Bibliothèque

Riau Graubon / 15 heures

Les partisans de la culture de la betterave sucrière sont nombreux à la fin du XIXe siècle, à l’image du directeur de la colonie de Payerne, Louis Baud, qui livre à Monthey les 80 000 kilos que ses détenus ont récoltées en 1894 ; il souhaite d’ailleurs créer une usine sucrière. Mais d’autres entrepreneurs ont flairé le coup et en créent une à Aarberg en 1899 ; ils feront l’acquisition de toutes les terres arables disponibles aux alentours dans le but d’alimenter leur usine. C’est ainsi qu’ils finissent par louer les terres agricoles et les bâtiments de la colonie de Payerne après que celle-ci eut fermé ses portes en 1902, pour constituer le domaine de Belle Ferme, qui existe aujourd’hui encore.
La colonie de Payerne a été une véritable entreprise, l’unité d’Orbe créée pour soulager la première le sera aussi, en participant à différents travaux publics, et notamment à ceux du dessèchement de la plaine de l’Orbe ; les détenus sont encadrés par un directeur, un chapelain, le médecin de la région et des surveillants. Ils logent tous dans la caserne du Séchon, une baraque construite en 1877 au Grand Marais, entourée de locaux de services et d’une étable à porcs. Les travaux d’assainissement conduisent bientôt une équipe à l’autre bout de la plaine, où l’Etat  fait construire en 1880 deux bâtiments, le premier abritant la cuisine et deux surveillants, le second un dortoir pour cinquante colons. Les marais distillent leurs poisons, une épidémie de typhus se déclare ; en guise de prévention, on ne boira que l’eau de la fontaine d’Ependes, troublée en été par du cognac. Les détenus rentrent tous les week-ends au Séchon.
Dans le même temps, on les charge d’autres travaux : plus de cinquante sont envoyés à Vallorbe, un incendie a détruit la moitié de la ville, ils démolissent les murs qui vacillent et évacuent les matériaux. Une autre équipe rectifie le cours de la Venoge sous Lussery. D’autres enfin aménagent les grèves du lac de Neuchâtel à Yvonand – empierrements, chemins, canaux, plantation d’osiers, de vernes, de peupliers, tailles, coupes.
Le déplacement continuel des colons et un logement précaire expliquent le nombre élevé d’évasions ; la baisse du pécule journalier n’y est peut-être pas étrangère non plus ; l’administration s’en rend compte et modernise le systèmes de rémunération des internés en majorant leur rétribution s’ils augmentent leur volume de travail. Ça marche. Le Conseil d’Etat constate que « la moyenne par creusage, réglage des banquettes et des berges, y compris le transport à la brouette, s’est élevé à 10 mètres cubes par jour ».
En 1894, les autorités vaudoises décident d’acquérir des parcelles de terre en vue de fonder juridiquement une nouvelle colonie agricole, les jours de celle de Payerne sont comptés, les derniers colons quitteront la Broye pour Orbe en 1902.
Le domaine agricole urbigène ne cessera de croître et fournira du travail à un nombre toujours plus important de détenus. Il faudra construire de nouveaux bâtiments : cellulaires, écuries, abris, locaux de dépôt, logement pour le directeur, cuisine, réfectoire, buanderie, ateliers. Mais si la Commission de gestion du Grand Conseil vaudois plaide en 1915 pour l’augmentation de la rentabilité du domaine, elle précise que la tâche prioritaire de l’établissement est d’améliorer le comportement des colons. L’établissement d’Orbe ne sera jamais une « exploitation agricole pure comme cela paraît être le cas à Witzwil, où il semble peut-être que le prisonnier ne soit plus guère qu’un outil de production ».
Certains chiffres donnent le vertige, les colons plantent à Chevroux, entre 1880 et 1882, 453 000 boutures de saules et d’osiers, 140 900 plans d’aulnes, frênes et peupliers ; ce sont eux qui construisent, entre 1882 et 1884, une jetée rendue nécessaire depuis l’abaissement des eaux du lac, longue de 180 mètres. A Cudrefin les colons, qui logent dans une baraque  près de la Sauge, plantent 89 950 aulnes, 37 250 frênes et 250 000 osiers. La vie est rude, une quinzaine de colons prennent chaque année la poudre d’escampette, quelques-uns définitivement. En 1886, une douzaine d’internés sont envoyés chez le juge pour rébellion. On injurie, on menace, on met le feu.

(Sources : Henri Anselmier, Les Prisons vaudoises 1872-1942)

Jardin

Riau Graubon / 18 heures

A Payerne, les condamnés pour vagabondage, pour mendicité, pour violation des devoirs envers la famille, ceux qui, étant en état habituel d’ivresse, laissent leur famille à la charge de leur commune ou causent des scandales publics, et les femmes condamnées pour prostitution sont punis de la réclusion ou de l’internement ; celui-ci n’est jamais inférieur à six mois et peut aller jusqu’à trois ans (vagabondage) ou même six (violation des devoirs envers la famille). Un député justifie cette durée par son efficacité ; il s’agit d’une mesure sans laquelle la colonie, au lieu d’être un établissement dans lequel on travaille à l’amendement de délinquants, n’est qu’une hôtellerie où l’on n’a pas le temps de rompre avec d’anciennes et mauvaises habitudes.
Les détenus qui n’ont pas de travail à l’expiration de leur peine peuvent demander un internement dans la colonie ; quant à ceux qui font la démonstration d’une bonne conduite, ils peuvent profiter d’une remise de peine. Certains anciens colons sollicitent également un nouveau séjour. Pour ne pas les confondre avec les détenus condamnés à la réclusion, les colons dorment dans des dortoirs.
On compte une septantaine de locataires dans les années huitante ; sept ou huit colons s’évadent chaque année, trois en moyenne ne réapparaissent pas au lendemain des fêtes. L’enquête d’Henri Anselmier fait voir le mauvais état de santé des détenus et les ravages causés par l’alcool : en 1883, la moitié des colons sont des invalides incapables de travailler.
La colonie se trouve toutefois à l’avant-garde de la culture intensive de la betterave sucrière dans la Broye ; l’élevage du cheval y occupe également une place importante, celui des bovins, des cochons, des moutons aussi ; les ateliers, à l’est du domaine, ouvrent leurs portes sur les métiers du cuir, du tissu, du bois et du fer.
Les autorités ne sont pas dupes, le « relèvement moral » est chose difficile ; on se réjouit d’abord que ces internés contribuent à la prospérité générale en améliorant la plaine marécageuse, presque inculte achetée par l’Etat à la commune de Payerne (routes, chemins, ponts, canaux, drainages, engraissages…). Il en ira de même dans les marécages de Witzwil dans le canon de Berne, de ceux de Bellechasse dans le canton de Fribourg et dans ceux de la plaine de l’Orbe dans le canton de Vaud.

(Sources : Henri Anselmier, Les Prisons vaudoises 1872-1942)

Entrepra

Grancy / 18 heures

En ai aperçu un à midi sur l’un des rejets du tilleul du jardin ; stupeur, guetté en vain son retour. A 16 heures avec Lili pour Pampigny, saut dans la friche de Grancy. Du ciel aux chardons douze, treize, quatorze, quinze créatures du bon dieu gazouillent ; volent des chardons au ciel et viennent, piquent, piaillent, mêlent leurs ailes, fêtent, t’imagines pas le bonheur. Sais pas pourquoi, ça fait longtemps mais ils sont au rendez-vous. Avec à la fin un arc-en-ciel, des nuages aux joues d’ange, les labours, un chemin à ornières, alors tu pleures.

Carrière Jaune

Ferreyres / 12 heures

Au nord de Trésy les Amoureux, puis en contrebas, l’ancienne carrière de pierres à bâtir : aurochs et licornes en liberté, cerfs et bisons, avec tout autour des chênes et des buis ; des genévriers, une mésange bleue ; deux scabieuses, une centaurée, un papillon ; une clochette, un pic épeiche rouge et noir, le ciel bleu et le soleil d’octobre, le battement des ailes d’une corneille, une pluie de feuilles mortes. Et à la sortie de la vallée d’Engens, bras ouverts la Cressonnière.

Colonie de Payerne

 

Payerne / 15 heures

Le domaine sur lequel la colonie de Payerne s’établit en 1872, à trois bons kilomètres de l’abbatiale, s’avéra rapidement trop petit pour loger et occuper tous les détenus, si bien que les responsables de l’établissement pénitentiaire, de travail et de correction, demandèrent au Conseil d’Etat de pouvoir disposer de nouvelles terres. Le Gouvernement n’ouvrit sa bourse que partiellement.
Une partie des colons fut donc chargée, sur place, d’élargir la route de Payerne et de canaliser l’eau de La Bretonnière, captée à quatre ou cinq kilomètres au sud du centre-ville, les colons n’auraient plus à boire ainsi l’eau de la Petite Glâne, une eau si douteuse que les médecins avaient recommandé à Louis Baud, le directeur de la  colonie, de couper avec un tonique quelconque, eau-de-vie-ou absinthe.
On envoya aussi des détenus sur des chantiers publics, au bord du lac de Neuchâtel que les autorités avaient décidé d’aménager, suite à l’abaissement de ses eaux : à Chevroux entre 1880 et 1884 et à Cudrefin entre 1881 et 1886 ; mais également dans les bois qui appartenaient au canton sur la commune de Villars-Bramard, malmenés en 1879 par les orages.
D’autres enfin se rendirent dans la plaine de l’Orbe où les travaux d’assèchement des marais se poursuivaient.

(Sources : Henri Anselmier, Les Prisons vaudoises 1872-1942)

La Râpette

Ropraz / 11 heures

Durant l’hiver 1870-1871, nous apprend Henri Anselmier, le Gouvernement vaudois s’avise que les vagabonds, les mendiants et les personnes coupables d’abandon de famille ne rencontrent pas au cours de leur détention dans les prisons de district une répression qui serve à la fois de punition et de moyen de relèvement, mais plutôt un far niente qui leur va et dans lequel ils finissent par fondre les dernières parcelles d’activités et d’énergie morale qu’ils peuvent encore posséder, si bien qu’ils confondent la prison, lorsqu’ils en sortent, avec un caravansérail où ils viendront se reposer de nouveau si leurs pérégrinations ne sont pas heureuses. Certains habitués en sont à leur 35e récidive.
La solution passe aux yeux du Conseil d’Etat vaudois par la création d’établissements de caractère agricole, dans lesquels les condamnés seraient internés et astreints au travail dont les vertus sont susceptibles de leur donner les habitudes qu’ils ont perdues, ou dont ils sont depuis toujours dépourvus.
Le Grand Conseil ne lambine pas et crée une première colonie agricole à Payerne en 1872, en faisant l’acquisition, aux Seytorées, au Grand et au Petit Marais de terres que personne ne veut, pour y fonder un Établissement de travail et de correction, des terres ingrates sur la rive droite de la Petite Glâne que les détenus auront pour tâche d’amender en s’amendant eux-mêmes, constituant ainsi une communauté autonome, analogue, dans ses marges, à la société des hommes libres.

(Sources : Henri Anselmier, Les Prisons vaudoises 1872-1942)

Ciel

Riau Graubon / 9 heures

L’efficacité et l’élégance avec lesquelles le ciel, sans se creuser la tête, effaçait les empreintes de nos allées et venues – de notre bonne ou mauvaise fortune et de nos calendriers – avaient conduit une armée de chercheurs exaltés à se lever, pressés d’extraire avec exactitude les lois simples qui président à la disparition des traces que nous laissions derrière nous, en laissant à d’autres le soin de fournir les raisons complexes du tohu-bohu dont nous étions indéniablement les maîtres.

L’Etang

Lausanne / 16 heures

Il n’y a pas de pire danger pour le maintien de la culture et de la paix que le caractère rouillé, figé d’un maître d’école, c’est-à-dire la prétention de tout savoir, d’être supérieur. Les Allemands d’ailleurs ont été trompés, bernés par toute l’Europe d’autant plus étourdiment qu’on les avait tout d’abord encensés comme les gens les plus consciencieux, les plus dociles, les plus cultivés, les plus efficaces, les plus fiables. Cet éloge insensé, vertigineux, douteux, s’est trouvé à l’origine d’un « encerclement » tout à fait naturel. Mais pourquoi vos compatriotes ont-il prêté foi à tout ce stupide fatras de louanges ? On peut écouter les flatteries, mais on fera toujours bien d’y ajouter un point d’interrogation intérieur, amusé. A présent, on recommence ces inepties, et il faut souhaiter à l’Allemagne un guide doué d’une grande forcée caractère, qui ouvrirait à temps les yeux du peuple allemand, sévèrement et de sang froid.

Robert Walser
à Therese Breitbach
Lettre 167, mars 1926

Bibliothèque

Riau Graubon / 19 heures

Tombe ce matin sur deux articles de la Feuille d’Avis de Lausanne et de La Petite Revue, des mardi 31 octobre et vendredi 3 novembre 1944.
J’y apprends que, dans la nuit du lundi au mardi, la ferme de mon grand-père Louis Rossier a été la proie des flammes, à 01 heure 40, à Epalinges, près de la halte du tram de Marin. La grange et l’écurie y ont passé. Fort heureusement les neuf vaches ont été sauvées, mais les 18000 kilos de paille et de foin sont détruits.
La police de sûreté et la gendarmerie ont fait leur job et ont arrêté dans la journée René Regamey ; celui-ci avoue être à l’origine du feu. Il raconte avoir passé la soirée en compagnie de quelques amis avec lesquels il a fait la fête avant de rentrer chez lui en état d’ivresse. Il n’y demeure pas longtemps puisqu’il en ressort, dit-il, un quart d’heure plus tard ; il  se rend chez mon grand-père, glisse à travers le treillis de protection d’une des fenêtres du rural laissée ouverte une poignée de foin auquel il a bouté le feu à l’aide de son cigare. Il rentre ensuite chez lui.
Pas longtemps ! Son frère l’avertit en effet d’un sinistre. René Regamey se lève, enfile son uniforme de pompier pour accomplir son devoir et participe au sauvetage des neuf vaches piégées dans l’étable. L’homme ne s’arrête pas là, il fait une halte en rentrant, tout près, dans une villa que fait construire mon grand-père ; il y commet des dégâts importants.
L’enquête n’est pas terminée puisque René est également soupçonné de l’incendie de la ferme de Balègue qui a brûlé le dimanche précédent. La police s’interroge également sur le rôle du frère dans cette affaire. Il faut savoir pour terminer que leur père Charles Regamey exerce le métier de sellier dans la ferme qui jouxte celle de mon grand-père.
J’ai beau chercher, les deux gazettes ne disent rien les jours suivants des résultats de l’enquête.

Le Motty (Célestin Freinet LXXI)

Ecublens / 14 heures

La même fausse manoeuvre avec des enfants ne prouve jamais, par elle-même, sa propre faillite. Il est toujours facile de prétexter leur inintelligence, leur distraction, leur manque de mémoire, de goût, d’application au travail, l’envoûtement du jeu. Alors, et le plus sérieusement du monde, les pédagogues scrutent ces vices enfantins qui ne sont que des actions indispensables à vos erreurs ; ils proposent des remèdes qui font illusion un moment pour laisser éclater bientôt leur totale inefficacité. Il aurait suffi du magicien pour libérer, avant qu’il soit trop tard, le grand élan propulseur.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Chemin d’en haut (Célestin Freinet LXX)

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

– Nous avons cru qu’il fallait partir de la connaissance et de la documentation pour accéder à l’expérimentation, pour en comprendre les lois et les enseignements, pour aborder enfin le domaine mystérieux de la création. Vous prétendez partir de l’expérimentation et de la création pour arriver à la connaissance, qui appelle la recherche et la connaissance… Ce serait sans doute plus logique. Reste à voir s’il vous sera pratiquement possible de faire fonctionner dans ce sens l’organisme.
– C’est en effet ce retournement qui est tout, parce que lui seul permet au sang nouveau, né du travail, de donner dynamisme et vie à des disciplines qui, sans lui, ne sont que tâches imposées, et donc toujours plus ou moins rébarbatives.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant

La Chamberonnne (Célestin Freinet LXIX)

Lausanne / 14 heures

Expérimentation et création sont des activités malgré tout communes. De tout temps, des hommes s’y sont livrés, avec plus ou moins de génie, avec plus ou moins de succès. Elles ne sont pas spécifiquement scolaires. La nouveauté que nous mettons en avant, c’est cette documentation qui leur apporte l’appoint de la connaissance et leur permet d’aller toujours plus avant, avec plus d’audace et de sûreté, qui les intègre dans le processus complexe du progrès humain : documentation par exemple du milieu ambiant par le livre, la fiche, l’image, le journal, la correspondance, les échanges intercalaires, le magnétophone, la photographie, le cinéma, la radio.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Jardin (Célestin Freinet LXVIII)

Riau Graubon / 17 heures

Nous abandonnerons, nous aussi, le râtelier scientifiquement construit. la litière neuve et la mêlée savamment combinée – et nous essayerons, à la fois humblement et intelligemment, de préparer à l’enfant ce pré plantureux, humide et ensoleillé, riche en herbes délectables et en fleurs dont le seul parfum est la plus délicate des nourritures.
Mais cette nourriture ne sera pas toujours prête, et comme offerte passivement. le poulain se lasse des carrés trop drus où chaque coup de langue fait son plein. Il gambade – et vous vous en étonnez – vers une revers de canal, jusqu’à la rive ombragée du ruisseau, pour chercher, pour choisir et savourer ce qu’il avait peut-être en abondance dans le coin délaissé. L’enfant de même devra souvent conquérir sa nourriture, la mériter et l’atteindre par la recherche, par l’effort, par la création, le travail.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir