François Conod et la Cinquième Saison

Halte cette après-midi chez Payot ; je parcours au pas de charge la dernière livraison de la Cinquième saison, consulte le dossier des critiques en me réjouissant du retour de cette grande absente du champ littéraire, de ses caresses et de ses coups de griffes. Jusqu’à la critique du dernier récit de François Conod, Étoile de papier, dans lequel celui-ci retrace son internement forcé en psychogériatrie, peu de temps avant de mourir.

La lecture critique de Cédric Pignat m’aura plongé dans un vilain état : son texte, d’une extrême violence, m’a semblé en effet une opération de démolition réglée d’un livre que personne n’aurait jamais osé disqualifier ainsi du vivant de son auteur.
Il y a un parfum de scandale à s’adresser ainsi à un mort, à s’acharner sur lui, à profaner les traces qu’il a laissées ; quelque chose de sacrilège qui m’a fait penser à l’exécution d’un cadavre.

A moins que j’aie mal lu, ou trop vite.

Je dois toutefois excuser Cédric Pignat, qui a préféré se soucier de sa propre langue, belle langue écumante, comme le dit Julien Sansonnens sur son blog à propos d’un recueil de ses nouvelles, flot de phrases creusées par un travail formel sur les mots et relancées par un vocabulaire rare, bref une esthétique de la tournure qui semble se suffire à elle-même, entre assonances et allitérations, jeu de mots et expressions heureuses.

Comme je disposais de deux heures encore, j’ai lu l’Étoile de papier de François Conod dont je ne connaissais pas jusque-là les livres ; j’en suis sorti sonné, remué, emballé, devant la dignité d’un homme dont l’écriture sobre, distante même, parvient du début à la fin à faire entendre une expérience unique et une voix attachante.

La critique de Cédric Pignat aura eu donc la vertu de me conforter dans l’idée qu’il faut toujours préférer la voix au style, l’expérience aux exercices de rhétorique.

W. G. Sebald, « Comme un chien qui court »

LE TEMPS | 2 mars 2018 | Comme un chien qui court

C’est en novembre 2017 que j’ai croisé W. G. Sebald, sur les hauts de Ins, en suivant les traces qu’il a laissées lors de son passage en septembre 1965, sur le flanc du Schlaltenrain qui domine le Grand Marais et le lac de Bienne. Le premier était noyé dans le brouillard ce jour-là, il n’eut d’yeux que pour le second qu’il aperçut des hauts de Lüscherz, puis l’île Saint-Pierre lui apparut baignée d’une lueur blanchâtre et frémissante.
W. G. Sebald reviendra dans la région en 1996, il débarquera alors sur l’île et s’installera pour quelques jours dans la chambre qui jouxte celles qu’occupa, heureux, Jean-Jacques Rousseau durant l’automne 1765. J’évoque ces rencontres heureuses dans le chapitre VIII de Novembre.
C’est à G. W. Sebald que j’ai pensé lorsque Lisbeth Koutchoumoff du TEMPS m’a demandé, à l’occasion de sa visite au Riau, d’évoquer un écrivain qui me nourrit, le Sebald crapahutant sur le Schaltenrain (qu’il nomme Schattenrain !) le marcheur mélancolique et apaisé des Anneaux de Saturne, et c’est ici.

Février 2919

On en parle ici, et ça ne fait pas de mal.


Calcaire / Carrière jaune / Ferreyres


Les betteraviers dans la panade

Cent litres de tord-boyaux et une seule allumette, c’est ce qui est nécessaire à Jean Buhler pour nous faire voir du pays, de la Vue des Alpes à la Chaux-de Fonds, par Rome et Naples, les Balkans et Winterthur, dans une avalanche de langue soulevée par des rythmes et un tempo qui la font sortir de son lit : amours d’une ligne, muscat d’arrière-saison, routes de bitume bordées de réverbères, journées pressées. On traverse l’Europe au pas de charge, dans une prose raccourcie qui fibrille et ne s’attarde pas.

Comment ne pas se réjouir d’un mot et de ce paysage :

Merci pour le lien sur l’émission d’Espace 2 ! Ce n’est peut-être pas ce que tu préfères, mais tes propos étaient si intéressants que je me suis dépêchée d’acheter ton livre. J’ai donc lâché un de ceux reçus à Noël (un Siri Hustvedt, écrivain dont je n’avais jamais entendu parler, la honte) et me suis plongée dans Novembre.
Quel plaisir ! Bon, je l’avoue tout de suite, tu n’auras pas réussi à me faire aimer cette région que je trouve plate dans tous les sens du terme. Même les trajets en bateau finissent par me lasser. Peut-être devrais-je parcourir le même trajet que toi et à pied ? Mais tu auras réussi à éveiller malgré tout mon intérêt pour ce Seeland dont à vrai-dire je ne connaissais pas grand-chose.
J’ai aimé ton histoire, ton personnage S. et j’ ai admiré ton érudition discrète : comment fais-tu pour connaître tous les noms de lieu, leur histoire, les personnages, l’art qui s’y rattache, bref tout ? Et je t’envie cette capacité à t’immerger dans la  nature et à la décrire si affectueusement. Je connais très bien Grancy par exemple et sa forêt où je vais depuis mon enfance et où les cendres de mes parents ont été répandues, mais j’ai l’impression que tu la connais bien mieux que moi. Donc, félicitations pour ce premier roman !
Et j’oublie les chardonnerets… la couverture de ton livre m’a tout de suite fait penser, même s’il n’y a aucun rapport à part l’oiseau, au tableau de Fabritius que tu cites et au roman de Dona Tartt : tu l’as lu ?
Au plaisir de te rencontrer dans la région ou lors de notre prochaine rencontre élyséenne ! et surtout ne te balade pas trop, écris ! on attend ton prochain livre..

Amitiés.
Sylvie U


Sous la paupière du jour
Photographie | Arthur Prod’hom


Ecrire autour de ses dettes…


Première sortie | 16 février

La sociologie de Bruno Latour avait, dans les années 70, mis au diapason les sciences et la poésie. Il revient, je crois et au fond, avec le même bon sens. Tout bouge et les horizons s’ouvrent.

« … c’est ce que doit faire la société : s’ancrer.
Le problème est qu’elle ne sait pas où elle est. Si on change de Terre, avec le nouveau régime climatique, c’est comme de déclarer que la Terre tourne autour du soleil. C’est une mutation de même ampleur. C’est ce qui est à la fois excitant et angoissant. Mais ne nous plaignons pas : enfin ça bouge ! »

Il aurait évidemment été préférable que toutes les gentillesses conservées en secret dans mon cœur aient été directement adressée à Bruno Ganz de son vivant. J’en conviens.
Mais si j’ai réservé l’expression de mon indéfectible passion pour ce prince au moment même de sa mort, c’est pour écarter une crainte, celle qu’il m’éconduise en n’accusant pas réception de mes messages ; et pour nourrir une fois encore un espoir qui se réalise enfin et qui me console : s’il était vivant, c’est sûr, il m’aurait liké, fait un petit signe, souri,… et s’il ne l’a pas fait, c’est bêtement parce que des circonstances ne relevant pas de sa volonté ont prévalu.
Bruno Ganz m’est, depuis qu’il est mort, plus familier que jamais. Il faudra désormais, chers amis, et c’est le prix, que je me satisfasse de vos « like ».


La Sarine, Abbaye de Hauterive, dimanche


– Fribourg !
– Frimeur !

L’idée que l’on puisse simultanément gagner sa vie et la réussir a aujourd’hui du plomb dans l’aile et met nos éducateurs en porte à faux. En réalité, et l’enquête de Judith Schlanger le montre, cette idée a constitué une utopie même en période de plein-emploi.
Pourtant, cette utopie de nos démocraties libérales n’empêche pas de distiller aujourd’hui encore son rêve, quand bien même chacun est dûment averti qu’il aura, dans le monde qui s’ouvre à lui, à changer plusieurs fois de métier.
Après en avoir suivi les péripéties depuis sa naissance dans l’horizon économique de la division du travail, Judith Schlanger s’interroge dans « La Vocation » sur l’avenir de cette idée. Enquête au terme de laquelle la philosophe s’interroge : une conception renouvelée de la vocation est-elle possible loin des règles contraignantes de l’autre fille de la démocratie libérale, la consommation ?
Chaque homme peut-il aujourd’hui espérer se définir autrement qu’à partir de la mise en scène consumériste et changeante de soi, durablement, à partir d’un ressourcement intérieur qui déboucherait sur un faire ?
La question paraît essentielle.


Il arrive parfois que tout semble achevé.

Ce matin, deux amis m’envoient un lien sur le site de la fondation Jan Michalski : « Sylvain Maestraggi, actuellement en résidence, présentera le jeudi sept mars sa traduction du Journal d’un voyage dans la région des lacs. Ce récit de voyage, composé en 1769 par le poète anglais Thomas Gray, offrant un point d’entrée dans une archéologie de la promenade. »
J’irai. Et tandis que je mange avec mon fils à Morges, je me souviens soudain que je connais cet inconnu, nous nous sommes croisé en mars 2015 sur une page du Matricule des Anges, Tessons d’un côté et Waldersbach de l’autre.
Trop de coïncidences pour ne pas leur emboîter le pas : je file à Montricher sous le soleil, aperçois Sylvain Maestraggi sous la canopée, on fait la causette. Je lui offre Novembre, il m’invite au quatrième étage de la Fondation à lire son Waldersbach, textes de Oberlin et de Büchner, texte et photographies de Maestraggi et postface de Jean-Christophe Bailly.

Je me régale.


Les mésanges sautillent dans les rameaux des mélèzes,
un merle siffle le rassemblement.


– Écrire ? Lire ?
– Séjourner, s’échapper.

« Comme on entame une balade.
J’ai entamé votre livre ;
Comme j’emprunte un sentier avec mon chien, sans savoir où il va nous mener ; et c’est très bien.
J’ai entamé votre livre et je m’émerveille de vos mots ; simplement ; comme je m’émerveillerais d’une pierre, d’une écorce ; d’un nuage sur le chemin… »

Merci à Valérie G

Cher Jean,
j’ai beaucoup aimé lire « novembre » ; t’accompagner dans cette grande balade solitaire, dont les pas te mènent vers des villes, des personnes, des événements et des réflexions si personnelles partagées dans « novembre » m’a ravi. L’écriture est calme et paisible ; il ne se passe rien, c’est un compliment, je veux dire qu’il n’y a pas d’intrigue comme dans un policier. Cette marche au mois de novembre est si belle, elle calme, elle est paisible. Le pensionnaire de Chantemerle, devenu un ami, à l’institution médico-sociale où tu abordes les questions du dépouillement, de la mort et de la solitude. La visite de ce musée, ancien moulin, fermé à Yverdon, les mosaïques d’Orbe, l’histoire incroyable des établissements de la plaine de l’Orbe, de Louis-Frederic Berger, de la disparition des oiseaux, de belles rencontres… bref, tout est tellement bien documenté, les dates, les noms et les événements, comme ces hommes très riches, voulant peut-être alléger leur conscience ont entrepris de grands chantiers pour faire travailler les plus cabossés de la plaine de l’Orbe. La Grande Cariçaie devenue une réserve dont l’humain est exclu…..ce chantier pharaonique et dont nous ne saurons jamais s’il était utile, voulu par le politicien écologiste Philippe Biéler, comme une obsession, une mission personnelle de souvenirs de jeunesse dans un camping à Yvonand, et puis la mort de ta mère… merci pour ce partage, j’ai adoré te lire.

Amicalement.
Martine D


PS
Editions d’autre part se commande en ligne : https://www.dautrepart.ch/


Quelques mots sur W. G. Sebald et les Anneaux de Saturne dans la boîte.
Paraîtra dans Le Temps samedi 2 mars 2019.

 

 

 

 

 

 

 

Janvier 2019

« Très sommairement, on pourra dire que beaucoup comble alors que peu attire. »

(Judith Schlanger, Trop dire ou trop peu, Hermann, 2016)

Termine à l’instant l’enquête de Judith Schlanger ; elle se clôt sur un point-virgule dans le Rouge et le Noir, une folie de Jules Renard et le visage de Greta Garbo.
La manière dont Judith Schlanger se tient, une fois encore, dans le champ élargi de la littérature – qu’elle éclaire en usant de leviers dédaignés -, la manière dont elle s’aventure sur des chemins récessifs pour la réveiller et témoigner de ses pouvoirs – en empruntant des portes dérobées ou grandes ouvertes -, son indépendance, sa générosité, la retenue qu’elle manifeste, sont la démonstration qu’on peut toucher au but sans jamais trop en dire ni trop peu, en se maintenant en équilibre à la fois sur un vide qui donne le vertige et le trop-plein de la rumeur, entre le hot et le cool, les romans de gare et la Critique de la raison pure. Magnifique jusqu’au bout.



Aiguillonné par Jean-Michel Olivier et Bernadette Richard, je vais ce matin « Sur le chemin des glaces » de Werner Herzog : sombre, humide, tourmenté, sans issue. Je sors ma tête de sa nuit sur les rives du lac de Bret.

« Et quand j’écarte tout ce que j’ai appris depuis sur le monde d’avant la césure, ce qui me reste et me revient est d’abord le goût de mon silence pendant qu’on parlait tout autour. »

(Judith Schlanger, Patagonie, Métaillé, 1990)

« Garder les deux branches du diapason, c’est considérer à la fois ce qui se rapporte à chacun et ce qui se rapporte à l’ensemble, l’aventure historique globale et l’évidence du moi, le dispositif général et l’enjeu existentiel intime. C’est tenir ensemble l’unique et le commun. »

Judith Schlanger, Le neuf, le différent et le déjà-là,
une exploration de l’influence
Hermann, 2014


Sous le Châtelard / Lutry


Architecture gothique et pensée scolastique, Dijon.


Zacharie, Puits de Moïse, Dijon, novembre 1403

« A travers ce qui peut paraître par moments une dispersion bavarde, les journaux intimes et les correspondances laissent entrevoir quelque chose qui n’est ni superficiel ni vain ; l’espoir de l’interlocuteur d’élection. Même très isolé, est-il vraisemblable, et serait-il souhaitable, de renoncer tout à fait à la compagnie intérieure des autres ? »

Judith Schlanger, Le neuf, le différent et le déjà-là /
une exploration de l’influence, Hermann, 2014

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre ; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain, grâce à la décomposition annuelle de la végétation qu’elle porte. »

Henry David Thoreau, De la marche, 1851 (traduction Thierry Gillyboeuf)

S’échapper, s’évader mais aussi s’alléger.
Depuis l’adolescence, raconte Judith Schlanger dans l l?humeur indocile (2009), l’idée de fuite l’a accompagnée. Se lever un jour, et sans en ajouter, ouvrir la main refermée sur ses possessions, s’en aller, partir dans la forêt, quitter la place, ses encombrements et tout rejouer en s’en remettant à une durée débarrassée des chicanes.
Mais non pas comme l’ont fait les saints et les saintes en se détournant au plus vite des affaires du monde, mais comme les renonçants de l’hindouisme, à la fin seulement ; après s’être instruits et mariés, après avoir construit sa maison et éduqué ses enfants, bref après s’être acquittés des devoirs qui incombent à chacun. Renoncer donc, mais comme un sanyasin, et se consacrer enfin à cette urgence qu’on ne peut satisfaire, écrit Judith Schlanger, qu’ayant d’abord vécu.

On est amené à penser depuis ici qu’il existe en France, aujourd’hui, deux ensembles bien circonscrits : les gilets jaunes et les autres. Mais qui sont les autres ? Tous ceux qui n’en portent pas ? Et qui sont les gilets jaunes ? tous ceux qui en portent un ? Il y a un problème dans l’utilisation du déterminant « les », et dans la propriété « qui porte un gilet jaune ». Quel est le sens de « qui porte un gilet jaune » ?

Pas mieux !

On ne s’attardait plus dans les campagnes, le long des ruisseaux, à la lisière des bois, aux abords des sources. Personne : ni dans les vieux vergers ni aux carrefours, où avaient lieu depuis quelque temps des exécutions sommaires ; on se gardait bien de commenter la réapparition des gibets.

Les plus chanceux lisaient le dimanche, dans les villes, les quelques livres qui circulaient encore et sur lesquels on autorisait la dispute, des livres qui, simultanément et avec un art consommé, dénonçaient la situation et s’en accommodaient. Les moins chanceux se réfugiaient dans la nuit et dormaient sur des paillassons.

(Je suis allé dimanche, avec un ami, de Dizy à Pampigny, par l’étang du Sepey, le mont Lambert, Saint-Denis le long du Veyron, les Grandes Perrauses et le bois d’Arruffens. La campagne était déserte.)


– L’écriture ?
– Une barque.


Reçu quelques gentils gentils mots à propos de « novembre » : 

Désolé pour Estavayer et de ne pas t’avoir répondu plus tôt. Je viens de lire « novembre » d’une traite avant de le remettre dans sa pochette (j’en ferai cadeau demain à des cousins, qui habitent Boudry et connaissent le Seeland). Tout le livre m’a énormément plu, tous les auteurs qui t’accompagnent dans cette promenade doucement endeuillée me sont chers, à commencer par Sebald (mais peut-être faudrait-il commencer par Rousseau). L’histoire de la correction des eaux, et aussi le lexique très précis que tu utilises pour en parler, sont fascinants. Je connais un peu cette région, assez pour que son/ton évocation éveille en moi de nombreuses associations. Merci encore pour cette belle respiration, bravo – le livre est très bien composé, il se meut souplement, sans les ligatures du romanesque – et joyeux Noël !

On ne se connaît pas très bien mais on s’est croisé deux ou trois fois chez C. et G. C’est eux qui m’ont offert ton troisième roman. Je n’ai pas lu tes deux premiers mais viens de terminer « Novembre ». Que j’ai beaucoup aimé. Beaucoup aimé. Je l’ai lu dans le train et à la maison, avec un immense plaisir… qui n’était pas gagné d’avance… J’adore octobre mais pas novembre, et je suis malheureusement, je le regrette, et j’en ai même parfois honte, pas du tout amoureux des terres de l’arrière-pays vaudois, du Jorat à Yverdon en passant par La Broye (ça va un peu mieux au-delà, direction les Trois-Lacs). Chessex a réussi dans quelques livres à me surprendre et à me faire aimer ces territoires qui m’échappent. Grâce à la poésie. Et désormais toi aussi. Grâce à ton regard de poète sur ces régions-là. La poésie, comme souvent, vecteur de l’indicible et du beau. J’ai été emporté par l’acuité humaine, naturaliste et poétique de ton regard, par la lenteur du « temps de l’observation », par ta capacité d’absorption et d’émerveillement des petites choses, des petits détails, des petites histoires. Cet être au monde. Tous les mondes. Ces noces avec la nature, un oiseau, une plante, un arbre, un chemin, une terre, une rivière, un lac, un nuage, un ciel de telle ou telle lumière. Il y a une justesse et délicatesse de ton. On marche avec toi, avec joie, avec curiosité, avec calme, avec sagesse. L’âme poétique et philosophique se nourrit de tes pas lents et yeux attentifs. De l’érudition, parsemée, jamais étalée. C’est vivant et c’est doux. Jean-Jacques Rousseau est un peu là bien-sûr, mais aussi Sylvain Tesson et Nicolas Bouvier ; moi je trouve en tous cas. Sans compter ta très belle écriture, maîtrisée et très fluide à la fois, qui virevolte sobrement entre observation, description, histoire, introspection, poésie, philosophie. Il y a des passages magnifiques d’autres carrément sublimes. De très très belles formules, formulations, sonorités, musiques. J’aime par exemple ces « mâchoires des continents » au fond de l’océan et ce « temps déplié comme un éventail ». Et aussi tout ce dernier paragraphe, page 65, « S’endormir comme mourir prend du temps… » Et encore « … finir mes jours sur ce banc, dépouillé de toute autre affection que celle d’exister… » Et ça : « … cette communauté d’anges qui traverse l’existence les mains vides… » Que dire des pages sur le décès de ta mère, et notamment ce moment où tu restes seul dans son appartement avec ce débordement des choses qu’elle avait tenu serrées autour d’elle (bas de la page 147 et haut de la page 148), ou ce splendide « … et dans sa traîne le cercle de ses vertus ». Et merci également pour cette définition du poète par Michel Leiris, pages 86 et 87 ! Oh, et encore ces quatre vers de cet ami au verso de la carte avec l’image de la Madone… ! Et j’en passe. Un autre truc que j’aime dans ton livre et dans ceux de certains autres (voyageurs, randonneurs, promeneurs, flâneurs) : la capacité de regarder et de s’intéresser à tout, tout petit, petit, pas grand, moyen, un peu grand, cette attirance pour les chemins de traverse, cet oeil espiègle et cette fraîcheur du regard qui savent ensuite tendre vers l’universel. Bravo. Chapeau bas. Un très très beau livre. Que j’aurai désormais aussi plaisir à offrir. Et à cet autre plaisir : de te rencontrer une prochaine fois. Ici ou ailleurs. Bien à toi et ta famille.

Le « novembre » de Jean est une merveille. J’ai mangé en tête à tête avec le lac et ses pages à différentes reprises, ces derniers jours ; c’est précieux combien sa voix et ses pas m’aménagent et m’apaisent. Et voilà que j’ai juste loupé cet énergumène, à Yverdon, lundi passé (il est venu à l’étage avec un des ses amis nord-vaudois) ; zut de flûte.

 

Denis Montebello | Comment écrire un livre qui fait du bien ?

Il existe d’habiles jongleurs de savonnettes. Ces artistes vous les refilent sur un quai de gare ou dans un bar, dans une chicane ou en sens interdit, à l’occasion d’un échange de politesses ou d’une altercation. Vous aurez toutes les peines du monde à vous en débarrasser, tant mieux, d’autant que ces gaillards s’en lavent les mains. Vous voilà donc condamné à faire avec, à monter dans le train, à l’endroit ou à l’envers, sur les pieds puis sur la tête, le long d’un canal qui s’interrompt près de Niort ou sur une bande de Mœbius.
Denis Montebello appartient à la famille restreinte de ces jongleurs ; son livre fait du bien et feu de tout bois ; il vous donne la patate et ne manque pas d’épingler la tiédeur de nos littérateurs.
Il y a quelque chose de Paludes dans le récit de Montebello ; tous les deux se maintiennent en effet sur une bande passante où le temps est neutralisé. Mais si l’on sait avec certitude que Tityre est l’auteur de la sotie de Gide, il est plus difficile de déterminer exactement qui a écrit la sotie du second et à qui elle s’adresse. La question n’est au fond pas d’actualité, puisqu’il s’agit de savoir, d’abord, comment écrire un livre qui fait du bien. Et ce livre y parvient.
C’est la preuve que Montebello a rencontré son lecteur, que celui-ci a eu envie de le suivre sur son chemin de halage. De faire un bout de ce chemin avec lui – comme l’auteur l’écrit. De partager ses engouements. Ses brusques émerveillements et ses accès de mélancolie – c’est encore le narrateur qui parle. Assez pour que les lecteurs l’accompagnent sans regimber, sans lui reprocher ensuite, je cite, d’avoir regardé ailleurs sous ses pieds, plongé, au premier martin-pêcheur, dans ses souvenirs, cueilli des noms, des tessons au lieu de les écouter.
A la fin, lorsqu’on quitte son récit, on lève la tête pour regarder la mer, c’est dire que Montebello a réussi son coup.
Les amoureux des champignons et des brocantes, des seaux percés et des puzzles incomplets se réjouiront donc d’une aventure tressée de digressions centripètes ; quant aux autres lecteurs, ils se familiariseront avec l’idée que certains romans commencent par une fin qu’ils ne cessent de repousser. C’est ainsi qu’on apprend à faire des nids avec le tout venant et à fausser compagnie aux rabat-joie.

Décembre 2018


Dernière lecture, une merveille…

Judith Schlanger, je l’ai croisée au milieu des années huitante. Ou plutôt j’ai lu son Invention intellectuelle (1983) alors que je participais à un séminaire d’épistémologie. La philosophe posait alors une question essentielle et naïve : comment se fait-il que les lecteurs comprennent le nouveau lorsqu’il est exposé pour la première fois, et qu’ils le trouvent même éclairant ? L’exposé qui suivait était plutôt classique ; la philosophe s’appuyait sur d’anciennes positions, Bergson, Cassirer, Feyerabend, Gadamer, Kuhn, Lakatos, Poincaré, Popper, Valéry, pour dessiner la sienne, souligner la sienne, les proximités et les divergences.
Si cette réflexion épistémologique s’est épuisée et rejoint le royaume des oeuvres bientôt disparues, la philosophe n’a rien perdu de sa fraîcheur première. Elle s’interroge en effet dans Présence des oeuvres perdues (2010) sur le mystère qui entoure tout ce qui n’est plus là, qui l’a été ou qui a failli l’être, et qui remplit les alentours de l’étrange présence de leur absence. Judith Schlanger s’attache à faire voir comment les oeuvres qui ont trouvé une place s’organisent dans l’ensemble indéterminé et illimité des oeuvres perdues, et grâce à elles.
Et c’est un nouveau monde qui surgit sous sa plume, dont nous ne pouvons ni évaluer objectivement la teneur ni circonscrire l’étendue, plein d’histoires qui ont failli avoir lieu ou qui ont eu lieu en partie, si bien que le monde n’apparaît plus seulement gros de ce qui est et de ce qui a été, mais aussi de ce qui aurait pu être et de ce qui n’a pas été, et dont les restes – un nom, une ombre, un éclat, émergent parfois, relançant notre compréhension de notre être-là, de notre milieu et de notre égarement.
Il suffit de tendre l’oreille pour entendre les échos de chants disparus, de se pencher pour relever les traces de récits oubliés, avortés, rêvés, restituant ainsi une étendue et une allure généreuses au passé, que l’orchestration assurée par les funambules de la raison avait appauvri jusqu’à la corde, offrant enfin un adversaire sérieux au règne mortifère des calendriers et des horloges.

Dernière danse avec Nolde et Klee à Berne.
Dahlias, masques et cotillons.


Le maître du Jardin de paradis | La Madone aux fraisiers | 1420 | Soleure

Vœux
Davantage de courage, une réduction des peines, la multiplication des pains ; un lit, de longues nuits, des éclaircies ; les coudées franches, le chant des oiseaux et le vent. Toi, eux et moi ; le pardon et la fidélité à l’aube.
Mais aussi ce qu’on ne saurait différer, chaque jour, l’étonnement et la joie. L’élargissement de leur territoire, sans quoi le travail et les loisirs auront notre peau. Ralentir, nous attarder, nous égarer.
Nous sommes nés de dessous la terre, sortons de la nuit ; rêvons d’un abri, peignons le mur de nos prisons. Qui d’entre nous n’a pas jeté sa tête en arrière, une pleine poignée de framboises dans la bouche, roulant dans la gorge, bain et poignard du premier baiser ? Air libre air tiède.
C’était hier, c’est aujourd’hui, aller ainsi demain, passer, passeur et passant.

Reçu ce matin,
une belle lettre de Sylvie,
et un mail d’Yvan,
à propos de NOVEMBRE, cette promenade endeuillée.

2.
Le Nom des dieux est l’autre nom de ce qui est
le plus réel.
A tous les partis, pourtant, cette évidence est obscène.

3.
Aucun homme n’apprend d’aucun homme.
Chacun doit refaire en son entier le chemin de l’erreur.¨

8.
Le nom vrai d’être est Chance.
L’autrement nommer diminue.

13
Le mendiant est le frère du Roi. Le Roi le sait.
Le mendiant l’ignore.

30
On écrit de n’avoir pas de Père.

(Jean-Paul Michel, Les signes sont être de l’être (1998), Flammarion, 2010)

« Ecrire, c’est prier. Cela doit être entendu littéralement. Il n’est de livre possible qu’à la condition de ce pari sur une action à distance, relevant d’une causalité non mécanique (mais peut-être n’est-ce qu’une mécanique particulière, la mécanique du symbolique) – qu’à la condition d’une attente, d’une confiance, du sentiment d’un impouvoir fatal, n’était ce pari sur un pouvoir de nos signes. »

(Jean-Paul Michel, La vérité jusqu’à la faute, Verticales, 2007)

C. F. Ramuz a publié « Si le soleil ne revenait pas » en 1937. Je l’ai lu en 1975, imaginant avec le gros des habitants du village les conséquences de l’extinction définitive du soleil, en anticipant, moi aussi, les événements qui suivraient : le froid, la nuit, la mort. Jusqu’à ne pas comprendre, à la fin, la décision des résistants et, plus irrationnel encore, le retour du soleil.
Il a fallu du temps pour m’aviser que j’avais été berné, moi aussi, que la disparition du soleil était le fait de paysans de montagne crédules et ignorants. Le roman perdit d’un coup tous ses pouvoirs.
Les décennies qui ont suivi m’ont donné raison : oui ! le soleil pourrait ne pas revenir, les glaciers fondre et les lacs de montagne bouillir.
Il est décidément top tard pour relire « Si le soleil ne revenait pas ».

« Un livre vaut à proportion de sa puissance d’inventer des lecteurs. Non de les suivre, de satisfaire à quelque demande préexistante d’un groupe, mais de les arracher à ce groupe : de prendre sur eux cet étonnant pouvoir de les faire se découvrir à eux-mêmes étrangers, de les nourrir, presque les constituer neufs à leur tour. »

Jean-Paul Michel, Écrits sur la poésie (1981-2012), Flammarion, 2013

Alors qu’il pleuvait et que la nuit tombait sur la Loire, j’ai cru distinguer sur les visages des femmes et des hommes qui faisaient leur quart sur un rond-point près de Feurs, mais ailleurs aussi dans l’Ain, une joie singulière, que j’appellerais volontiers, après Jean-Paul Michel, une joie d’histoire, une joie débarrassée des discours qui s’obstinent à écarter ce qu’on n’a encore jamais vu, une joie qui ramène quelques-uns des rêves – plus importants que les revendications – qui se lèvent malgré les fatigues et les peines, mais aussi à cause d’elles.
Chacun se souviendra de ces journées et de ces nuits pendant lesquelles la vie s’ébrouait, ignorant ce que l’avenir lui réserverait.
Ceux qui étaient en place risquaient gros, ils ne s’y méprenaient pas, quelque chose tremblait et la vie avait fait son retour ; elle menaçait d’ignorer tout ce qui s’y opposerait, les brasiers tenaient à distance les parasites et les chandelles remplaçaient les explications.
Il y a des heures qui nous rendent à nous-mêmes ; on s’avise alors dans un désordre réconfortant que nos vies, si courtes, peuvent être à notre main.

« Le retour à la vie finie comme finie, non comme malheur, mais comme chance, – puisque tout recommence, avec chaque nouvelle jeune vie. Le contenu des existences effectives pris au sérieux : celles qui n’ont lieu qu’une fois. »

(Jean-Paul Michel, Première tentative de sortie des logiques du ressentiment, Le hasard d’être, 2008)

C’est un langage qu’on bricole à quelques-uns le matin, lorsque la circulation est dense et que les automobilistes venant de Peney ou de Villars-Tiercelin manifestent, au Chalet-à-Gobet, le désir de se glisser sur la route de Berne.

Il arrive en effet, depuis plusieurs années déjà, que l’un de ceux qui roulent sur la voie prioritaire signale à l’automobiliste de la voie secondaire qui s’impatiente, par un double appel de phare, que la voie est libre et qu’il lui cède sa place.

Et tandis que le nouvel arrivant remercie celui qui le suit désormais, par un double clic et le rouge de ses feux arrière, ils se réjouissent l’un et l’autre d’apercevoir dans leur rétroviseur, toujours plus loin, deux, quatre, six nouveaux éclairs blancs, qu’ils savent ne pas leur être destinés mais qui prolongent ce qu’ils ont initié.

Et tous bientôt regardent vers l’arrière, sourient en rêvant que ce miracle fasse tache d’huile et rassemble sans un mot ceux qui auraient pu se déchirer, dans un anonymat que souligne la nuit qui les entoure.

Chacun ignore tout des autres, ils viennent de partout, leurs pas s’emboîtent comme les dents d’une fermeture-éclair, qui fait tenir ensemble quelque chose avant quoi et après quoi il n’y a rien.

https://lesmarges.net/2013/01/03/ssame/

L. me confia qu’il n’avait pu, plusieurs années durant, écarter de l’horizon la vision des jours sombres auxquels mènerait immanquablement, pensait-il, la guerre de notre temps, diffuse, rampante, parfois silencieuse ; l’effondrement de nos maisons, de nos villes, les pannes, les abandons, les malentendus qui font tache d’huile ; la guerre de tous contre tous.

Il décida un jour, c’était un matin, de passer sur l’autre rive et de vivre désormais comme si le désastre avait déjà eu lieu, d’aller et venir au milieu des ruines et du silence d’après la fin, dans les bois et les campagnes où tout avait été oublié depuis longtemps, mais où tout aussi, discrètement, avait recommencé.

Riant-Mont 4, premier étage / atelier Baud-Hoguer, 1907 /
Archives de la ville de Lausanne
Neuchâtel, La Boutique du livre
Soulages à Martigny
La Maladaire

 

« On ferme le livre dont on a tourné la dernière page. On lève un instant les yeux ; puis on le feuillette distraitement une dernière fois tandis que l’aventure reflue, laissant dans la mémoire quelques traces, un épisode, un ciel, une silhouette. » Novembre, éditions d’autre part.
Terminé ce midi à Chardonne. Moi je garde en tête ce paysage qui n’avait guère changé, ces tas de betteraves et ce fond de ciel avec de lourdes fumées d’Aarberg mêlées aux nuages. Ce livre, c’est ma plus belle découverte littéraire en 2018. J’ai bien sûr déjà dit ça pour d’autres lectures cette année. Je suis du genre enthousiaste pour ce qui est des livres. N’empêche, pensez-y à novembre, vous qui aimez la géographie, l’histoire, les histoires et la poésie.

Aucun texte alternatif disponible.

C’est donc la correspondance de deux amis qui se sont rencontrés au lycée en 1965. Fidèles depuis, tablant sur la seule expérience qui vaille la peine, l’enfance, ses mystères et les énigmes qui y ont trouvé leur terreau.
Si quelque chose s’est dispersé ensuite, ce quelque chose brûle encore dans ces lettres et l’éclaire à son tour : l’amitié.
Ils sont peu nombreux à avoir eu le courage qui s’en est suivi, comme eux continué sans jamais remiser leurs anciennes promesses. Et leur émerveillement se propage bien au-delà des pages qu’ils ont laissé s’échapper.
On se sent moins seul. Et on se surprend à penser que leur courage relance le nôtre. Nous sommes nous aussi capables de tenir nos engagements et de ne pas trahir l’innocence qui nous habitait autrefois.

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Reçu hier soir un petit bonheur portatif de La Rochelle, un courrier relayé par Philippe G de retour d´Islande.

Cher Jean,
Mon voyage s’est bien passé.
Je suis arrivé ce matin dans la petite librairie et j’ai été vite pris en main par ce lecteur amical, qui m’y attendait.
La Rochelle semble une ville paisible. Pour le moins, la lumière de décembre y est douce.
Je t’écrirai.
Bien à toi,
novembre

L’image contient peut-être : ciel, nuage et plein air

Derrière le bruit et la fureur de ces dernières semaines, j’ai cru entendre, à plusieurs reprises, un déplacement du discours sur le climat. L’occasion était rêvée.
Certains scientifiques – comme on les appelle – et certains de leurs vulgarisateurs ont « profité » en effet de la tempête sociale pour, à la radio et à la télévision, ne plus tirer la sonnette d’alarme et renoncer à énumérer les conditions qu’il faudrait remplir pour éviter le réchauffement climatique et ses conséquences.
Ils ont entériné le fait et demandent de penser désormais aux dispositifs qui devraient permettre de répondre aux conséquences de cet inévitable réchauffement. On a passé d’un discours axé sur l’urgence à un discours centré sur l’après catastrophe.
Cette bascule a eu lieu, je crois, au cours du mois de novembre 2018. Ce n’est pas sans risque et ça change tout, évidement.

Gif-sur-Yvette | le jeudi 29 novembre 2018

Cher Jean,

Heureux le promeneur solitaire et ceux qui l’accompagnent, en pensée, s’il a bien voulu se donner la peine de noter ce qu’il a vu, entendu, pensé, et même bu et mangé, au cours de ses journées. Je connais à peine la Suisse et tu fais un guide de première qualité. Merci pour ces sages rêveries, sensibles et graves. Nous sommes encore vivants et c’est miracle.

Amitié
Pierre

 

Novembre 2018

Ce coin de rue fait partie de ceux qui ne furent guère touchés par les changements des dernières trente années. A ceci près que, entre temps, est tombé le voile qui l’enveloppait à mes yeux d’enfant. Car jadis il ne portait pas encore pour moi le nom de Steglitz. C’était l’oiseau, le Stieglitz, le chardonneret, qui lui donnait son nom. Et ma tante ne demeurait-elle point dans sa cage comme un oiseau qui sait parler ? Chaque fois que je pénétrais dans cette cage elle était emplie de gazouillement de ce petit oiseau noir qui s’était envolé loin de tous les nids et toutes les fermes de la Marche où ses aïeux dispersés avaient demeuré jadis, et qui avait conservé dans sa mémoire tous les noms – ceux des villages comme ceux du clan…

Walter Benjamin, Enfance berlinoise

 

Penser / classer (II)

 

 


Penser / Classer… allez savoir !

C’est ici, c’est ailleurs, ça passe par chez nous, ça me touche tout dedans et, dès lors, ça me tire vers dehors. Je lis novembre… Ça sort tout juste des éditions d’autre part. (Nicolas Verdan)

Solidarité

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Dimanche, le matin, passage du livre : voilà :


Reçois ce mot d’Eric à propos de NOVEMBRE (en librairie le 29 novembre), un mot qui me fait chaud au cœur :

« Jour après jour j’ai suivi tes pas, regardé avec tes yeux, questionné avec tes mots, guidé par ta curiosité toujours respectueuse. Très beau voyage. J’y ai appris beaucoup de choses sur une région que j’habite depuis plus de quarante ans maintenant. Merci pour ces pages qui nous installent souvent cet « état de poésie »cher à Haldas. Un livre original, initiatique aussi, en ce sens qu’il nous invite à prendre un sac à dos et à nous mettre en route à notre tour. Puis à ouvrir yeux, oreilles et cœur pour discerner dans la banalité de notre quotidien l’extraordinaire de la vie. Et rappelle par touches émouvantes qu’un dialogue est possible avec la mort, pour faire de nous des vivants. »

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Après la fin, de l’autre côté du mur contre lequel on fonce tête baissée, lorsqu’on se demandera, rêveur, s’il est bien raisonnable de tout recommencer.

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Parfois tu te demandes pourquoi tu a été si souvent retenu par l’une ou l’autre des innombrables tâches qu’exige la marche du monde, aux plus belles heures du jour, à l’écart des grandes respirations du ciel, de la terre et de leur sainte conversation.

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Vevey-La Tour de Peilz , Quai d’entre deux villes, mercredi 8 heures 20

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Passage à Froid’, Babette, Catherine, Toto, Geneviève, c’était hier, les couleurs ont passé. Où sont donc passés les rescapés de cette aventure ? Tour dans le parc de Jean-Claude, j’en parle dans NOVEMBRE, une espèce d’hommage.

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Neocolor – huile et térébenthine – sur carreau de terre cuite, 1975

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Tout se rassemble parfois.. Avec une sobriété et une retenue bouleversantes.

*

Il existe décidément des rencontres où l’imprévu et l’inespéré ont leur mot à dire, et c’est miracle.

Tourronde, monadologie

La part des hommes | René Girard

Deux raisons m’ont amené à tirer de la fosse à bitume, là où il reposait, un texte écrit il y a plus de 30 ans autour de René Girard. La première raison m’a été donnée par Jean-Louis Kuffer, qui ressort de ses archives un entretien de 2007, tout à fait passionnant, avec l’anthropologue ; la seconde, moins claire mais plus évidente, renvoie à mon intime conviction : René Girard et Michel Serres (celui d’après Hermès, celui du Parasite, du Livre des fondations et du Tiers-instruit) avaient vu juste sur la question de la différenciation, de la violence et de l’histoire, ou en ont donné un éclairage qui ne cesse de tenir ses promesses.
Plus modestement enfin, parce que je perçois les traces de l’enseignement de René Girard à la fin du sixième chapitre de NOVEMBRE, dans le récit du commerce auquel se sont livrés, en 1847, Louis Agassiz et Henry David Thoreau.
La légende du Grand Partage, cher à Bruno Latour, n’a pas cessé d’organiser nos activités, pour le meilleur et pour le pire.

C’est ici.

Dettes

On ne saurait vivre sans dettes, ni aller de l’avant ni revenir en arrière. Je ne me serais pas risqué non plus dans l’aventure du livre si l’hospitalité de quelques amis ne m’avaient permis, sur le net, chez eux et chez moi, de me restaurer en compagnie.
Le net aura été pour moi, pendant près de dix ans, une école et un atelier, ouverts à l’insouciance et aux quatre vents.

A tel point que je regrette certains jours la gratuité qui y régnait : dans ce territoire dont François Bon et Jérôme Denis ont esquissé un jour le contour – les Vases communicants – et dans l’auberge des 807 que Frank Garot (Lou Dark) a tenu d’une main de maître.

Chaque livre paru aura été l’occasion d’un réveil, d’une nostalgie et d’un plaisir, ceux d’avant le livre.

Je pense avec reconnaissance à Pierre Ménard, Brigitte Celerier, Loran Bart, Juliette Zara, Arnaud Maïsetti, Joachim Séné, Marianne Jaeglé, Brosseau Michel, Murièle Modély, Juliette Mézenc, Estelle Ogier, Isabelle Pariente-Butterlin, Kouki Rossi, François Bon, Virginie Gautier et Justine Neubach, qui m’ont accueilli chez eux et qui m’on fait l’amitié de déposer leurs bagages chez moi.

Je trinque aujourd’hui avec Franck Garot qui a tenu jour et nuit la boutique des 807, et salue tous ceux qui qui s’y sont succédé à la table des menteurs et des menteuses, que j’ai croisés sur le net et croise encore : Anne Savelli et Camille Philibert-Rossignol, Christine Genin et Christine Jeanney, Denis Montebello, Emmanuelle Urien, Eric Poindron, Florence Noël, François Bon, Fred Griot, Frédérique Martin, Guillaume Siaudeau, Helene Sturm, Joachim Séné, Jacques Bon, Luc-Michel Fouassier, Magali Duru, Nicolas Ancion, Philippe Annocque , Thomas Vinau, Et d’autres encore.

Novembre : Landsgemeinde

Le 16 novembre 2018, un récit – Novembre – vient échouer dans la grande salle d’un hôtel à Morat. Il est déposé à l’endroit même où des hommes et des femmes se réunissent pour reprendre la main sur un pays qui leur a été dérobé.
Il existe décidément des rencontres où l’imprévu et l’inespéré ont leur mot à dire, et c’est miracle :

 

Gif | 8 novembre 2018

Gif, jeudi soir

Cher Jean,

Non, rien ne m’est encore parvenu de la Suisse voisine. J’attends, donc. J’entame ma cinquième année de retraité et vérifie que le métier que nous avons exercé, parce qu’il se confondait avec nos existences mêmes et celles-ci avec lui, nous procure toujours de solides raisons de vivre. On ne fait rien d’autre que ce à quoi on a sacrifié jour après jour, lire, écrire, à l’occasion, récolter des tessons et autres curiosités. Les causettes remplacent les cours. Il n’y a qu’une ombre au tableau, celle, je crois, qui touche aussi ton livre, et qui est celle du passage. Je vois distinctement la porte du fond. Déjà !

Bonne soirée. Amitié.

Pierre

Novembre m’a requis toute l’année

Cher Pierre,

Novembre m’a requis toute l’année et j’espère que l’exemplaire que j’ai confié aux Postes t’est parvenu, à moins qu’il ne s’attarde en chemin. On le vernit demain à Estavayer.
Novembre, c’est le récit d’un voyage à pied d’un peu plus de dix jours, d’Orbe à Soleure, à travers le bassin versant de l’Aar. En compagnie de chardonnerets, de blocs erratiques et de betteraves, mais aussi de Robert Walser, de Jean-Jacques Rousseau, du confesseur de Louis XIII et d’autres morts bien vivants. Ce voyage m’aura donné l’occasion de m’inquiéter et de m’émerveiller, avec eux, des traces que l’histoire a laissées dans le pays des Trois-Lacs, et des grandes manoeuvres de notre temps.
Mais ce récit, c’est aussi une méditation, modeste, sur la vie, dans l’ombre et la lumière d’un vieil ami qui se meurt, un homme qui a fait son temps, le sait et y consent. 

Je crois pouvoir dire que cette première année de retraite, et l’expérience qui l’a nourrie, m’aura convaincu de la double tâche qui nous incombe et que deux peintures, l’une à Soleure, l’autre à Venise, illustrent dans Novembre.
Dans la première, une mère tend à son fils une rose qu’elle a cueillie, tandis que celui-ci tient un vase pour la recueillir. Ainsi le monde qui passe, de main en main, de vase en vase, de génération en génération.
Dans la seconde, un homme d’un certain âge est assis à sa table de travail ; il regarde par la fenêtre et s’échappe, il n’est plus là, il a quitté le monde.
Nous avons nous aussi à passer en ce double sens : remettre le monde que nous habitons à ceux qui viennent après nous, le leur passer, comme au jeu du furet. Mais aussi passer nous-mêmes, chaque jour, et un jour pour toujours.


Ici, dans le Jorat, les feuillus se sont mis à flamber, 
c’est en novembre que les roses sont les plus belles. S’attarder, ralentir, le mois s’y prête bien.

Amitié.
Jean

A l’étang

C’était l’autre jour.
A la maison d’abord,
à l’étang ensuite ;
avec Marjorie et François,
une journaliste et un photographe de Terre&Nature.

Jamais je n’en ai
autant dit.
J’ai reçu ce cadeau
aujourd’hui. C’est ici

 

Comme les cadeaux vont
souvent par deux,
j’ai reçu cet après-midi
un fichier de Vanessa ;
elle écrit dans le journal
de la Broye. Vous voulez lire, c’est ici.

Octobre 2018

L’instant et son ombre.

*

Inversion des ombres.
*

Et la bise avec laquelle il faudra compter ces jours prochains.

*

Elle dit, on dirait un dessin au fusain.

 
Salut,
T’avertir d’abord que j’aurais voulu t’envoyer une carte d’invitation, à toi et aux tiens ; avec une belle image au verso, un gentil mot au recto et un beau timbre. Comme ça se fait habituellement. Je ne t’envoie finalement, par mail, que la cover et les rabats du bouquin. Les traditions décidément se perdent.
Disons que cette première année de retraite professionnelle aura passé vite, trop vite même, si bien que tout s’est précipité : octobre, la pluie et les circonstances.
Encouragé par les instigateurs de la landsgemeinde qui se réunira à Morat, à la fin du mois, pour discuter de l’avenir de la région des Trois-Lacs – qui va d’Orbe à Soleure et que j’évoque dans ce récit –, on fêtera NOVEMBRE en novembre.
N’hésite pas, 
le vendredi 9 novembre à 18 heures 30,
salle de l’Azimut,
avenue de la Gare 111 à Estavayer-le-Lac.
Il y aura 
le syndic d’Estavayer, un responsable de la culture, les éditeurs du bouquin et un coup à boire.
Bien à toi.
Jean P

*

Parce que le temps, qui est la grande affaire de la vie…

Chercher en vain une formulation – qu’on aimerait définitive – qui saurait dégager le lieu des arrêtés du temps, ou qui serait en mesure de laisser les temps déborder et se recueillir en un seul lieu, sans bord, où nous serions à nouveau rassemblés, vivants et morts. Sans plus avoir à craindre de ne pas en être. La réconciliation de l’homme avec le temps qui passe demandera encore toute notre énergie. Et l’histoire n’est peut-être que l’envoi différé de cette impossible réconciliation. Épaulée par l’oubli.

*

Biarritz, marée montante.

*

« Ils revinrent vers la fête foraine. Ils ne parlaient pas. Ils regardaient cette ville dont l’aube ne se retire jamais tout à fait, laisse aux quais gris sa lumière, prête sa tristesse aux hôtels de passage, et son chant aux bateaux qui vont partir. Ils sentaient cette aube dans la nuit d’août, près du port, imminente, avec la sonnerie des réveils, l’odeur du café au lait, les tartines où le beurre trop froid s’étale mal, la sirène du bateau qu’on doit prendre, les mots que l’on évite et le regard que l’on n’ose pas croiser, les valises que l’on ferme et le dernier baiser que l’on retarde – une aube, une séparation, rien de plus. »

(La Côte sauvage, Jean-René Huguenin)

*

Non pas à l’avant de l’histoire, mais à l’arrière,

avec ce qui reste, les traces de son passage.

Personne. Ou quelqu’un.

*

« Tous les participants du colloque se sont jetés dans les musées et moi à North Finchley dans ma vie passée. Je ne suis pas culturelle, il n’y a qu’une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. »
Est-ce la plus grande vérité de ce récit ?

*

Le velours du premier, surtout.

 

Septembre 2018

Dernier coup d’oeil au monde
avant de descendre dans la mine.

 *    *
*

D’autre part, le bilan d’une maison-cabane d’éditions.

 

 *    *
*

Une enquête passionnante. Tout particulièrement le chapitre XIX de la troisième partie, intitulé Les Noms de la Grande Guerre. Qui produisit en effet le plus grand nombre jamais vu d’inscriptions des noms des morts. Des centaines de milliers. Une entreprise qui semble si banale aujourd’hui qu’il est facile d’oublier le prodigieux défi épigraphique qu’elle a représenté et les principes qui y ont présidé, pour que de nouvelles communautés se construisent, ramenant un peu d’ordre dans le chaos de la mort. Pas de tombe vide, pas de pierre tombale sans corps dessous. Quant aux noms de ceux qui avaient perdu le leur, ils seraient représentés dans des listes, gravées dans la pierre, près de l’endroit où ils en ont été séparés.
Cela fut, et demeure, le plus grand exercice d’écriture de noms de morts de toute l’histoire.

 *    *
*

Thomas Jones est né en 1743 au pays de Galles ; il le quitte en 1775 avec tout l’équipement du sublime, c’est l’heure de l’Italie et du Grand Tour.
Mais c’est aussi l’heure d’une résistance, Jones préfère Naples à Rome, Torre Annunziata à Pompéi, les fabriques de macaronis à la grande peinture.
En 1782, il se retire sur une terrasse à Chiaia ; il peint comme il n’avait jamais peint auparavant, sur papier, une cinquantaine d’huiles, rêveusement, loin du tumulte des reconnaissances : Mur à Naples, Maisons à Naples, Toits à Naples…
Jones s’est évadé, a atteint un rivage. Consolation. Il cesse de peindre et rentre au pays de Galles.
Thomas Jones et Jean-Christophe Bailly partent de loin. C’est beau comme un ricochet.

On guigne à gauche sur la maison natale de Dylan Thomas, on traverse Swansea jusqu’à la mer. On laisse à l’est les aciéries de Port Talbot, pour longer le rivage à l’ouest, jusqu’au pier de Mumbles puis, plus jusqu’à Laugharne.
On remonte l’estuaire du Tãf jusqu’au cabanon de la Boat House où la vie et l’écriture du Gallois ont coulissé puis glissé l’une dans l’autre, emportant avec elles la rumeur qui les a engendrées.
Ce sont d’anciennes voix, décollées du petit matin, porteuses de rêves de rien du tout, décalées à peine – comment sinon les faire entendre et offrir ainsi, ensemble, à celui qui passe un lieu où se replier et un ciel où se déployer ?

Du séjour de Jacques Austerlitz à Barmouth, rien ne porte trace, hormis des lieux et leur nom.
Mais la flânerie entêtée – oui cela se peut ! – de Jean-Christophe Bailly donne à entendre l’omniprésence de la voix de G. W. Sebald ; et on saisit mieux, par le relevé et le dépôt de traces invisibles, ce que la fiction doit à la réalité, mais aussi ce que la réalité doit à la fiction. Pour autant que le lecteur s’en mêle.
Les temps s’enchevêtrent et les apparitions se superposent. Le sculpteur Piotr Kowalski s’invite dans le récit comme le narrateur des Émigrants dans la vie de Max Ferber. Gilberte et Jean Christophe Bailly s’imaginent vivre dans une maison au pied du Cader Idris tandis que Clara et W. G. Sebald partent en quête d’un logement dans les environs de Norwich. La nuée d’éphémères qui s’étaient donné rendez-vous en 1982 sur les rives de l’Ardèche en s’échappant d’un édredon géant trouvent leur écho derrière Andromeda Lodge, dans une combe couverte de bruyère. Une scène que Bailly est persuadé d’avoir vue mais qui, en réalité, le ramène à l’amitié, celle de son ami Kowalski.
C’est parce que nous cherchons un lieu où habiter que nous voyageons.

Robert Frank et W. Eugene Smith ont réalisé au sud du pays de Galles des photographies de mineurs, traces de l’âge d’or du coke, qui a nourri dès la seconde moitié du XIXe siècle le rêve enflammé d’autre chose. Il ne reste rien de ce rêve sinon son abandon lui-même.
Les visages noirs et blancs des mineurs surgissent comme les négatifs de photographies perdues.
Et si Jean-Christophe Bailly atteste de la disparition du lien réciproque attachant le monde et les hommes, l’écriture le rétablit. Quelque chose se dilate, soulève le paysage et ses habitants pour laisser la vie, invisible, les envelopper à nouveau, comme un liquide. Et les choses défaites se rassemblent, le monde remue comme un corps qui se réveille, s’ébroue et se lève, omniprésent, sous le regard du passant qui sait et se tait.

 

 *    *
*

La campagne des cent jours a commencé.