantage – et très concrètement – en suivant la méthode des tenants de la théologie négative, en parcourant ce qu’ils ne sont pas, ce qu’ils effleurent ou traversent, ce qui tolère leur présence et se referme sur leur absence comme la mer au passage des poissons. En acceptant de ne saisir que leur ombre.

La Crotta

Vevey / 19 heures

Ce matin les têtards ont mis le nez dehors et grouillent dans la gouille du triage, le soleil claire ; ont fleuri près des Censières les premières pervenches, des épines noires cet après-midi sur les rives du lac. Trouvailles.

Il n’est pas vrai que nous ayons tout soumis, il n’est pas vrai que tout mystère soit dissipé, il n’est pas vrai que plus rien ne soit à découvrir, vois donc : il n’est que d’ouvrir les yeux dans le jour obscur et de ne pas désespérer.

Jean-Louis Kuffer

Près du Chalet de la Ville

Le Mont-sur-Lausanne / 11 heures

Les fenêtres ouvertes, un Jack Russel au pied d’un fauteuil en osier, des pervenches dans un talus fraichement retourné, il est dix heures et demie à Montenailles. En face, le soleil creuse des ombres tout autour de l’éperon de Sauvabelin, on entend alentour les premières cloches, c’est la saison. Voir Lausanne ainsi, de dos, avec ce verrou de molasse qui repousse à plus tard la confluence de la Louve et du Flon, l’alourdit ; du lac, on ne la croyait qu’élégante, en jupon et les pieds dans l’eau ; du Mont, on découvre ses racines qu’elle accroche à un arrière-pays qui ne la lâche pas.
Une baronne sort de son repaire de bois sombre, un chalet de conte de fées. Dans un peignoir blanc, une cigarette et un portable dans la main droite. Maigre. Elle me fait penser à une autre rescapée de l’Ancien Régime dont j’ai fait la connaissance dans les années septante : j’étais alors précepteur à Gstaad et enseignait le latin à ses deux petits-enfants ; on se croisait chaque jour un peu avant midi dans le salon du grand chalet que sa fille et son beau-fil occupaient chaque hiver en compagnie de ceux qui étaient à leur service ; c’est dans ce salon qu’elle finissait sa nuit devant un café, en peignoir blanc elle aussi, une cigarette et un crayon à la main, toussait gras en complétant les mots-croisés des illustrés qui lui tombaient sous la main. Nuits trop courtes qui suivaient les parties de bridge acharnées auxquelles elle participait dans les salons du Palace. On se souriait alors avec cette politesse contenue qui sait mettre entre parenthèses, en privé, la lutte des classes.
La baronne de Montenailles, qui m’a vu photographier son tapis de pervenches, me raconte qu’une entreprise vient de terminer les travaux de séparation des eaux. Elle ajoute qu’un paysagiste a mis en terre, il y a une semaine, ces vinca minor qui remplacent les admirables rosiers dont elle peine à faire son deuil ; elle me sourit pourtant lorsque je lui souffle que les stolons de ces vivaces allègeront ses prochains printemps.
On se sépare, je monte au Châtaignier où règne une tout autre ambiance, sans mélange, tout le monde joue au tennis. Mais la poésie aura été là, sous mes yeux ; elle aura fait tenir ensemble un bref instant, une ville, la séparation des eaux et les privilèges.

Grand triage

Riau Graubon / 18 heures

Qu’un simple nom, seul ou accompagné, épingle identiquement une heure, une saison ou les Années folles, et ramène l’océan ou la nuit à une tête d’épingle, ne cesse de m’intriguer. Comme ces romans qu’on referme pour toujours sur les mondes disparus qu’ils ont levés.
Par bonheur certains livres qu’on ne terminera pas, brefs ou sans fin, continueront à déployer leurs charmes, comme des fougères, rendant au temps perdu son éclat, sacrifié sur l’autel de nos vanités.

Sous le cimetière

Bioley-Magnoux / 14 heures

S’il me fallait un jour emménager dans un château, mais qu’on m’en laisse le choix, je pencherais pour celui de Bioley-Magnoux, son vieux verger et la Menthue qui coule à ses pieds ; perché sur une colline, il a les dimensions modestes d’une gentilhommière. J’apprends que Charles le Téméraire y fit halte le mardi 4 juin 1476 et qu’il en repartit le 5, trois semaines avant sa déconfiture à Morat.
Le bâtiment du fermier au nord n’est pas mal non plus. Je fais une halte à la Petite Auberge, y bois une verveine sous l’oeil bon enfant du Général Guisan ; rien n’a changé depuis trente ans, ou presque : les boiseries ont été recouvertes d’un vernis bleu cuisine.
Peu après le cimetière, un chemin s’écarte de la route cantonale en direction des côtes de Lavaux ; il plonge sur les Vernettes qui alimentaient autrefois deux moulins, avant de grossir les eaux de la Menthue près de Donneloye ; le chemin devenu sentier se faufile entre le jaune vif des ficaires et le bleu pervenche des pulmonaires.
A quoi rime tout cela, je n’en sais rien ; ce que je sais, c’est qu’au bout de cette balade qui aura été comme un pèlerinage, il y a une grande église dans laquelle et autour de laquelle il y avait foule cet après-midi, tous là pour soutenir les parents et les amis d’un enfant fauché par la mort.
Je suis resté dehors avec des collègues, ceux que je vois tous les jours et ceux que je n’ai pas revus depuis longtemps ; pendant les silences du pasteur les oiseaux bavardaient dans le ciel vide et les enfants jouaient sur le parvis ; j’ai fait le lézard assis sur un muret, quelque chose insistait malgré tout ; il n’y avait pas besoin de prier pour être entendu, le soleil semblait ne pas vouloir se coucher, on aurait voulu que rien ne s’arrête.

Réservoir de la Mussilly

Riau Graubon / 12 heures

A vie de patachon, remède de cheval : flocons d’avoine complète trempés dans de l’eau, pincée de raisins secs non fermentés, poignée de graines de tournesol, de courge et de sésame ; deux heures de marche loin des forsythias, dans les bois chaque fois que cela est possible.
La porte s’ouvre, je me régale : euphorbes et primevères, pissenlits, scilles, pétasites, populages et tussilages, orties rouges, des ailes me poussent.

Table ronde

Riau Graubon / 11 heures

A Pascal Rebetez
qui a passé la barre anxiogène des soixante ans,
qui aime manger et boire,
qui préférerait mourir en bonne santé,
qui ne craint pas de s’appauvrir en aimant,
qui revient aux sources, à deux pas du cimetière,
qui m’a envoyé son Poids lourd,
ceci :

Ce que j’aurai vécu, du jour où j’ai rejoint l’école du Valentin jusqu’à celui d’août 2017 où je quitterai celle du Mont, tiendra dans le creux de la main, détaché par des parenthèses – ou des tirets longs – de la phrase entamée alors que je parlais à peine.
Cet engagement de plus de cinquante ans m’apparaîtra alors comme l’un de ces rêves d’une nuit, dont on n’est pas mécontent de s’extraire, avec ses impasses et ses accalmies, ses chausse-trappes et ses leurres, ses eaux vives et ses eaux dormantes.
J’ai suspendu, il y a un demi-siècle, mon exploration naturelle – ou naïve – du monde, je m’en suis éloigné toujours davantage en entrant dans la danse des générations. Aujourd’hui j’ai payé mon dû et suis invité à la retraite ; me voici libre à nouveau, à deux pas des origines et des fins, prêt non pas à quitter la partie mais à y entrer une seconde fois, un peu comme l’Anton Reiser de Karl Philipp Moritz.

Tous les événements qui s’étaient produits dans l’intervalle furent contraints alors de se rassembler en un seul point de son imagination, se fondre comme des ombres et le tout devenir semblable à un rêve, car la situation dans laquelle il se trouvait à cet instant, debout sur le pont, levant les yeux vers le haut rempart où se tenait la sentinelle, rejoignait sans solution de continuité celle où un an et demi plus tôt, debout là, il levait les yeux vers le haut rempart. Il revoyait le passé avec toutes les scènes de sa vie à B…, mais tel qu’il se l’était imaginé en le projetant dans l’avenir un an et demi auparavant. Le tableau qui se présentait à lui et les souvenirs liés à ce lieu s’imposèrent à son esprit avec une telle violence que la mémoire de ce qui avait pu se passer entre-temps s’effaça ou à tout le moins s’atténua – en tout cas on ne saurait expliquer autrement le phénomène que constitue l’étrange sensation ressentie par Anton ce jour-là et que chacun de nous aura certainement connue l’une ou l’autre fois dans sa vie s’il y réfléchit bien.

Il me reviendra alors de reprendre la phrase là où je l’ai laissée et de lui donner une suite, nue et sans calcul. La vie, ou ce qu’il en reste lorsqu’on en a soustrait les rêves qui l’ont encombrée et dévoyée, a la longueur d’une phrase, une phrase commencée par le oui de enfant que nous avons été, suspendue par le mais qui s’y est greffé, et dont il nous revient de prolonger le phrasé, à l’estime, aussi longtemps que les forces nous le permettent – rien ne presse. Et cette phrase qui roule sa pente de proche en proche, je voudrais qu’elle tienne la distance, comme on dit, en réunissant le ciel et la terre. Une page devrait suffire.

Chemin des Neuf-Fontaines

Mont-sur-Lausanne / 12 heures

On se prend à regretter dans nos campagnes et nos villes – à tort je le confesse – les fresques des peintres médiévaux et la crédulité des fidèles. Elles avaient l’immense mérite de mettre à la disposition de chacun, dans nos églises et nos cathédrales, des représentations susceptibles de faire le départ entre les enfers et le paradis, le bien et le mal, les vices et les vertus. Difficile aujourd’hui de ne pas confondre les sourires des monstres et les grimaces des anges sur les plateaux de nos télévisions.

Bibliothèque

Riau Graubon / 17 heures

La maison de la vieille (un logement, un jardin, une grange et une écurie en 1856) disparaît de la carte Siegfried entre 1873 et 1891. Du chemin qui y conduisait ne subsiste qu’un moignon d’où naît un curieux tracé à travers le pré.
Le réseau des voies de communication – qui s’est fortement densifié jusqu’en 1950 – se simplifie dans la seconde moitié du XXème siècle ; une construction mentionnée en 1950 disparaît des cartes en 1997. Ne reste aujourd’hui qu’un nom.


Carte Siegfried | 1873


Carte Siegfried | 1891


Carte Siegfried | 1909


Carte Siegfried | 1945


Carte nationale de la Suisse | 1974


Carte nationale de la Suisse | 1986


Carte nationale de la Suisse | 1997


Carte nationale de la Suisse | 2011

Réservoir de la Montagne du Château

Lausanne / 17 heures

Prêts à tout pour être aimés : sourires mielleux, regards indulgents, poignées de main ; propagateurs de rumeurs aussi, entremetteurs, couleuvres, confiseurs. Pas de place pour le doute chez ces rois de la quincaillerie, assez habiles pour s’autoriser ce qu’ils interdisent, mais obligés à tout instant de recourir au fond de teint pour sauver la face.