Lire désorienté

Le temps passe mais, après avoir lu les trente premières pages d’Un peu plus loin sur la droite de Fred Vargas, je me souviens ce soir d’une conférence d’Antoine Compagnon qui développait l’idée, somme toute assez classique, qu’on entre dans un roman désorienté, comme dans un espace jusque-là inconnu. Le lecteur avance, hésitant, dans un monde dont les règles qui président à son organisation et à sa compréhension demeurent obscures d’abord, s’éclaircissent le plus souvent ensuite. La cohérence du roman – l’ensemble des actions qui s’y succèdent et l’espace dans lequel celles-ci s’inscrivent – n’est pas donnée au lecteur dès le commencement ; celui-ci y accède au fil des pages, après quelques lignes souvent, parfois jamais. Antoine Compagnon dit le bonheur de cette désorientation initiale et l’avancée stupéfaite du lecteur, s’il y consent, dans un monde sans ordre apparent.
Lire n’est donc peut-être que l’histoire mouvementée d’une conquête, celle d’une cohérence qui n’a jamais été, que postule celui qui écrit ou qu’il diffère sans fin. Il en irait de même de nos vies éclairées par la littérature  : protégées contre vents et marées par une cohérence supposée, ou interminablement exposées à la désorientation, en tous les cas jusqu’à la fin, comme Kehlweiler, entre méthode et cafouillis.

Jean Prod’hom