Bibliothèque (Célestin Freinet XXX)

Riau Graubon / 15 heures

Parce qu’ils ne pouvaient plus voler, les scoliastes ont tenté de couper les ailes à leurs victimes. Le plus triste est qu’ils aient partiellement réussi, qu’ils aient fait une guerre souvent victorieuse à l’activité, à la joie, à l’élan ; qu’ils aient persuadé les fils des hommes qu’ils doivent être sages, mesurés, humbles, dociles au devoir ; qu’ils les aient retenus au bord du nid où ils se préparaient à prendre leur envol et qu’ils leur aient désappris, au nom de leur science, l’audace physique et intellectuelle qu’ils portaient en leur nature généreuse. […]
Heureusement quelques natures plus frustes, ou plus solidement marquées par le destin et qui ont échappé à la grande entreprise d’assagissement– non seulement des génies, mais aussi vos cancres parfois, vos ignorants, les indisciplinés – ont pu encore prendre leur envol, échapper à la direction jalouse de leurs maîtres et partir en avant, témoins obstinés de la pérennité de notre idéal.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail

Place Saint-Maurice 2 (Célestin Freinet XXIX)

Annecy / 10 heures

[…] Croyez-vous que le désir de connaître et d’agir ne puisse pas être, à certains moments de la vie, aussi impérieux, aussi dynamique que le souci de satisfaire la gourmandise ? Je ne dis pas que l’un puisse et doive remplacer l’autre, et ce n’est pas ainsi que nous devons poser le problème. Devant un beau cerisier chargé de fruits mûrs, la tentation est irrésistible. Mais l’enfant satisfait physiologiquement a cependant conscience de ne pas avoir rempli son destin. Pour accroître sa puissance, pour porter au maximum l’intensité de sa nature exigeante, il est capable de faire bien des sacrifices. Le secret pour nous c’est de ne pas amortir ce désir, ne ne pas refroidir cet enthousiasme, parce que l’un et l’autre seront les leviers décisifs de notre éducation. […]
Ce n’est point de cette terne uniformité que vous leur offrez dans vos livres que les élèves ont soif, mais de chaleur, de froid, d’éclat, de chocs, de cris, de chants, d’efforts… ils sont comme une corde dont la nature est de vibrer. Vous craignez qu’elle casse et vous allez réduisant les réactions, amenuisant les choses, ménageant à l’excès les transitions inutiles. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail

Passage de l’île (Célestin Freinet XXVIII)

Annecy / 11 heures

C’est pourtant ce que vous avez essayé dans vos classes : vous avez cru possible, vous autres éducateurs, la réalisation d’une école semblable au cours du professeur isolé de la vie, d’une école qui, négligeant ces questions que vous considériez comme trop terre à terre, prétendrait, comme sous l’effet d’une baguette magique, transposer d’un coup les individus dans une zone idéale où règne le pur esprit. Vous avez, j’espère, compris la vanité et les risques d’une telle « transposition ».
L’enfant, moins que l’adulte encore, ne saurait être considéré à l’origine comme un être pensant et philosophant. Sa fonction, sa raison d’être, c’est d’abord de vivre ; et où peut-il vivre, si ce n’est dans le présent, au gré des contingences nées de la vie et du travail des parents et de l’organisation sociale ? Ces contingences sont déterminantes : que vous le vouliez ou non, c’est à partir d’elles qu’il faut construire. Ah ! je sais : ce sera plus difficile et plus compliqué que de se mouvoir logiquement sur le plan de l’idéal et de l’esprit ; on se heurtera à tant d’obstacles… mais ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit : oui ou non , pensez-vous que l’école doit œuvrer à partir de l’enfant réel et du milieu qui décide de sa vie ? ou bien, minimisant l’influence de ce milieu, tentera-t-elle prématurément de modifier, de transformer, par le haut, une nature humaine si délicate à influencer et à diriger ? […]

J’insiste un peu trop à votre gré peut-être. C’est que nous sommes au noeud du drame, que nous touchons aux raisons profondes de l’erreur scolastique et pseudo-scientifique dont nous supportons les conséquences.
Nous allons reconsidérer loyalement le problème, prendre l’enfant non pas dans le milieu hypothétique et idéal que nous nous plaisons à imaginer mais tel qu’il est, avec ses imprégnations et ses réactions naturelles, avec aussi ses virtualités insoupçonnées, sur lesquelles nous aurons à baser notre processus éducatif.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
A la recherche d’une philosophie

La Montagne de bas (Célestin Freinet XXVII)

Annecy / 15 heures

Ce n’est pas en obligeant l’enfant à faire des actes qu’il ne comprend pas, pour lesquels il ne se sent aucun attrait, qu’on l’habituera à vouloir avec force et décision. Car vouloir quoi ? Il ne suffit pas de dire : « Il faut vouloir ! » Encore est-il nécessaire de distinguer dans quel sens exercer sa volonté. […]
Ce qu’il faut, ce n’est pas apprendre à vouloir mais apprendre à vivre. C’est un art, je le reconnais, autrement délicat que de donner un devoir ou de suivre la récitation d’une leçon. Vous ne pourrez d’ailleurs y réussir que si y concourent trois composantes majeures : la persistance de cette volonté de vivre, de grandir, de monter, malgré les risques, les peines et les souffrances, volonté qui anime l’être le plus déshérité, et qui est d’une puissante obstination chez le jeune enfant ; la collaboration bienveillante et la participation éducative du milieu ambiant, et enfin l’intuition et la compréhension intelligente, sympathique et agissante des éducateurs.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’effort, le plaisir et les jeux

Bibliothèque (Célestin Freinet XXVI)

Photo | Romain Rousset

Bibliothèque / 12 heures

Seulement voilà : vous avez tout faussé par la superficialité de vos pratiques et de vos conceptions. L’école ne doit pas rechercher systématiquement le plaisir, pas plus qu’elle ne doit cultiver la souffrance. Plaisir et souffrance ne sont jamais des forces profondes ; ils sont seulement des manifestations, des indices, comme le jeu mollement huilé d’un moteur harmonieux ou les claquements et les butées sourdes qui marquent l’effort anormal et l’usure dangereuse qui en est la conséquence.
Ne croyez pas résoudre le grave problème de l’éducation en substituant arbitrairement, à l’école austère et antinaturelle, celle que des contemporains ont appelé l’école riante ou l’école joyeuse. C’est tout simplement peindre un masque trompeur sur une réalité qui n’en persistera pas moins, à peine déformée peut-être. Et vous courez le risque d’habituer les enfants à rechercher le plaisir pour le plaisir, à fuir une souffrance qui ne serait que l’antithèse du plaisir.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’effort, le plaisir et les jeux

Moille-aux-Blanc (Célestin Freinet XXV)

Riau Graubon / 16 heures

Non, les actes des hommes ne se réalisent jamais par le seul effort de volonté, mais parce qu’ils sont la conséquence, la résultante, de tout un comportement. Si le torrent qui descend furieux de la montage arrache les pierres et les arbres sur sa rive, ce n’est point qu’il porte en lui, comme un génie du mal, la volonté et la puissance de frapper le obstacles. Cette force de destruction qu’il est impossible d’isoler, si ce n’est arbitrairement, n’est qu’une composante dans laquelle interviennent le débit, la pente, la chute, les conditions atmosphériques et même l’accident qui a chargé le flot de quelque roc ou d’un cep noueux qui agissent ici comme d’invincibles boutoirs. […]
Un bon conseil : ne parlez pas trop de volonté à l’école, pas plus que dans la vie d’ailleurs. C’est un mot qui s’est définitivement usé parce qu’il a trahi les espoirs qu’on avait mis en ses vertus. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’effort, le plaisir et les jeux

Jubilación

Cher Pierre,

Un tour de clef et un passage à la benne, je quitte le Mont les mains vides ; il est temps de remercier ceux qui m’ont accueilli pendant les trente années passées au service de l’instruction publique du canton de Vaud. J’ai le sentiment d’y avoir été encouragé, soutenu même dans des entreprises qui n’étaient pas jouées d’avance, bricolées sur le tas, parfois bancales, mais sans lesquelles, je dois te l’avouer, je n’aurais pas fait long feu dans ce métier.
On m’a laissé les coudées franches et permis, au mitan, de m’essayer à d’autres activités en lien avec l’enseignement, d’abord dans les équipes de Lipp, Schoeni et Noverraz au temps de Maîtrise de français ; puis au sein de l’éphémère BUROFCO, chargé de mettre en oeuvre, sans succès, les belles promesses d’EVM.
Pendant ces trente années, je n’ai cessé de penser qu’il était possible, malgré les innombrables maladresses et les inévitables malentendus – mais aussi grâce à eux – de changer l’école et nos vies, d’aller vers le mieux, vers le plus clair, vers le plus juste ; j’ai cru, un peu naïvement je le crains, qu’il suffisait d’ouvrir les yeux et de nous mettre ensemble pour rendre notre école plus légère, plus humaine, plus efficace, pour ne plus avoir à nous plaindre des lourdeurs d’une institution qui court sur son erre comme un immense paquebot qui ne répondrait plus.
Je dois bien d’autres choses à l’établissement scolaire du Mont-sur-Lausanne, j’ai eu en effet la chance d’y rencontrer celle qui deviendra ma femme. Nous avons esquissé ensemble au Petit-Mont, il y a un peu plus de 15 ans, un pas de deux et monté la rampe de lancement de ce qui aurait dû constituer l’école de demain, avec son journal et sa ménagerie, son cimetière et son cloître, ses allées et ses contre-allées, une école de manuel, active, laborieuse et joyeuse. L’amour en a décidé autrement ; Arthur, puis Louise et Lili sont nés ; ils nous ont obligés à reconsidérer nos ambitions pédagogiques à la baisse. On a remis les mains dans le cambouis, nouveaux élèves, nouveaux collègues, nouveaux projets.
Il y a une dizaine d’années, j’ai décidé de mettre en oeuvre, moi aussi, ce que j’exigeais de mes élèves, impératif catégorique oblige ; je me suis mis à écrire, en tous sens et bientôt quotidiennement. C’est ainsi que je me suis aménagé une espèce de boudoir ou de gueuloir, à la fois roncier et clairière, île, oasis, bref un domaine que j’ai appelé « marges » et dans lequel j’ai déposé, jour après jour, les billets qui m’ont aidé à retrouver et ne plus négliger, ce dont cet impossible métier s’évertue à nous écarter : la vie, ses mystères, ses refrains, ses saisons.
Et lorsque, il y a quelques années, j’ai fait la demande de pouvoir disposer d’un peu de temps en fin de semaine pour répondre à l’invitation d’un éditeur qui me proposait d’écrire quelque chose sur les restes de la vaisselle du monde, il m’a été octroyé. J’ai fêté en 2014 la parution d’un livre, d’un second en 2015. D’autres sollicitations se sont présentées ensuite, autant d’occasions qui font le larron et auxquelles je souhaite désormais me consacrer.
S’arrêter, c’est cela qui est difficile, écrivait Ludwig Wittgenstein ; nos institutions n’ont en effet pas d’état d’âme, chacun de nous est invité un jour à quitter la partie, quoi qu’il advienne et quoiqu’il en pense, c’est ainsi et tu le sais ; on devrait en être averti dès le premier jour.
Ça y est, j’ai payé mon passage comme tu l’as fait et l’ont fait ceux qui nous ont précédés et le feront ceux qui suivront. Il est temps de refermer le soufflet de mon accordéon, d’abouter le début avec la fin, de mêler la mélodie insouciante de l’enfant que j’ai été avec l’ostinato de l’adulte que je suis devenu, de retrouver une vie empreinte de liberté – mélodie et rythme choisis sans contrainte –, de revisiter la réalité qu’il m’a fallu quitter un matin d’avril pour me rendre à l’école, avec le temps qui respire comme bon lui semble, avec aux deux bouts le soleil qui se lève et le soleil qui se couche, de boutiquer mes jours, à l’estime, sans plus craindre de sauter du coq à l’âne, de reprendre la construction de mes châteaux de sable, de réouvrir ma boîte à trésors, de faire des mots avec les lettres des soupes alphabet de chez Knorr, d’en tirer quelques phrases en y laissant les matins se fondre dans les après-midi, et la vie se soutenir à elle-même.
Sans toutefois perdre de vue ceux avec lesquels je vis et qui me tiendront éveillés : Sandra et nos trois enfants qui n’en ont pas fini avec l’école. Et tous ceux qui m’ont accompagné et que je n’oublie pas, morts ou vivants, ceux de Bursins et de Villarzel, ceux d’ici et ceux de là-bas, Anne-Hélène, François, Stéphane, Denis, Frédérique, Sylvie, Olivier, Jasmine, Brigitte, Justine, Pascal, Line, Claude, Adèle, Yves et les autres. Et toi mon cher Pierre, à qui je souhaite un bel été.

Amitiés.
Jean

C 208 (Célestin Freinet XXIV)

Le Mont-sur-Lausanne / 10 heures
Vous persuadez aux enfants qu’ils doivent apprendre telle ou telle chose dont ils ne distinguent point l’utilité ; vous les dressez à réciter des résumés, à résoudre des problèmes d’une logique plus ou moins douteuse et qui restent, trop souvent, pour ne pas dire toujours, des problèmes spécifiquement scolaires ; vous les gavez de mots et de notions dont vous ne sentez pas vous-mêmes les rapports intimes et qui restent pour eux comme des pièces arbitrairement juxtaposées. Vous ne leur laissez jamais la possibilité de réfléchir, de juger, de choisir, de décider… Vous êtes toujours si pressés pour « voir » tout le programme ! […]
J’exagère ?… Voyons. Savez-vous, en permanence faire travailler et réfléchir vos élèves sur les conditions et les péripéties de la vie qui les entoure – la seule chose réelle qui les passionne au plus haut point, et à bon droit, n’est-ce pas ? Non : vous pensez qu’ils doivent d’abord lire des livres qui seront pour eux les saints et les prophètes, mais qui dissocient leur personnalité et les conduisent à sous-estimer leurs propres possibilités en face de la puissance impérative de vos manuels. Vous leur enseignez l’histoire lointaine de peuples qui se perdent à leurs yeux dans la brume indécise des mythes, et vous oubliez qu’ils ont , sous leurs yeux, un passé proche ou lointain qui devrait être leur premier et élémentaire livre d’histoire. A l’enfant qui, dans les champs, au bord du canal, au lavoir, sur le parapet du pont, se livre à de continuelles expériences et comparaisons, vos manuels de sciences imposent des lois toutes faites, des affirmations pour eux incontrôlables, qui faussent à l’origine les principes mêmes, et les seuls salutaires, des vraies sciences humaines.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’effort, le plaisir et les jeux

Lac des Joncs (Célestin Freinet XXIII)

Les Paccots / 10 heures

Ce qui développe incontestablement la mémoire, ce qui permet du moins d’y caser avec ordre et sûreté un plus grand nombre de faits et de notions, c’est cette précision croissante que les hommes tentent d’apporter dans leur conception de l’univers, les relations de cause à effet qu’ils découvrent, la logique avec laquelle ils engrangent les éléments de la connaissance, Mais nous sommes loin, vous le voyez, du vulgaire exercice scolaire de la mémoire, des catéchismes ou des résumés à apprendre par coeur sans les comprendre, des listes de mots ou de notions à ingurgiter sans qu’on saisisse ni leur portée profonde ni leurs relations – ce qui les rend délicieusement interchangeables parfois.
Vous avez à faire dans ce domaine, n’est-ce pas ?
A prendre conscience d’abord de vos faiblesses et de vos inconséquences pour vous débarrasser enfin de pratiques qui ne se maintiennent que par empirisme et commodité. C’est si simple de donner à apprendre par coeur une leçon de catéchisme, de morale ou d’histoire qu’on serait d’ailleurs incapable d’expliquer ! Et puis, cela fait tellement illusion, des mots qu’on peut répéter pour affirmer sa science, tandis que les vraies opérations intellectuelles gardent quelque chose d’intime, qu’il est bien difficile et parfois impossible d’extérioriser, qui se manifeste peut-être seulement par un éclair plus assuré et plus positif du regard, comme une fugitive illumination.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La mémoire

Allée du cimetière (Célestin Freinet XXII)

Corcelles-le-Jorat / 10 heures

– […] Nous jetons des ponts par-dessus les trous béants des mystères de la nature ; nous allons élargissant le royaume de l’homme, à mesure que recule, en conséquence, la puissance de l’erreur, de la magie, de la religion.
– Mais, comme on ne fait en définitive que reculer le mystère, l’homme se retrouve pour finir sur l’autre bord du trou béant pour contempler avec la même frayeur inquiète d’autres trous béants. Vous faites effectivement reculer une erreur, ou la magie, ou la religion, mais pour buter avec autant de violence contre d’autres erreurs, contre les modernes magies au poison plus subtil… Mirages que tout cela ! […]L’outil vaut d’ordinaire ce que vaut l’ouvrier. Vous avez cru qu’on pouvait renverser le propos et que le perfectionnement de l’outil perfectionnerait l’ouvrier. Il en fait trop souvent l’esclave. Là réside le grand drame de notre civilisation capitaliste. Sous le flot sans cesse grandissant des connaissances, l’homme déchoit parce que tout, autour de lui, l’arrache à lui-même et contribue à le détacher de ses pensées intimes. Comme si le centre du monde devenait la connaissance et les réalisations qu’elle suscite. Quant à regarder en soi, à réfléchir sur la nature et le devenir de ses actes, à faire peser sa pensée personnelle sur les destinées dont il participe, quant à diriger sa propre vie, on s’y essaie de moins en moins.
Et l’école a sa grave responsabilité dans cette « superficialisation » de la nature humaine ; elle a sa révolution à accomplir, dans le cadre des réalités ambiantes, si elle veut vraiment marcher, comme elle le prétend, vers la liberté et la lumière.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Culture et connaissances

Jardin (Célestin Freinet XXI)

Riau Graubon / 20 heures

– […] Et croyez vous qu’au fond Victor Hugo n’avait pas raison lorsqu’il écrivait ces vers célèbres :

Tout enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne !…
Quatre-vingt-dix pour cent des gens qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l’école une fois,
Et ne savent point lire, et signent d’une croix…

– Le problème est examiné ici par un biais trop visiblement partial. La chose est autrement complexe. Il est certainement exact que la plupart des déchets sociaux dont vous parlez n’ont pas fréquenté l’école. Ils s’y sont essayé parfois, mais soit qu’ils fussent foncièrement indisciplinés, soit que leur complexion physiologique et mentale et les vices de leur première éducation les aient rendus presque insociables, l’école n’a su ni les intéresser, ni les toucher, ni les accrocher et les garder. Parfois, même, elle les a franchement rejetés et elle est mal venue de se prévaloir de ces tristes réalités pour vanter les mérites de l’instruction dont les mauvais sont exclus d’avance. […]

Je ne suis pas homme, vous le savez, à m’en prendre automatiquement à ce qui est. J’estime au contraire, pour ce qui concerne l’école, qu’il y a des connaissances élémentaires dont nos grand-parents pouvaient fort bien se passer et dont l’acquisition est aujourd’hui nécessaire, parce que celui qui ne les possède pas ne peut pas remplir efficacement sa fonction sociale et qu’il se trouve trop radicalement handicapé dans la lutte pour la vie. Enseigner ces éléments de connaissance, c’est mieux armer vos élèves, leur donner de plus grandes possibilités de travail,  comme le fait le professeur d’auto-école. Ni plus ni moins. Et j’en veux à la pédagogie contemporaine d’avoir si bien brouillé les éléments de son action que ce but essentiel lui-même n’ait jamais été considéré avec toute l’application réaliste qu’il mérite. Il ne s’agirait pas, en l’occurrence, de discuter oiseusement si cette acquisition est en elle-même formative. C’est là une préoccupation secondaire. La société exige une certaine somme de connaissances, un minimum d’acquisitions et d’initiations, mais en sauvegardant cependant, nous le verrons, les droits de la vie et de l’humanité. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Culture et connaissances

Jardin (Célestin Freinet XX)

Riau Graubon / 21 heures

Il était justement occupé à feuilleter, dos tourné à la porte, les quelques livres qui constituent sa rudimentaire bibliothèque. Il ne lisait pas : il consultait au passage quelques pensées qui lui sont familières, comme s’il parlait à un ami discret et profond. Il y a là les Evangiles, une Bible, les pensées de Confucius, des paroles de Bouddha, cette divine Imitation de Jésus-Christ, les Paroles d’un croyant de Lamennais, qu’il apprécie si hautement, Descartes, Rabelais et Montaigne et, parmi quelques livres de Victor Hugo qu’il affectionne particulièrement, de rares ouvrages modernes, choisis on ne sait comment mais avec un éclectisme qui ne manque pas d’être surprenant. […]
La sagesse que certains hommes ont dans l’esprit peut tout aussi bien être dans les livres si on l’y a mise. Il en existe incontestablement quelques-uns qui renferment, je ne dis pas toute la sagesse, mais des lueurs au moins de sagesse. Il s’agit de savoir distinguer, les choisir, et les lire ensuite, non pas en passe-temps, pour amuser l’esprit mais pour converser, avec nos penchants profonds, avec ceux qui les ont écrits. […]

Autrefois, quand on cueillait une poire, on sentait, rien qu’à la voir, à la palper, à la humer, si elle était bonne ou mauvaise, vulgaire ou succulente. Le ver qui s’était peut-être établi sans gêne à l’intérieur n’avait pu cacher son passage qui restait comme un oeil accusateur sur la peau appétissante. Aujourd’hui, sur les arbres « traités », la nocivité est habilement dissimulée. Votre poire est apparemment pure est nette, mais c’est dans sa nature même que se dissimule le toxique pernicieux et subtil.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’instruction ne rend pas toujours l’homme meilleur ?

Jardin (Célestin Freinet XIX)

Riau Graubon / 16 heures

Ils marchaient quinze heures, et puis encore quinze heures, et cela semble une bien pénible épreuve pour vos corps usés de citadins et vos jambes que l’auto et le train ont déshabitués de l’effort. Pour fuir, ou même simplement pour jouer, pour jouir de l’exercice naturel et harmonieux de son corps, le lièvre trotte pendant des heures et des heures à travers la montagne. Nos voyageurs partaient de même, le pied leste et le corps souple, à peine assagis à leur arrivée à la ville, prêts à repartir quelques heures plus tard, fiers et joyeux sur la route du retour.
– Mais que de temps perdu par rapport à la rapidité des transports actuels !
– Pourquoi du temps perdu ?… Si on raccourcissait les délais de transport pour mieux employer d’autre part les heures ainsi économisées !… Mais a-t-on vraiment fait quelque chose dans ce sens ?…
Les voyages n’étaient en eux-mêmes ni une souffrance ni un sacrifice. On chantait, on riait, on voyait des pays nouveaux ; on parlait chemin faisant, ou au hasard des haltes dans les fermes, avec des étrangers qui vous donnaient des nouvelles ; on se familiarisait avec d’autres champs, avec des cultures inconnues. Et on s’en retournait au village avec l’auréole de celui qui a vu !
Non, la suppression de ces convois n’est pas forcément un progrès humain. Il pourrait et devrait l’être. Pourquoi ne l’a-t-il pas toujours été ? C’est justement ce que j’essaie d’expliquer. 

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail,1949
Le progrès technique est-il forcément un progrès humain ?

L’Étoile d’or

Catane / 16 heures

Agathe, vierge de race noble et très belle de corps, honorait sans cesse Dieu en toute sainteté dans la ville de Catane. Or, Quintien, consulaire en Sicile, homme ignoble, voluptueux, avare et adonné à l’idolâtrie, faisait tous ses efforts pour se rendre maître d’Agathe […]
« Ma volonté est assise sur la pierre et a J.-C. pour base ; vos paroles sont comme le vent, vos promesses comme la pluie, les terreurs que vous m’inspirez comme les fleuves. Quels que soient leurs efforts, les fondements de ma maison restent solides, rien ne pourra l’abattre. » […]
« Renie le Christ et adore les dieux. » Sur son refus, il la fit suspendre à un chevalet et torturer. Agathe dit : « Dans ces supplices, ma délectation est celle d’un homme qui apprend une bonne nouvelle, ou qui voit une personne longtemps attendue, ou qui a découvert de grands trésors. Le froment ne peut être serré au grenier qu’après avoir été fortement battu pour être séparé de sa balle ; de même mon âme ne peut entrer au paradis avec la palme du martyre que mon corps n’ait été déchiré avec violence par les bourreaux. » Quintien en colère lui fit tordre les mamelles et ordonna qu’après les avoir longtemps tenaillées, on les lui arrachât.
Agathe lui dit : « Impie, cruel et affreux tyran, n’as-tu pas honte de mutiler dans une femme ce que tu as sucé toi-même dans ta mère […] »

Jacques de Voragine, La Légende dorée, Sainte-Agathe, 1476

Stromboli

Stromboli / 21 heures

« Regarde, Axel, regarde ! » Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s’ouvrait le cratère d’un volcan par lequel s’échappait, de quart d’heure en quart d’heure, avec une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l’air par ses énormes évents.

Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, 1864

Lipari

Lipari / 15 heures 

Avec mes camarades d’école, nous allions tous les jours à la plage de la Bazzina, trois brasses de rivage chargées de naphte arc-en-ciel, où l’on pouvait trouver dans les rochers des grenades, des douilles, des cartouches, des mines, des bidons d’essence vides, et même des armes que la mer nous apportait comme des trésors de guerre. […]
Parfois, nous trouvions une bouteille contenant un message, œuvre de quelque marin qui transitait dans nos mers. On cassait aussitôt nos tirelires et on se cotisait pour acheter un timbre et l’envoyer à l’adresse indiquée sur l’enveloppe.

Benito Merlino, Une enfance éolienne, 2011

Entre Milazzo et Vulcano

Mer Tyrrhénienne  / 18 heures

Le bateau quitta Milazzo accompagné par un couple de mouettes. Le vent avait déchiré les nuages et soufflait maintenant sur les vagues. Deux heures de navigation plus tard, ils aperçurent les coulées d’ocre brûlée sur les flanc de Vulcano et une légère brume qui s’élevait au-dessus du cratère. Les enfants criaient d’étonnement mais le son de leurs voix s’engloutissait dans le silence.

Benito Merlino,, Une Enfance éolienne, 2011