En Rachigny

Riau Graubon / 14 heures

(MOLTNER)
Une volonté de fer s’unissait en lui à une passion de la recherche, toujours en quête de frontières à traverser. Mais il était trop versatile pour jamais atteindre un but lointain. Il errait aux confins des choses, changeait de maîtres, d’idées et de problèmes, et était prompt à se laisser décevoir.

(EJNAR)
Ses traits dénotaient l’un de ces tempéraments opiniâtres, insensibles à tout ce qui ne les attire pas, mais qui s’accrochent à l’objet, une fois qu’ils l’ont saisi, et qui poursuivent leur avance dans cette unique direction. De telles natures sont de bonnes fondation pour les écoles, car ce qu’ils ont connu leur entre dans la chair et le sang.

Ernest Jünger, Visite à Godenholm

Pacoton

Ropraz / 13 heures

Ils sont assez rares ces lieux et sans situation privilégiée. Le bord d’une petite route plate où il y avait une un chêne, certain carrefour, un flanc de colline, un bout de champ entre deux buissons au-dessus de la rivière, la mairie de Vouziers, le bazar de la même ville, le faubourg… Ni pittoresque, ni quoi que ce soit de remarquable. Dans les environs de Provins conmme dans les Ardennes j’ai trouvé de tels fragments de paysages qui ont pour ainsi dire forcé ma passion […]
On serait porté volontiers à croire qu’on a affaire en ces circonstances à une sorte de négation du temps. Ou bien encore il y avait une présence indiscernable et impossible à nier.
Mais à dire cela on retombe vite dans des lieux communs.

André Dhôtel, Retour

Botterel

Sugnens / 16 heures

Les seuls vestiges qui demeurent ce sont les dalles d’une cour et un jardin réduit à une longue allée toujours bordée par le même alignement de briques arrondies. J’ai revu ces témoignages matériels après soixante-dix ans, et je les ai reconnus avec exactitude. Très intéressé sans aucun doute, mais pas le moins du monde impressionné. C’était, simplement retrouvée, la même vie (habituelle en quelque sorte), et cela ne faisait événement ni pour le passé ni pour le présent […]
Pas plus que de racines il ne faut me parler de lieux de mémoire. les lieux qui me saisissent n’ont en réalité de rapport avec rien.

André Dhôtel, Retour

Route du Riau

Riau Graubon / 8 heures

Dans cette campagne, au début de chaque nuit, plus d’un habitant sort des maisons pour regarder le ciel. A ne pas manquer. Dans ces étés il n’y a souvent que les étoiles. Et encore une fois vous avez l’abîme qui éclaire tout.
« De profundis, domine ! suis-je bête », s’écriait Rimbaud. Mais la faille illuminante s’est affirmée en cette mince aventure excentrique, et bientôt tout se rompt dans la suite. Qui n’a jamais été mis à la porte (d’une classe par exemple en la jeunesse étonnante) ne peut pas savoir. C’est la contre-partie du péché originel, une sorte d’entr’acte où attraper au travers de tous les torts et repentirs, les lueurs des merveilles vivantes et sans prix.

André Dhôtel, Retour

En Cugnieux

Riau Graubon / 20 heures

Or on oublie de mentionner que nous sommes intrigués par notre vie et attirés violemment, disons par certains à-côtés.
La vérité c’est que ces à-côtés si rares soient-ils redoublent le cours des choses et peuvent révéler je ne sais quelle paix que n’altèrent pas trop les ordinaires soucis, puisqu’il s’agit d’autre chose.
Peut-être on apprend à aimer grâce à ces événements qui justement sont à-côté de la vie. »

André Dhôtel, Retour

Forge


Photo | Arthur Prod’hom

Ropraz / 15 heures

Quoi comprendre à cette révélation d’une gratuité totale ? Cela ressemblait à ce désarroi d’un écolier qui en classe de math, aperçoit soudain accrochée au mur une carte de géographie et se prend de passion pour le Gulf-Stream.

André Dhôtel, Retour

Bois Vuacoz


Photo | Arthur Prod’hom

Corcelles-le-Jorat / 20 heures

Certes on ne peut pas toujours rien faire. On n’évite ni de lire ni de se livrer à d’accidentelles occupations, mais il est possible de s’enfoncer assez profondément dans l’inaction. Non pas se détendre, ce qui suppose une tension antérieure ou future, non plus se perdre en des rêveries. C’est plutôt même le contraire de la rêverie : une obstination à affirmer une sorte de vacuité. S’accorder enfin avec l’étymologie du mot vacances et lui conférer sa réelle signification.

André Dhôtel, Retour

Potager de Louise

Riau Graubon / 19 heures

J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Patrick Modiano,  Discours de Stockholm

On ne revient jamais au pont de départ.

C’est idiot de faire des pèlerinages dans les lieux où l’on a vécu.

Visiter les ruines et tenter d’y découvrir une trace de soi. Essayer de résoudre toutes les questions qui sont demeurées en suspens.

Pourquoi n’y aurait-il pas, à travers les péripéties en apparence les plus diverses d’une vie, une unité secrète, un parfum dominant ?

… comme quelque chose qui remonterait doucement – odeur de menthe ou feuilles de nénuphars – à la surface des eaux tranquilles d’un étang.

… comme quelqu’un qui se serait attaqué aux grandes dunes des Landes avec une pelle de plage.

Patrick Modiano, Quartier libre

Jardin

Riau Graubon / 16 heures

Pour autant que je comprenne quelques chose en ces domaines, je dirais volontiers qu’il existe entre le quartier défini par l’administration et le quartier construit par l’usager la différence qui existe entre une classe distributive (ou ensembliste) au sens de Bertrand Russel et une classe collective (ou méréologique) au sens de Stanisław Leśniewski.

La classe distributive, comme l’écrit Jean-Blaise Grize, est en réalité l’extension d’un concept ; si q est le concept de « quartier (de Lausanne) », dire que Vinet/Pontaise est un quartier (de Lausanne), c’est soit poser que qV soit V ∈ { x | qx} et l’information transmise est la même. Soit donc la classe distributive

Q = df {Vinet-Pontaise, Centre, Maupas/Valency, Sébeillon/Malley, Montoie/Bourdonnette, Montriond/Cour, Sous-Gare/Ouchy, Montchoisi, Florimont/Chissiez, Mousquines/Bellevue, Vallon/Béthusy, Chailly/Rovéréaz, Sallaz/Vennes/Séchaud, Sauvabelin, Borde/Bellevaux, Vinet/Pontaise, Bossons/Blécherette. Beaulieu/Grey/Boisy, Zones foraines}

Elle contient 18 éléments et rien d’autre. Si bien qu’Ouchy, le stade Olympique, la cathédrale, l’Elysée, le musée de l’Art brut n’appartiennent pas à Q. Et cependant, tout cela et mille autres choses ont affaire avec le concept « quartier (de Lausanne) ». La notion de classe collective doit pallier cette lacune.

Je suis ici à la lettre l’exposé de Jean-Blaise Grize.

Prenons un autre exemple. Soit la classe distributive R = {Riant-Mont, le Petit Parc, la Colline, les escaliers tournants, le fond du jardin}. De toute évidence R n’est pas un quartier de la ville de Lausanne, ni à fortiori celui de Vinet/Pontaise, encore moins celui dans lequel j’ai vécu. Par opposition, la classe collective engendrée par les éléments de R formera une réelle totalité. Elle sera un quartier, le quartier que j’ai habité enfant et comprendra la boulangerie, Jean-Pierre, Edith, le fond du jardin, des brises, etc

(A suivre)

Curtilles

Curtilles / 15 heures

Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus.

Patrick Modiano

En Cugnieux

Riau Graubon / 8 heures

Ils sont modernes et rient avec condescendance des lois de l’hospitalité, ne participent qu’à moitié à l’échange sans condition des salutations, des remerciements, des poignées de main, des hochements de tête en arguant de leur inutilité. En réalité ils s’en affranchissent parce que ces formes installent une réciprocité qui fait obstacle à leur volonté de prendre la main au café, à la boulangerie ou à la mine, et d’y établir leur domination formelle.
Se pencher sur les lois de l’hospitalité, leur histoire et leur fonction régulatrice les aurait dégrisés, décollés des filières et des évidences passagères dont ils sont le théâtre. Ces ambitieux conquérants, un peu barbares, font beaucoup de mal, victimes de cet esprit de sérieux qui habite toujours ceux qui revendiquent d’être de la race des derniers hommes.

Jardin

Riau Graubon / 7 heures

C’est une élève d’une quinzaine d’années qui, assise sur un muret, en paraît douze ; à l’adulte qui l’interroge sur ce qu’elle vit lorsqu’elle oublie son téléphone ou que sa batterie ne répond plus, elle répond ceci : « Je me sens coupée de tout. » Avec un ton, un sourire, un œil qui en dit long sur son désarroi et son impuissance.
Chacun est amené un jour ou l’autre à se retrouver nu, désarmé, seul. Mais qu’une batterie ou une carte SIM suffise à réintégrer le lieu d’où l’on est chassé, voilà qui est nouveau.
L’expérience que rapporte l’adolescente enveloppe en réalité une autre menace, celle de faire du langage, sans le milieu dans lequel il s’égare, le seul attribut de l’être.

Bois de Ban

Montpreveyres / 17 heures

Cuistance à deux pas de bectance et de bouffetance, partance qui tient son rang ; désespérance, fragrance, souvenance qui fleurent trop la rime ; jactance, laitance ; dormance qui connaît une seconde jeunesse ; garance ; vacance qui n’a pas dit son dernier mot. Gênance entendu ce matin, réinventé sur le net par les gamins du siècle.

Chalet des Enfants

Lausanne / 16 heures

Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je cherche, mais quoi ? »

Le soir, les va-t-en-guerre descendent les stores, la présidente se brosse les dents, son compagnon boit une tisane, le ministre enfile son pyjama, son bras droit prend un somnifère, les officiers de sécurité se coulent un bain, les criminels se font tout petits. Cette nuit, tous dormiront comme des anges.
Dehors une brise se lève, les arbres du verger sont en fleurs, le pré fait la roue, le renard sa tournée. Bientôt la pluie.

Ne pas oublier l’eau, ne pas oublier l’eau et l’avoine.

Bibliothèque

En Marin (J.-L. Rochaix)

Se laisser glisser sur la pente aménagée par le collectif en coupant au plus court, ou la remonter à contre-sens jusqu’au lieu d’où l’on vient sans ménager ses peines. Deux visages que mes premières années ont fait coexister sans heurts, avant que je prenne conscience de la tension et des orientations opposées que ces deux manières d’être enveloppent, et que j’aurai pour tâche de réconcilier (comme les deux lignées dont on est issu et qu’on aperçoit en vieillissant surgir au fond du miroir et bientôt se confondre) : la foi en l’existence que mon père m’a remise en héritage, et les exigences de la raison qui me viennent des hauts d’Epalinges.
Rapprocher les sourires de ceux qui ont tout ou qui se satisfont de ce qui est, avec les grimaces de ceux qui n’ont rien ou qui veulent autre chose, replier les dimanches sur les jours ouvrables, les bienfaits de l’ignorance sur ceux de la connaissance, voilà ce qu’attend ceux qui sont nés dans la pente, l’écriture est, elle aussi, un replat où l’on naît, où l’on naît une seconde fois.

Bois Vuacoz

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Si je fais ce film, je montrerai Lausanne, vu peut-être par une dame, qui serait peut-être une petite fille au Chalet-à-Gobet. Elle descendra. Quand elle sera à la place de l’Ours ce sera un jeune fille. Elle descendra à la rue de Bourg comme une fille formidable et puis après, à la gare, elle commencera à prendre de l’âge et ce sera une vieille dame qui arrivera à Ouchy. 
Freddy Buache, qui rapporte en 1998 ces mots que lui a adressés Jean-Luc Godard en 1981, à propos d’un film qu’il ne fera pas, ajoute :
Je dis ça aujourd’hui publiquement parce que ça peut être un sujet que peut prendre quelqu’un d’autre aujourd’hui.
Si donc je fais ce film, je montrerai Lausanne vu par une dame qui serait une petite fille à Ouchy. Elle montera. Quand elle sera à la gare, ce sera une jeune fille. Elle montera la rue de Bourg comme une fille formidable et puis après, à la place de l’Ours, elle, commencera à prendre de l’âge et ce sera une vieille dame qui arriverait à Ouchy. Ça peut être un sujet que peut prendre quelqu’un d’autre aujourd’hui.

Mollie du Perey

Ropraz / 17 heures

S’il suffisait de sept minutes à la Ficelle pour nous déposer de plain-pied aux portes du paradis, le Tram du Jorat, habillé lui aussi de bleu et de blanc, réclamait une demi-heure pour nous conduire sur les hauts de Lausanne, en suivant les méandres du Flon qui allait rejoindre ses sources du côté des Liaises. Le tram avait en outre des manières qui s’opposaient en tous points à celles de la Ficelle, d’abord parce qu’on y montait le dimanche par n’importe quel temps
A la rondeur, au chuintement, au silence ouaté de la Ficelle, à son assurance un peu empâtée, ses préférences pour la ligne droite et ses habits du dimanche, à son amour des symétries répondaient le visage anguleux et allongé du Tram, son profil décidé, obstiné même, le balancement latéral de son corps osseux, le claquement nerveux que faisaient ses portes lorsqu’on les fermait, le grincement des roues sur les rails, sa tôle un peu raide qu’une toux invisible secouait dans les courbes, le faible écartement de ses rails, le caillebotis à l’avant et à l’arrière des voitures, son pantographe à bras unique. Mais aussi, pour nous les enfants qui voulions y grimper, la haute marche qui nous obligeait à demander de l’aide.
Aux habitations riantes de Montriond et à la coulée fleurie des Jordils répondaient les fermes solitaires et les champs déserts de l’arrière-pays, à la foule d’Ouchy répondaient ces inconnus qui rejoignaient chacun pour soi une existence qui nous demeurait énigmatique, une vie faite à la main et dans laquelle couvait un mystère.
Le tram nous déposait à deux pas de chez mes grands-parents maternels qui s’étaient établis là, En Marin, après des haltes prolongées à Morges, Paudex, Lutry, Vers-l’Eglise, nous donnant à voir le labeur qu’entraînait la gestion d’un minuscule domaine, avec ses escaliers, ses secrets, ses dépendances, ses obscurités ; ses bêtes, ses fruits et ses légumes ; ils étaient un peu sorciers, entourés de silence, une étrange pesanteur et des humeurs sèches les habitaient, ils avaient le visage creusé par la peine.
Pendant cinq ans, entre 1958 et 1963, date à laquelle la ligne du Jorat a été démantelée – j’avais huit ans –, les dimanches se sont succédé, lisses et lumineux, rudes et mystérieux, d’une évidence sans accroc, celle dont nos premières années habillent les choses.
La ficelle nous ramenait l’après-midi à la maison tandis que le tram déposait ses derniers passagers à proximité des fermes foraines, entre Vers-chez-les-Blanc et la Claie-aux-Moines, Corcelles-le-Jorat et l’Ecorcheboeuf, puis continuait dans la nuit jusqu’à Savigny et Moudon. Rien n’était donc terminé.