La neige était tombée tout au long de la nuit; elle avait comblé les fossés, couturé les rivières et les talus, les chemins creux, confondu les champs et les prés. C’était ici, c’était ailleurs, à la fois partout et nulle part. Personne de mémoire d’homme n’avait vu tant de neige dans le Jorat si bien qu’au réveil, il faut bien le dire, nous étions un peu perdus. Perdus mais émerveillés, car ce matin-là, comment l’oublier, le soleil brillait et il brilla jusqu’au soir. La veille, un entrepreneur de la région m’avait informé qu’il en avait fini avec la restauration sommaire d’une fermette que son propriétaire souhaitait vendre. Je m’y suis rendu au saut du lit, à l’estime; le cimetière avait disparu sous une épaisse couche de neige, seules dépassaient les pierres tombales coiffées d’un bonnet blanc, plus loin les bois d’acacia d’une clôture et le couvercle d’un boîtier électrique; on roulait au pas, je me souviens d’un tilleul au milieu d’un carrefour, d’un vieux pommier avec son gui, d’une échelle abandonnée. Au Rio, le soleil s’était glissé à l’intérieur de la fermette, sans rien demander à personne; je m’y suis glissé à mon tour. C’était une enfilade de chambres nues, de murs blancs et de fenêtres ouvertes aux quatre vents; le silence mêlait sa respiration au bavardage des moineaux, houle blanche sans écume, frémissante pourtant, serrée à l’ouest par les forêts du Jorat et ondulant à l’est jusqu’aux Préalpes. Le soleil tenait le paysage à bout de bras, révélait ses éclats, ses ombres et lustrait les planchers fraichement cirés de la fermette; je me souviens d’une odeur insistante, mixte de miel et de pierre à feu, je me souviens de la laine de mon pull chauffée à blanc, de l’eau de fonte goûtant d’un chénau, mais aussi des fruits du sorbier dans le jardin, d’un rouge-queue s’abreuvant à la fontaine, et du ciel, immense et généreux. Je suis resté au Rio jusqu’au soir. Les fumées qui se perdaient dans le ciel attestaient que ce pays était habité de longue date, mais l’histoire, on le pressentait, n’y avait fait halte que par mégarde; et le peu de traces qu’elle avait laissées avait été enfouies dans les labours et recouvertes de neige et d’oubli. Je me suis demandé comment des femmes et des hommes avaient bien pu un jour y faire halte et s’y installer. J’ai souhaité y déposer mes bagages à mon tour, j’ai acheté la maison. Aux premiers jours du printemps suivant j’ai accompagné un couple de bouvreuils qui aménageaient leur nid derrière le refuge de Ropraz; j’ai croisé l’année suivante un lynx à la Jaccoude, une hermine à la Molliette et une martre au bois Vuacoz, puis des sangliers et des chevreuils en pagaille. Je me suis lancé sur les voies embrouillées de l’inconnu, en marge des grands embouteillages; je me suis intéressé aux travaux des champs, j’ai planté des arbres fruitiers, barbeyé des haies et fait le taupier; j’ai goûté aux rigueurs et aux fantaisies du temps. Mais les années ont passé et mille raisons m’ont fait oublier ce jour glorieux de mars; elles m’en ont éloigné si loin qu’un jour la partie m’a semblé perdue. J’en ai ai voulu au tic tac des horloges et au poison des habitudes, au siècle et à ses thuriféraires, à leurs certitudes et à leurs mots d’ordre, à la peur qui ronge. C’était sans compter avec les coïncidences qui, après un long détour, m’ont ramené au seuil de ce qui se déploie sous nos yeux et réconcilié, j’ose l’espérer pour toujours, avec les vivants et les morts.
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C’est à l’occasion d’une fête de village que j’ai fait la connaissance de François Chatelanat…