Août 2019

 

Un journal ? Pour ne pas perdre de vue le jour, le mois, l’année… Guère plus. 

Lundi 12 août 2019
Réveil tardif puis lecture des études d’une équipe du CNRS sur la mémoire. J’entends dans les fourrés un oiseau piquer les noisettes. Mise à jour de la bibliographie d’Elargir les seuils : Modiano et Auster. 

Départ en début d’après midi du côté d’Aubonne, avec Sandra, pour acheter un lit à Lili, il lui sera livré de Micasa dans un mois. Études sur la mémoire au retour, puis balade avec Oscar jusqu’à la Moille-aux-Frênes. Soupe de courgette, salade et riz. 
Je vais cueillir quelques tournesols à la tombée de la nuit dans la parcelle d’engrais vert en Cugnieux, les laisse sécher sur la tèche de bois du hangar. Sandra taille la haie qui envahit le pied de ses ruches. Lecture des premières pages de la première partie de L’Invention de la solitude – Portrait d’un homme invisible. 

Mardi 13 août 2019
Les milans sifflent – soufflent – dans le ciel traversé de bandes roses, bleues, blanches, 6 heures 30. La fraîcheur élargit ces premières heures, qui se glissent dans les combles par les lucarnes. Bruits de moteurs au loin, qui concourent au ralentissement général. L’agitation du monde qui va suivre est inexplicable. 

Je dépose Lili à Vevey, en ramène un cabochon trouvé à l’embouchure de l’Ognona. On remonte par Chardonne et Chexbres, halte au tea-room. 
Fin de la lecture du Portrait d’un homme invisible, j’entame celle du Livre de la mémoire avant de raccourcir celle des Études sur la mémoire, qui se confondent avec des réflexions sur le vieillissement. Promenade avec Oscar, dis deux mots à l’employé communal du prochain gros orage qui va emporter, un jour, notre place de parc. 
La lumière d’après orage, les ouvertures dans les bois, la fraîcheur, l’état de mon âme, insouciante, légère, moqueuse, la perspective de voir tout à l’heure Sandra et mes enfants, ce soir un ami, tout aura donné à cet après-midi un visage enchanté. 
Repas au restaurant de la Chavanne où cuisine une équipe de jeunes femmes. Frédéric me remet une émouvante broderie qu’a réalisée Nathalie : deux chardonnerets.

Mercredi 14 août 2019
Ciel bleu grec. Lecture du Livre de la Mémoire. Sandra et Lili sont descendus au marché et me ramènent le premier tome du Journal de Claudel. Elles sortent dans le jardin les deux poules naines Nègre-Soie arrivées la veille et s’assoient dans l’herbe, tout près d’elles, pour faire barrage au renard qui rôde. Finalement elles reviennent de chez Landi avec un parc mobile.

Je diffère la tonte de l’herbe à un autre jour et poursuis la lecture d’Auster dans le hamac, sur la terrasse de chez Ronny, à la cuisine et le termine avant minuit. Petit tour avec Sandra et Oscar tandis que la lune se lève derrière le Vanil des Artses. Lili installe dans les combles la box de la télévision. 

Jeudi 15 août 2019
Il faut patienter avant de voir par la lucarne un peu de bleu dans le blanc cassé du ciel. Il prend alors l’apparence d’une délicate porcelaine. 

Il prend alors l’apparence d’une délicate porcelaine. Une lessive tourne à la salle de bain. Lecture de Pedigree, puis jardin : je cherche en vain un trèfle à quatre feuilles puis tonds. Longue boucle avec Oscar par le sud et la Moille-aux-Frênes. Lili et Sandra sont sur le lac avec M et V. Arthur rentre ce soir de Münich. 
Je passe le râteau en fin d’après-midi, essaie de contrôler le rythme de mon cœur qui prend quelques libertés et taille la haire des ruches alors que la nuit tombe. Sandra rentre avec Arthur, Lili et M, autour de 20 heures. On mange une nouvelle fois sans Louise qui est à Bristol, elle nous délivre moins de nouvelles qu’en juillet. Je vois quelques-unes de ses belles photos sur Instagram. 

Vendredi 16 août 2019
Réveil à 6 heures, le cœur hésitant. Du bleu sans tache dans le ciel. Lecture de Dora Bruder tandis que la maison dort, j’ouvre la lucarne : quelques oiseaux, les rouges-queues qui s’occupent de leur seconde nichée dans la charpente du hall, le ronflement des véhicules sur la route de Berne. 

Photo | Louise Prod’hom

Fin de Dora Bruder. Je désherbe la petite friche qui s’installe près de l’entré du jardin et taille le pommier. Les battements de mon cœur se stabilisent. Hamac. L’introduction de Jean-Christophe Bailly à sa Légende dispersée vaut le détour. Terminerai en rentrant de Lausanne ce soir. Car ce soir c’est bowling avec Lili et M. 

Samedi 17 août 2019
Au marché ce matin avec Sandra. Je passe au rayon vestimentaire de chez Manor avant de me rendre au café des Deux-Marchés. J’y trouve O. attablé devant un thé. Il évoque son futur déménagement au Locle, en France… d’une séance de cinéma en plein air ce soir. Sandra nous rejoint

Après-midi de lectures dispersées, hésitantes. Il va pourtant bien falloir que je mette un terme à ces lectures préparatoires, qui m’amènent surtout à différer le moment où je passerai à l’établi. Ne rien précipiter, laisser infuser les éléments que j’ai extraits depuis bientôt une année, sans les couper de leur milieu, que j’aurai à revisiter bientôt. 

Dimanche 18 août 2019
La fête battait son plein aux Censières lorsque je suis rentré hier autour de minuit de Lausanne. On y montrait un beau film d’apiculteurs résistants. Prévu en plein air à Mont-Repos, il a été finalement  projeté, pour des raisons techniques dans le hall du Zinema. A une heure ce matin, les fêtards ont été dispersés et le silence est revenu.

C’est le Pôle d’Inaccessibilité relative que je recherche, que j’ai cherché pendant des années dans les montagnes et sur les côtes. Le but de cette expédition est, comme le dit en son temps le pape Grégoire, «  d’atteindre à la dérobée ne fût-ce qu’une minime parcelle de cette lumière que rien ne peut contenir 

Cela suffit, pensais-je. Cela suffit, pour un week.end, pour une saison, ou pour une demeure

0n ne peut pas tuer le temps, ai-je lu un jour, sans blesser l’éternité.  » Faire descendre les bougies au fil de l’eau, n’était-ce pas joli ? Pourquoi, lorsque nous avons vu les bougies se balancer au fil de l’eau, ai-je pensé que le spectacle aurait dû être meilleur ? Il semblait à la fois durer trop longtemps et finir trop vite. Mais comme souvenir, il a déjà bonne mine.

(Annie Dillard)

Lundi 19 août 2019
J’ouvre ce matin ces Éléments d’un songe, qu’Yves m’offrit le 6 août 1985 à Dieulefit. Il m’aura fallu 30 années encore pour que je m’y risque, sans hâte ni brusquerie. 

Imaginez une table de jeu  où dix joueurs malhonnêtes  gagneraient à tout coup contre un seul qui respecterait les règles, et préférerait la ruine à la transgression : c’est ce joueur-là que l’écrivain d’aujourd’hui doit imiter, en se montrant d’autant plus exigeant envers soi que le monde l’est moins envers les autres.

Philippe Jaccottet
« Poursuite » in Eléments d’un songe
1961)

Consultation chez P. à 10 heures 30 puis grande boucle en compagnie d’Oscar par le nord. Je trouve trois petits bolets un peu avant la profonde ornière de la grande traverse. Me perds dans les bois jusqu’à 14 heures. Courses au Petit Magaz à Mézières – pommes, pêches, pain – et lectures des premières pages de Vertiges sur la terrasse du Jorat.

Mardi 20 août 2019
Lili dort. Le réveil sonne à un plus de 6 heures. Arthur et Sandra partent à 7. Je bois un café et reprends ma lecture de la première séance du séminaire de Jacques Derrida –   La vie la mort – autour de l’idée de programme – mémoire et projet – dans le champ institutionnel et la biologie de Jacob. Je vais récupérer M. à Servion avec Lili. Il pleut et pleuvra toute la journée. Comme en automne. Je fais quelques courses à la Migros de Mézières. 
Lecture sur la terrasse du Jorat, comme la veille, sous le même parasol. Derrida. Envoi d’un exemplaire de Novembre à Berne. Je prépare le repas – pâtes pour Lili, raclette pour les autres.

Mercredi  21 août 2019
Pas d’amélioration dans le ciel, le vent n’est pas tombé comme je l’ai cru avant l’ouverture de la lucarne, mais il a cessé de pleuvoir et la route est presque sèche. Les oiseaux se taisent dans les haies. De l’humidité, disons pour se consoler que c’est bon pour les champignons. 
Lecture des quatrième et cinquième séances du séminaire de Derrida 75-76. J’ai peiné hier soir sur la troisième, me suis promis d’y revenir ce matin, finalement ce sera pour un autre jour. 
Grande boucle dans les bois, sans Oscar : trois heures, trois chanterelles, un bolet et les pieds trempés ; mais un nouvel incipit rédigé à la va-vite sous mon iPhone. Et quelque chose comme un dispositif. 
Lili est allé faire un tour avec Bello, Louise nous a envoyé une jolie carte postale, le vent a tourné à la bise. Déchèterie à 17 heures, quelques courses, une verveine et lecture des Émigrants sur la terrasse de la Croix-d’or. Et repas. Demain conférence des maîtres au Mont, la troisième sans moi, Sandra a pris du galon. 

Jeudi  22 août 2019
Lecture au réveil de la suite du séminaire de Derrida, avec un sentiment étrange, l’espoir que ce qui s’y déplie avec peine, au rythme du marteau-piqueur et de la circulaire à bitume, veuille bien se laisser enfin voir dans une espèce de simplicité ou d’évidence. Mais le dégrappage se déplace ailleurs, et le coup d’œil sur l’étendue des travaux est constamment différé ; irai cependant jusqu’au bout, accompagné d’une étrange pensée : c’est ce type de lectures que j’aurais consacré ma vie si je n’avais décidé, entre 1980 et 1990, de quitter l’autoroute sur laquelle je filais à tombeau ouvert. 
Quelques bandes bleues dans le ciel gris me ramène au mystère, la bise est tombée. J’alterne comme hier la lecture de Sebald et celle de Derrida, pressé d’en terminer avec le second. Ce qui m’emballe chez W.G. Sebald c’est qu’il ne craint pas de terminer chacune de ses phrases, avec un soin qui l’oblige souvent à les allonger, modestement, sans surprise, comme un bon ouvrier. 
Et dans cet étirement, ce phrasé lisse et articulé qui monte à l’assaut de la page comme une vague – sans précipitation – quelque chose voit le jour, un rien qui se dépose et qui, lorsqu’il n’y a plus rien, se prolonge comme un point d’orgue ou une respiration. Comme chez Gottfried Keller.
Grand soleil dans le ciel, j’y réponds cet après-midi, grande promenade avec Oscar ; et ce livre que je voudrais écrire prend forme, en me ramenant à l’ordre effectif des événements, des réflexions, des rencontres, des lectures. Un ordre qui semble non seulement s’imposer mais être tout naturel, couler de source. Vais commencer à dessiner la carte. 


Vendredi 23 août 2019
Les soleil tarde à s’imposer ce matin, la faible bise de hier est tombée. Sandra et Arthur sont partis à la mine, Lili dort. Je termine dans les combles la lecture des cours donnés par Derrida à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1975-1976.
Dans ce labyrinthe textuel – c’est la loi du genre et le genre du bonhomme – qui passe et repasse à l’endroit et à l’envers à travers les textes de Jacob, Canguilhem, Nietzsche et Heidegger, relevant les mots et les blancs qui les unissent et les séparent, filant le « chevelu » des hésitations et des repentirs qui se croisent, s’alimentent et se relancent, je m’essouffle. Jusqu’à Freud. 
La lecture de Derrida d’Au-delà du principe du plaisir m’aura en effet non seulement fait ralentir mais souhaiter y demeurer encore un peu, comme si ou parce que le philosophe y soulève  du bout des doigts, à mon intention, le lien étrange qui rassemble la vie et la mort – qui ne s’opposent pas plus qu’elles se confondent. 
Lavielamort c’est, pour le dire d’une seule coulée, ce détour au cours duquel la vie se réserve, en se prolongeant aussi longtemps qu’elle le peut, la possibilité de mourir de sa propre mort. 
Voilà qui doit nous réjouir et redonner à notre époque le courage et l’envie de rapatrier cette énigme – qui est, quoi qu’on en pense, la grande affaire de l’espèce et de la vie de chacun – en deçà ou au-delà de la page des avis mortuaires et des afflictions collectives. 

Samedi 24 août 2019  

Oscar aboie, il est temps de retrouver les bois, et le soleil qui n’est pas loin. Grand tour par le nord,  je trouve quatre ou cinq jeunes bolets et de minuscules chanterelles, le soleil tarde, il ne fera son retour qu’à 15 heures, heure à laquelle je vais faire des courses, pour ce soir avec Lili et Sandra, demain avec les cousins et cousines Rossier au Mont, et dimanche avec les Ch. et les B à la Molleyre. 

Samedi 24 août 2019
Je dépose un litre de double-crème, vingt-quatre meringues dans un panier et Lili aux Croisettes. Belle journée entre cousines et cousins au Mont-sur-Lausanne, des cousins et des cousines apaisés, chacun plus proche de lui-même qu’autrefois, comme si chacun avait enfin rejoint le type auquel il avait fini par se conformer. 


On pourrait me demander si et dans quelle mesure j’adhère moi-même à ces hypothèses. A cela je répondrai : je n’y adhère pas plus que je ne cherche à obtenir pour elles l’adhésion, la croyance des autres. Ou, plus exactement, que je ne saurais dire moi-même dans quelle mesure j’y crois.

Sigmund Freud
Au-delà du principe de plaisir

Sandra remonte au Riau à 15 heures, je remonte à 17 heures. Balade d’une petite heure dans les bois avec Françoise et Édouard tandis qu’Arthur et A. préparent leur escapade de la semaine prochaine à Tanay et sur le Grammont. Sandra fait à manger, je fais la vaisselle. La fraîcheur s’est installée et le serein a mouillé l’herbe dans laquelle je fais quelques pas pour digérer.

Dimanche  25 août 2019 
Réveil en roue libre, ciel inchangé, bleu du bleu des bleuets, vent nul.  Un temps qui me ramène à celui des 12 et 13 septembre de l’année dernière, lorsque je suis parti du Riau pour Bourdeaux. 

Je cherche et trouve les émissions consacrées à Modiano, écoutées entre Crest et Saou et, le lendemain, sur la route qui conduit à Dieulefit. L’émission aussi, de 2015, consacrée à la mémoire, écoutée au retour de Grignan. J’avais empaqueté ce qui avait été exposé à Terres d’écriture, et rentrait paralysé par les malentendus qui s’étaient installés entre Y., A.-H. et moi. 
On déjeune dans le jardin tandis que j’enfourne successivement deux plaques de feuilletés que j’amènerai à la Molleyre en début d’après-midi. La première frôle le brûlé.  Arthur et A. continue leurs préparatifs, à la main : pâtes, pains, biscuits.
Après-midi à la Molleyre, je rentre à 19 heures, fais une halte devant le parc des N. dans lequel paissent deux poneys nains. Un homme sans âge vient faire la causette, il habite Sottens et conduit la semaine des cars postaux, depuis Thierrens ; le week-end il se consacre tout entier à Marguerite, une génisse d’une petite année dont il est, dit-il, tombé amoureux ; elle provient de l’élevage de Jean-Paul. Il lui apprend à répondre à ses ordres souhaite qu’elle consente bientôt à marcher à ses côtés. Il est sur la bonne voie, Marguerite a visiblement fait de grands progrès. 

Lundi  26 août 2019 
Sandra quitte la maison avant sept heures. Je dépose Lili à huit à l’arrêt de bus. Le travail reprend pour tout le monde dans toute le région. Je commence donc ma troisième année de retraite avec le soleil. Le ciel est libre de tout nuage. Lecture ce matin dans les combles de la dernière partie des Émigrants, que j’interromps pour une balade avec Oscar. Les cinq poules sont dehors, le grain que leur a donné ce matin attire une nuée de moineaux.  La disparition lente des poulaillers dans nos campagnes a eu certainement des effets sur la population des oiseaux. A contrario, c’est les piaillements des piafs, le gloussement des poules et le chant des coqs qui sont en danger. Fin des Émigrants

Je récupère Lili à l’arrêt de bus. C’était sa première journée au gymnase de la Cité. Sandra rentre avec un gâteau, on s’est marié à Oron il y a exactement vingt vingt ans, c’était un jeudi. Arthur naissait à Vevey vingt et un jours plus tardns. 

Mardi  27 août 2019 
Le soleil se lève sur les Préalpes avec le même air décidé que la veille. Pas de vent, pas de bruit, la maison vide. Fleur ronronne à mes pieds, Madame A. lance un bonjour à 8 heures, je lis quelques motifs des aventures de Stendhal que Sebald met bout à bout dans le texte qui ouvre Vertiges. Walter Benjamin. Grand tour par le nord avec Oscar. Près de deux heures à La Vernie, assis dans l’un des deux fauteuils brodés de sa chambre. F. dort. J’en profite pour écrire un mot de remerciement : Nathalie a brodé un couple de chardonnerets et me les a offerts il y a quelques jours. En face de l’EMS une école dans laquelle à 14 heures une nuée d’élèves bourdonne. Silence, corps sans conscience.


Je fais quelques courses à Epalinges au retour, ramasse Lili sur le chemin et prépare à manger. Émission sur Cosa Nostra et Toto Riina sur Arte. Il se met à pleuvoir pendant la nuit, j’espère qu’Arthur et ses amis auront pris la précaution d’établir leur campement à proximité d’un toit. 

Mercredi  28 août 2019 
Temps couvert et frais, le ciel mousse. Vertiges, Venise la nuit, tandis que Sandra et Lili se préparent. Vérone. Le même voyage une seconde fois dix après, les rives du lac de Garde. Grand tour par le nord avec Oscar qui m’échappe au retour, près de la Montagne du Château, tandis que je cueille un cinquième bolet.

Je l’appelle, en vain, ignore même s’il a fait marche arrière ou est allé de l’avant, je parie pour la seconde option : il n’est cependant pas au Riau. J’enfourche le vélo d’Arthur et roule jusqu’à la Montagne du Château, appelle à tous les carrefours, ils sont aussi nombreux que les sentiers qui s’en échappent. Des voix me parviennent des Censières, j’y descends, Oscar a trouvé des amis. 
Sandra rentre à 15 heures, elle se met au boulot et je me remets à la lecture de Sebald. 

Jeudi  29 août 2019 
C’est moi qui amène Lili à l’arrêt de bus, puis gymnastique et lecture du Milieu de l’horizon que Lili a lu la semaine dernière. Halte à L’Isle avant de boire un café avec Nathalie puis de partager le repas avec Frédéric au restaurant de Pampigny. 
Je passe le début d’après-midi avec Madame R. autour d’une eau minérale et de biscuits ; on parle des dimanches aux Trois Rois. Elle me dit avoir compris ce qui m’intéressait et jetterait un coup d’œil dans ses affaires.
Je repars avec un exemplaire du Florilège que son mari a publié à compte d’auteur en 2008. S’y côtoient des textes de Régis Debray, Alexandre Vinet, saint Augustin… 830 pages de citations classées en deux parties – part du sacré et part du profane – et par thèmes – cent huitante.
Repères dont elle me donne un exemplaire date de 2012, il rassemble des textes et aphorismes choisis et présentés par l’auteur.
On se reverra certainement. Je reprends la lecture de Roland Buti que j’aimerais terminer avant le repas : salade, tortelli à la ricotta et aux épinards. Sandra, Lili et Arthur sont très occupés, retour à Vertiges

Vendredi  30 août 2019 
Soleil et chaleur. Dépose Lili au bus à 7 heures 20, lecture ensuite de la dernière partie de Vertiges, puis rangement dans la bibliothèque. Il va me falloir lever la carte de l’année écoulée, abouter les morceaux en les ordonnant selon l’ordre tout à la fois de la découverte ou de l’exposition.
Mais aujourd’hui, chacun d’eux semble pouvoir se retrouver avant ou après n’importe lequel, parce que chacun d’eux, avec sa liberté, conduit aux autres qui lui font écho. Si bien que l’ordre déterminant est à la fin quelconque, c’est la phrase qui traversera ce matériau, en dessinant en creux ses échappées, qui le décidera. 
Grand tour sans Oscar : deux chanterelles et deux bolets. Longue pause dans la mousse et le soleil, assis contre un sapin, près du tapis de pervenches. Une belle heure. 

Photo | Arthur Prod’hom

Chaque livre a sa forme, qui commande et soutient chacun des éléments qui le composent. Comme un titre. C’est alors que le livre se détache comme un fruit mûr, avec dedans les éléments qui assurent sa stabilité et son réveil, et l’apparition des nouveaux fruits. 
Depuis que la génétique nous a appris que le fruit et la graine ne sont rien sans le texte qui les accompagne, on se doit d’imaginer aujourd’hui que le texte n’est rien non plus sans le monde qui l’enveloppe, dense, épais, charnu – parfois soyeux et tendre comme une pêche – qu’il code et qui le relaie. Je voudrais que les livres ne manquent pas à cette tâche, qu’ils offrent et reconduisent clairement et distinctement les lumières et les ombres des alentours, les vitesses des êtres et des choses, leurs retards, leurs détours, leurs égarements. Je feuillette en rentrant Pontalis. Sandra et Lili ont bouclé leur semaine, pas de nouvelle de Bristol, Arthur prend du bon temps. 

Samedi  31 août 2019 
Un jour encore de beau dans ce beau bateau qu’est l’été. Je me lève le premier, pour la première fois de la semaine, un peu fier. Matthieu Duperrex présente ses Voyages en sol incertain, entre Mississippi et Rhône tandis que je roule entre le Riau et Aproz où je laisse la Nissan. Je m’engage sur le sentier le long du Rhône, rive droite, sur le sable et parmi les verges d’or. Peu d’oiseaux mais quelques papillons, jaunes et blancs, qui vont et viennent sous une ligne électrique qui grésille, entre le fleuve qui semble fuir la plaine que rien n’arrête plus et le chemin de terre qui longe le Lac des Îles, entre troènes et sureaux, noisetiers et bouleaux, noyers et merisiers. Quelques courageux s’y baignent, les plus timides pagaient.
Des bois de feuillus se déroulent au sud jusqu’au fleuve et nous dérobe la vue des Alpes ; je devine au nord le chemin qui, des Mayens de Conthey nous avait menés il y a quelques années, Jeremy et moi, au pied du Fava, d’où l’on domine la vallée de la Lizerne et Derborence, avec en face les Diablerets. Je devine aussi, derrière la pointe de Cry et le Grand Muveran, le col de la Forcle.
Le chemin qui double le sentier est un paradis pour les vélos et les chaises roulantes. L’interminable cortège des secondes s’explique : une association a organisé sur les berges du Rhône un rallye à l’intention de leurs pilotes. 
Je trouve chez Madame Berclaz les Voyages en sol incertain de Matthieu Duperrex, mange avec mes collègues des Editions d’Autre part sur la terrasse de l’hôtel Élite puis m’assieds à leurs côtés chez Payot. Retour au Riau à 19 heures 30. 

Toute l’obscurité est dans le jour. Où tant bien que mal il faut s’orienter, tâtonner, balbutier ce qu’on a à dire. Mais l’infime est plus sûr que le reste. Un détail, une inadvertance. C’est ici le seul point de passage.

Thierry Metz

Cadeau

Les chardonnerets de Grancy se sont envolés pour toujours lorsque l’agriculteur de Cuarnens s’est trouvé dans l’obligation de labourer sa jachère en raison de l’invasion de solidages.
Il me reste pour me consoler ceux qu’a peints le Maître du Paradis de Francfort, celui de Fabritius à la Haye et celui du Titien à Florence, le souvenir de celui de Hauterive, de celui de Préfargier et de tous ceux qui ont, à tire-d’aile, rafraîchi et embelli sans avertir mes jours.
J’ai désormais chez moi deux nouveaux pensionnaires. Merci Nathalie.

Irène et Stéphane de Dorbon

Nous sommes partis le premier août à midi de Jorasse, sur le sentier qui mène à Rambert : par le raidillon du Larzay et la traverse de la Saille, les virolets du Pessot et Plan Coupel, jusqu’au cirque enfin, tendu comme un arc entre le Petit et le Grand Muveran, qui recueille et lance les eaux de la Salentse jusqu’au Rhône entre Saillon et Leytron.  
Nous avons laissé en cours de route les mélèzes pour nous retrouver, plus haut avec les raiponces et les anémones, les renouées et les centaurées, les scabieuses, les gentianes, grandes et petites, et toutes ces fleurs qui, en août adoucissent les moeurs de la montagne. 
C’est en contrebas, à respectable distance des pierres et des ardoises du col de la Forcle, un peu après l’ancien glacier et le lac dans lequel se prélassent à la mi-été les restes emmaillotés de l’hiver et le ciel, à la sortie d’un étranglement de gros rochers, fatigués par une trotte qui pèse davantage lorsque les années se liguent contre vous, que nous avons aperçu Dorbon. Une multitude de petites bannières aux couleurs du sainfoin et du cerfeuil, du chou, du gaillet et du lilas s’agitaient au vent d’ouest. Bientôt des cris et des rires d’enfants nous parvinrent. Cinq minutes encore et nous serions des leurs.

Se croisent à Dorbon, pour une nuit ou deux, ceux qui viennent de Derborence et d’Ovronnaz, dans une ancienne bergerie un peu tordue par les ans. On y fait halte en famille, à plusieurs ou seul. On y est si bien accueilli que le nouvel arrivant pense d’emblée que là-haut tout coule de source et qu’il suffit d’y être pour en être. Il n’a pas tort mais rien ne l’est en réalité.
Il faudrait décrire avec soin l’art que déploient les tenanciers pour laisser croire à leurs hôtes qu’ils n’y sont pour rien, loin de tout, sans électricité et sans véhicule, le jardin potager, la lessive et la vaisselle, le bois fendu, les réparations de fortune, les transports de matériel, la cuisine.
Mais discrets, en retrait de tout ce qu’ils proposent, les deux responsables m’en voudraient de ce déballage. Disons qu’ils travaillent dur à l’insu de tous, comme au paradis. Ils appartiennent à ce qu’on appelle la noblesse d’alpage. 

Elle s’appelle Irène, il s’appelle Stéphane, ils sont montés début juin et redescendront fin septembre ; aidés par leurs deux ânes qui trottinent avec légèreté sur les sentiers ; ce sont eux qui assurent les transports hebdomadaires. Huit poules fournissent des oeufs frais, trois chèvres le lait et deux chats enseignent à qui veut l’insouciance et les vertus du désoeuvrement. 
Ne croyez pas cependant qu’Irène et Stéphane sont des idéologues, pas de prosélytisme non plus dans leur aventure ; ils avancent toutefois d’un pas qui ne s’en laisse pas conter et ne cèdent pas aux mirages du progrès ; ils préfèrent vivre à Dorbon dans l’ombre plutôt que dans la lumière et les paillettes. Chacun à sa manière pourtant, parce que ce n’est pas le même sang qui coule dans leurs veines. 
Irène est de la famille de celles et de ceux qui vous rendent bon par leur bonté même, une bonté continue, généreuse, hospitalière ; elle est de celles et de ceux qui sourient même quand ils ne sourient pas et qui prennent le parti à la fin de sourire de tout. Une élégance secrète lui colle à la peau, elle est toujours là, ni trop loin ni trop près.
Stéphane est lui de la famille des ravis, des Bourvil et des clowns tristes, de celles et de ceux dont l’oeil tantôt brille et sourit, tantôt s’assombrit ; de celles et de ceux qui se satisfont de ce qu’ils ont sous la main, qui ont fait un jour le pari de s’en émerveiller mais qui s’avisent, chaque jour, que ce pari n’est pas le pari de tous. 

Irène et Stéphane sont tous deux sur le pont, du matin jusqu’au soir, ils répondent quand il fait beau aux demandes des randonneurs qui lézardent au soleil devant le chalet, servent du thé chaud au fond de leur embarcation lorsque le bruit de la pluie sur la tôle dissuade ceux qui ont passé la nuit de lever le camp et invite les passants détrempés à entrer pour se réchauffer. Et si les intempéries obligeaient ce petit monde à passer la nuit dans le gîte ? On s’arrangerait, sourit Irène. Inutile de se démonter pour rien.
On a passé une belle fin d’après-midi, Sandra et moi, et une belle soirée ; on s’est même fait deux nouveaux amis qui vivent à Genève ; elle est bibliothécaire à Bernex ; lui s’occupe des trois cent cinquante kilomètres de chemins pédestres du canton de Genève.

Irène et Stéphane ont décidé il y a quatre ans de consacrer un paragraphe de leur vie à ceux que la marche n’effraie pas, d’offrir une âme à des lieux qui, sans eux, en manqueraient. Nous ne pouvons nous passer d’eux. Même s’ils ne figurent pas aux bilans des tableaux qui font état des richesses du monde, ils sont indispensables à nos vies.
Que deviendraient en effet, dans nos sociétés organisées, nos existences sans vacances, nos semaines sans dimanche, nos heures sans égarements ; nos existences sans océan, sans montagne, sans pâturage ; nos villes sans jardins, nos prisons sans évasions, nos obligations sans liberté. 

Mais on oublie que les métiers d’accueil usent. La tâche est si exigeante qu’elle ne laisse guère de repos et suppose un engagement de tous les instants, auquel il faut ajouter un nécessaire oubli de soi. Il convient en conséquence de se retirer à temps. 
Montez donc à Dorbon ! Mais dépêchez-vous, c’est en effet la quatrième et dernière année qu’Irène et Stéphane offrent aux gens de passage et à leurs amis un paradis débarrassé du superflu, qu’ils gardiennent chaque jour de l’aube jusqu’à tard dans la nuit, alors que leurs hôtes dorment encore ou  rêvent déjà. Ils quitteront leur arche le 29 septembre, un peu avant que cette aventure ne leur pèse ; fiers, je crois, et sans regret, d’autant que Dorbon n’est pas abandonné : l’alpage se réveillera au printemps prochain, ils ont trouvé des repreneurs. 

Irène et Stéphane se réjouissent mais s’inquiètent en même temps d’un horizon qui, une nouvelle fois, va se déployer dans toute sa largeur comme un éventail. Ils ont certes l’habitude de repartir à zéro, ce n’est pas la première fois. 
Mais cette fois c’est autre chose, Stéphane me l’a dit, ils voudraient trouver après des années de voyage un pied-à-terre. Oh ! un modeste pied-à-terre, pas cher. Je pense que ce serait bien que leurs voeux se réalisent, ils ont tant fait pour les autres que c’est le moment que nous fassions quelque chose pour eux. Alors voilà : Irène et Stéphane cherchent un lieu de vie calme, en Suisse romande, en lisière de forêt plutôt, rustique, plus proche d’une rivière que d’une route. Ils ajoutent qu’ils souhaiteraient un lieu avec assez de place quand même pour accueillir les amis et proposer des activités en lien avec la nature. Ils ont de beaux projets je crois, parlez-en autour de vous.

PS
Voilà, n’hésitez pas,
vous pouvez leur écrire
à l’adresse suivante :
irenecollaud@hotmail.com

Juillet 2019

Eine Distanz, die Annäherung verspricht, eine Vollzeitbeschäftigung ohne Arbeit, ein Tod, der intensiver leben lässt. In « November » gelingt es Jean Prod’hom, diese Wahrheiten, die sich jeglicher Logik entziehen, offensichtlich zu machen.

Prod’homs im November 2018 in den éditions d’Autre Part erschienene flüssige Prosaerzählung ist « weder ein Spaziergang noch ein Ausflug, eine Wanderung, ein Tagebuch, eine Irrfahrt, eine Suche oder eine Reise, sondern ein bisschen von alledem ». Sie ist auch, und das vor allem, eine Freundschaft mit einem alten Mann, S., dessen Einfachheit und Genauigkeit die Erzählung bis zum Schluss durchziehen. S. will sich die Zeit nehmen zu sterben – in aller Bescheidenheit, ohne Hast, alleine. Man versteht ihn, denn die eigenen Gedanken vermischen sich immer mehr mit Prod’homs Worten – und am Mittwoch, den 8. November, bricht man « mit einem mageren Rucksack auf dem Rücken » in Riau auf, um sich der Welt zu nähern, « die S. verlassen würde. »

La suite, c’est ici

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C’est le journal d’un pasteur de la première moitié du XIXe siècle – rêveur, marcheur, poète, médecin, botaniste – qui m’aura souvent enchanté. Quelques-unes de ses notes sont éblouissantes. On y découvre Lausanne, Genève, Bourdeaux et ses environs, le pays valdôtain dont il vient,… ses amis aussi : Vinet à qui Muston fait la courte échelle pour qu’il soit à l’heure à l’Académie, Michelet qui lui propose un poste de professeur à Paris,…

J’aborde ici le triage des notes contenues dans mon cinquante-sixième cahier, où elles sont rangées sous des chiffres qui vont de 9030 à 9166. C’est la conversation que j’ai eue avec moi-même pendant toute une année ; cela trompe l’isolement, mais ne mérite pas de survivre ; ma bonne Aline seule pourra s’intéresser, et encore, à condition d’en supprimer les répétitions fastidieuses. – Pourquoi les avoir écrites ? – Pour desserrer mon cœur et me distraire ; si j’avais pu l’épancher dans une intimité sympathique, j’aurais bien préféré. Mais peut-être eussé-je alors perdu mon temps à être heureux.

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Rouissage du lin près de Calais

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Calais

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Bonne nouvelle de Bienne !

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À l’écriture de concevoir l’inconcevable, la vie de l’homme d’avant l’écriture.

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Cabane de l’Escampette, en famille et en bout de baie, douanier de Saint-Michel et de Tombelaine.

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Sur les rives de la Voiselle dans le Marais de Bourges.

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… Le lendemain, jeudi, je suis parti à 5 heures pour remonter le torrent jusqu’au pont de Nant ; puis je suis monté à la Varraz, où je suis arrivé au moment où les vachers faisaient rentrer les vaches. Après une halte dans un chalet, je me suis mis en route pour Anzeindaz, en passant par la Boulaire. Les gazons sont déjà bien jaunes ; plus de fleurs ; mais en revanche les sources sont abondantes à cause des grandes pluies. Au moment où j’arrivais sur le col qui sépare Anzeindaz de la Varraz, j’ai entendu une effroyable détonation ; c’étaient des blocs qui se détachaient des Diablerets. Le ciel était obscurci par la poussière. J’ai passé deux jours à Anzeindaz, occupé à me promener le long du ruisseau à boire de ses eaux glacées et à causer avec quelques amis… »

Lettre de François Bertholet-Bridel, été 1853

Lectures d’été | Jean-Loup Trassard

Jean-Loup Trassard écrit ceci en 2017 :

– Pensez vous réellement ouvrir un procès ?
– Il me semble que c’est aujourd’hui nécessaire pour la santé de notre société. Et puisque les cultivateurs se veulent modernes, il sera intéressant de leur faire connaitre une nouveauté qui nous vient des Etats-Unis, ah oui, comme le si puissant bulldozer : un procès en responsabilité collective pour le massacre d’un petit territoire à la surface de la planète. Il est possible en effet d’intenter une action en justice au nom des générations à venir.
– Espérez-vous des peines de prison ?
– Bien sûr que non et même pas de dommages-intérêts, mais une condamnation morale affirmant aux yeux de tous non seulement qu’ils ont pollué l’air, la terre et l’eau, mais qu’ils continuent à le faire ! Chacun d’eux devra être nommément cité et condamné !
– Si le langage de l’argent est le seul qu’ils entendent, un procès sans conséquence ne va guère les inquiéter.
– Il n’y aura pas non plus de condamnation à réparer puisque une remise en l’état de la campagne est sans doute impossible. Mais les prévenus devront au moins payé leur avocat.
– L’avocat va plaider la nécessité pour ses clients de produire un maximum en quantité à cause des prix trop bas auxquels le lait, la viande, le blé leur sont achetés, qui entraînent un danger de faillite pour leur entreprise !
– Evidemment. Et la corde sensible sera celle avec quoi certains, quand le piège s’est refermé sur eux, ont pendu leur propre vie à une poutrelle de la stabul’ !
– La presse entière a fait connaître ces drames, que pourrez-vous leur opposer ?
– Je partage, bien sûr, la tristesse de telles réactions individuelles mais les inviter dans l’instance pour en tirer argument serait inapproprié, elles sont dues à la marche défectueuse de l’économie agricole et l’avocat qui oserait les invoquer plaiderait à côté ! Je répondrai, d’abord, que la pollution a beau être généralisée il est évident qu’elle ne remédie pas aux difficultés actuelles des éleveurs et cultivateurs, ensuite et surtout, que l’argument économique n’est pas, mais pas du tout, à la hauteur du problème soulevé !
Il est certainement regrettable que des éleveurs qui ont été mal conseillés, ou qui ont choisi de prendre un risque et qui ont perdu, soient financièrement acculés au désespoir, mais il n’en est pas moins inadmissible qu’une catégorie d’habitants de la campagne, sous prétexte qu’ils se sont endettés auprès d’une banque, se croient autorisés à supprimer de la surface de la terre toutes les plantes et les bêtes qu’ils considèrent inutiles ou nuisibles à leur propre intérêt… 
-…

(Verdure, Le Temps qu’il fait, 2019)

Je me demandais de mon côté en 2013 pourquoi les parents et les avocats dont ils s’entourent désormais ne se sont pas mis à l’ouvrage et n’ont pas déposé une plainte devant la Cour pénale internationale de La Haye contre l’école qui met trop souvent leurs enfants en danger, en les faisant inutilement et dangereusement échouer. En guise de réponse on a inventé un concept qui a bon dos, le concept de résilience.

Il y a les mots oubliés

Photographie | Louise Prod’hom

Il y a les mots oubliés, les traces de l’oiseau qui s’envole,
ton sourire, ton rire, 
il y a ce qui nous porte, le vent, la mer, les galets,
il y a les heures partagées et les heures perdues,
il y a ce qu’il convient de taire, 
les fenêtres ouvertes,
le ciel, les refuges, les cabanons.

Il y a les gens qui restent et ceux qui s’en vont,
et puis ceux qui s’en vont et ceux qui restent,
il y a la marée, l’ombre,
les joies et les peines,
il y a aussi, dans une boîte, 
un morceau de ficelle, une perle et une clé orpheline, 
il y a des rages et d’anciens malentendus.

Il y a des inconnues,
de bonnes résolutions
le principe espérance,
les étoiles dans la nuit,
aujourd’hui, 
la rosée le matin,
demain.

Davignac | le mercredi 17 juillet 2019

Cher Jean,

C’est un étrange périple que tu as accompli à travers les âges, avec Muh, Gaur, Tobie de Castella, d’autres encore.
Ce mot des paysans du Gers, aux enterrements : « Nous ne sommes pas d’ici. » Sans doute. Mais d’autres ont eu, avant nous, comme nous, leur petit moment dans la lumière tiède et le nôtre, si y nous songeons – ce que tu as fait – s’en trouve accru, élargi, approfondi. Merci de ton envoi.

Amitié.
Pierre

Collier de perles

Escapade aujourd’hui à Wimereux puis à Boulogne. Il fait un cagnard du diable dans le nord, il est midi au tea-room, l’air y est frais. Sandra passe la commande au comptoir tandis que j’occupe deux des quatre places restantes, il y a du monde et les places sont chères. Une mère et sa fille ont manqué d’un rien la table qui vient de se libérer, une employée les invite à s’asseoir à nos côtés. Ce sera un sandwich pour la fille, une copieuse salade aux langoustines pour la mère. Je change derechef d’avis, trop tard, ma voisine a pris la dernière. On s’affaire le nez dans nos assiettes, on parle, on tend chacun l’oreille au propos des inconnus. Notre voisine nous avouera plus tard que notre accent a assez tôt trahi notre provenance. On devine de notre côté que la mère et la fille ont dressé leur tente dans un camping près d’Audresselles ; venues la veille avec celui qui doit être à la fois le père et le mari ou le compagnon, elles ont prolongé d’un jour toutes les deux leur séjour. Il aura suffi d’un rien, d’une seule interpellation -créative- autour des langoustines et de la vie au camping, pour que la mayonnaise prenne, légère, heureuse, imprévisible. Tout s’ensuit, à la fois source et delta : l’enfant préfère la piscine à la mer et le salami aux tomates, les glaces aux chips et deux sodas plutôt qu’un. La mère nous apprendra bientôt qu’elle est chargée de cours à Lille, dans le département de sociologie et d’anthropologie ; elle nous parle de ses recherches sur les mineurs en Afrique du Sud, de sa thèse, de la figure ouvrière, du post-classisme. De fil en aiguille je lui parle d’Alfred Métraux et de son suicide, elle connaît Mondher Kilani. On avance ainsi sur un fil et, de chemin de traverse en chemin de traverse, de patte d’oie en patte d’oie, nos horizons s’élargissent, s’apparient et font clignoter leurs points de tangence. Si n’avait-été l’enfant qui a ramené sa mère a ses réalités , nous aurions continué la conversation. On l’a suspendue, c’est parfois mieux ainsi.

Avant-hier le concierge de l’ossuaire allemand du Mont-de-Huisnes, hier un ancien préposé d’ambassade recyclé dans l’immobilier au cimetière d’Audresselles, aujourd’hui une anthropologue au Comptoir du pain de Wimereux, autant de rencontres improbables qui balisent l’énigme, autant de visages qui éclairent les suivants. Je les imagine tous trois assis à cette table du Royal de Boulogne-sur-Mer, où je bois un café et écris ces mots, le concierge, l’ambassadeur, l’anthropologue. Et ce sont tous ceux qui nous entourent que je voudrais désormais inviter pour enfiler  avec eux le collier de perles qui nous rassemble.

 

Messe à Audresselles

Deux rassemblements ce matin à Audresselles, un vide-grenier et la messe. Je commence par le bric-à-brac du premier avant de me rendre à l’église patronnée par Jean-Baptiste ; elle est curieusement éloignée du village, pas seule pourtant, puisqu’un cimetière bien nanti l’entoure. J’y entre et croise un homme qui est sur le point d’en sortir. Il me demande si je cherche un mort.

-Non, c’est une visite générale. -Vous connaissez  Maurice Boitel ? -Non ! -C’est pourtant un peintre bien connu, mort ici à Audresselles en 2007.

L’homme me désigne une pierre un peu plus loin, des fleurs des champs ont été déposées, l’artiste a donc encore des admirateurs. On se rend ensuite ensemble dans l’église. Le curé enfile ses habits de messe dans la sacristie avant de venir nous saluer, mon guide est connu, il se comporte d’ailleurs comme s’il était chez lui. Il m’emmène dans le chœur, fermé à l’orient par trois peintures de belles dimensions qu’il commente : une Visitation à gauche, la décapitation de saint Jean-Baptiste au milieu, le Baptême du Christ à droite. Mon guide précise que le Baptême sort des ateliers de J-P Migne. Très endommagé, il a retrouvé sa place en juillet 2011, grâce aux donations, du conseil général du Pas-de-Calais, de la municipalité d’Audresselles, de la paroisse N.D. des Flots et d’un couple de riches Hollandais. Je prends place à l’arrière de l’embarcation, mon nouvel ami vient s’asseoir à ma droite, il laisse sa femme aux avant-poste à côté des lecteurs du jour. C’est elle qui tiendra le micro, qui entonnera les chants et les réponses liturgiques ; c’est elle qui fera les annonces de la semaine à venir ; elle encore qui accueillera les trente scouts belges qui entreront en cortège dans l’église, porte-enseigne et porte-drapeau en tête.  Son mari sourit. Le curé fait bien son job, explique les gentillesses du Christ avec Marie et ses gronderies à l’égard de Marthe. La première n’a qu’une seule chose en tête dans sa vie, Marthe en a trop, s’agite en tous sens, perd de vue ce qui pourrait rassembler ses nombreuses actions. Il exhorte ses auditeurs à profiter de leurs vacances pour se rassembler eux aussi.Je ne lui donne pas tort. Les scouts communient, mon voisin aussi. En sortant de l’église, celui-ci me demande qui je suis et ce que je crois, d’où je viens et où je vais. Il se présente à son tour. L’homme a travaillé dans les ambassades et arrondit aujourd’hui ses fins de mois dans l’immobilier. Il s’appelle Dominique, c’est lui qui est à l’origine de la restauration du Baptême du Christ. Il s’appelle Dominique Paul, Dominique Paul Boitel, c’est le fils du peintre.

Je termine la journée sur la route de Calais, par la côte et Sangatte. Je fais une halte à Peuplingues, la route principale est fermée à cause d’un vide-grenier. C’est une réplique de celui d’Audresselles : mêmes livres, mêmes babioles, mêmes visages, même pauvreté. L’eurostar est à l’heure à Fréthun. Oscar fait la fête à Sandra.

L’Ossuaire du Mont-de Huisnes

Près de 12000 corps reposent dans le cimetière militaire allemand du Mont-de-Huisnes, tout près d’Avranches, sur une colline où se dressait autrefois un moulin face au Mont-Saint-Michel : un bâtiment circulaire, deux étages, cent huitante morts dans chacune des soixante-huit cryptes. Beaucoup de soldats, des femmes aussi, plus de soixante enfants, tous allemands.
J’ai fait la causette avec le jardinier, il habite Céaux et sa mère a vécu la guerre à Huisnes. Il travaille depuis vingt-deux ans sur le site dont il assure la conciergerie ; il tond la pelouse et taille les rosiers, accueille les visiteurs. Les familles allemandes se font plus rares, il faut dire que beaucoup des jeunes victimes de cette sale guerre n’ont pas eu d’enfants. Inutile de le regretter, les liens se distendent, les souvenirs aussi.
A l’inverse, on peut regretter que les nations imposent leur logique de guerre dans le regroupement de leurs morts. A cet égard, le jardinier de Céaux m’a raconté une belle histoire, elle concerne un soldat anonyme mort en 1944, que des inconnus avaient enveloppé après la bataille dans une vareuse allemande et qu’on a conduit, le moment venu, au Mont-de-Huisnes.
Jusqu’à ce que, il y a cinq ans, en conclusion d’analyses génétiques très poussées, les commanditaires d’une enquête longue et difficile fournissent la preuve que le corps mort emmailloté dans une vareuse allemande était habité avant de mourir par un Canadien. La famille préféra rapatrier ses restes outre-atlantique. Bêtement : de cette erreur d’attribution, il y avait assurément mieux à faire.

 

Audresselles

Ce n’est pas un hasard si j’ai fait la connaissance, il y a deux ans, de Patrick Vincent, professeur d’anglais à l’Université de Neuchâtel. Je lui dois la confirmation des liens qui unirent Thoreau et Agassiz au milieu de XIXe siècle. Faut dire qu’il leur doit de son côté le motif de sa belle conférence inaugurale (le chapitre VI de Novembre en rend compte). Je l’ai revu, en vrai cette fois, à Dorigny, il y a un mois, à l’occasion du vernissage d’un livre auquel il a participé : Le Poème et le Territoire. Il m’a parlé à cette occasion des traductions du Prélude de Wordsworth ; j’en ai  lu depuis les extraits disponibles. Et puis il m’a écrit hier ceci :

Je viens de terminer « Novembre » que j’ai lu avec beaucoup de bonheur, le sirotant étape par étape comme un grand whiskey ! Cela m’a pris un mois pour parcourir votre parcours d’une semaine, comme quoi la marche, mais surtout l’attention aux détails, peut ralentir le temps. J’ai l’impression d’avoir découvert une région, qui, jusqu’à maintenant, me paraissait aussi plate qu’inintéressante. Ma famille a dû subir toute l’histoire de la correction des eaux, et même les betteravesm’intriguent un peu plus qu’avant. Votre style est aussi sobre que le thé et les fruits secs qui ont alimenté votre épopée (j’étais tout de même soulagé lorsque vous vous êtes remis au café et au vin suite au décès de votre ami). Merci pour ce beau livre qui deviendra, je l’espère, un classique, et où je suis très honoré de figurer. Je l’ai prêté à mon père, qui va sûrement l’aimer, et je vais également le recommander aux amis et connaissances. 

Non content de me faire, hier, ainsi rougir, Patrick Vincent m’envoie aujourd’hui, un lien sur une recension dans Arcinfo, signalant Huit lectures pour découvrir la Suisse autrement Novembre en fait partie.

Le plateau suisse à pied en un roman

Seul roman des huit ouvrages proposés ici, « Novembre » est un fabuleux récit de voyage à la première personne qui vous plonge sur les sentiers du Seeland. L’auteur, Jean Prod’hom, a découpé son ouvrage d’après son itinéraire, en douze étapes. Un parcours existentiel de dix jours, sac au dos, au départ du Riau sur les chemins de la Sarraz, d’Yverdon, Portalban, Ins, Bargen… Direction « les terres du Nord que les hommes ont trop souvent désertées, là où le présent bégaie, l’avenir hésite et le passé s’attarde ». Le lecteur marche avec avidité dans les pas de son guide, que son départ à la retraite couplé à la maladie grave de l’un de ses amis a poussé sur les routes, à la recherche de sérénité.

Pour qui ? Celles et ceux qui aiment découvrir la Suisse à travers les mots et les yeux des autres. Contée par Jean Prod’hom, elle est une terre d’histoire, d’agriculture, de barrages, de vertes prairies, de films oubliés, d’auberges sur le bord du chemin, et d’une nature qui déploie ses merveilles au fil des pas du marcheur. La lecture de « Novembre » donne envie de se jeter sur les routes du Seeland, sur les traces de Jean Prod’hom.

Le passage. « Les îles sont des refuges et des rampes de lancement ; on y est tourné vers le large, on ne s’y enterre pas. Nous avons tous un irrépressible besoin d’île et d’une embarcation pour nous en évader. »

Le +. Jean Prod’hom a glissé dans son livre quelques images de son périple sur les routes du Plateau suisse. Autant de petits cailloux semés çà et là, qui donnent un contexte visuel bienvenu.

A quoi bon, ici en Picardie, à Audresselles, il pleut.

Rendez-vous à Delley

Portalban, le 3 juillet 2019

Chère Evelyne,

On s’est vu pour la première fois à la Sauge ; c’était en octobre de l’année dernière, puis à Estavayer-le-Lac et à Morat. Tu as lu NOVEMBRE en décembre et on a fait connaissance.
Nos routes se sont à nouveau croisées en mars dernier, à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, d’ingénieurs, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui s’étaient donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols du Grand Marais. Tu m’as expliqué au moment de l’apéritif que DSP fêtait en juillet les 25 ans de son existence ; tu m’as proposé alors de participer à cette fête en écrivant quelques mots sur l’entreprise dont tu as, avec d’autres, assuré le succès et dont tu vas, sous peu, te retirer. Tu as ajouté, pour me convaincre, que j’aurais, si j’acceptais, toutes libertés et que les portes du château me seraient ouvertes. 
C’est fait, trois mois ont passé. Je t’ai envoyé début juin une dizaine de photos et un peu plus de 40 000 signes. Quelque chose qui est comme un supplément au chapitre VI de NOVEMBRE et qui s’intitule Rendez-vous à Delley.

Je vous y invite, d’abord, à retourner au mésolithique, et à emboîter le pas de ceux qui, les premiers, ont semé du blé d’automne, ici à Delley, à quelques pas du lac de Neuchâtel – qui ne formait alors qu’un seul lac avec ceux de Morat et de Bienne –, dans le triangle formé par le ruisseau des Côtes et celui de la Côte Lombard, qui surplombait le lac avant qu’on oblige celui-ci à se retirer à l’occasion de la première correction des eaux du Jura.
Vous découvrirez, dans la seconde partie, les impressions de l’amateur que je suis lorsque, un dimanche de mars, j’ai débarqué dans la cour du château. Et le lundi qui a suivi, lorsque j’ai découvert les activités qui s’y déroulaient : le grand jeu dont Darwin a énoncé les principes au milieu du XIXe siècle et auquel se livre, avec Agroscope et les agriculteurs, la petite équipe du Château de Delley.
Je vous propose enfin de suivre les avatars de la famille des Castella, née sur les rives de la Sarine il y plus de sept siècles et qui s’est éteinte ici-même en 2006. Le lecteur fera la connaissance de Tobie Castella, la fine fleur de cette lignée de patriciens ; un homme exemplaire qui a su concilier avec bonheur, à la fin du XVIIIe siècle, tandis que la révolution grondait à la porte de son château, le travail de la terre et la rêverie, la peine et l’émerveillement.

Je voudrais pour conclure remercier toute l’équipe de Delley qui a rendu possible une aventure qui, maintenant qu’elle est achevée, me fait espérer que les entreprises ont peut-être tout à gagner en laissant librement parler d’elles.
Si la littérature, comme je le crois, se nourrit du monde tel qu’il va, elle a aussi pour tâche de regarder au-delà de ce qui est, c’est-à dire d’élargir notre regard en direction de ce que d’emblée on ne voit pas, qui soudain remue, interroge, enchante.

 

PS
Vous recevrez 
Rendez-vous à Delley si vous me faites parvenir une enveloppe A5, que vous aurez affranchie et sur laquelle vous aurez mentionné vos coordonnées postales.

A l’adresse suivante :
Jean Prod’hom
Moille-Messelly 3A
1082 Corcelles-le-Jorat

Juin 2019

– Ne serait-ce le petit débarcadère de l‘île Saint-Pierre ?
– Ça y ressemble. C’est en réalité sur les rives du lac de Neuchâtel, à Portalban. Image aperçue au mur du café du Vieux Four de Delley

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Dorigny

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Je t’en prie, lorsque dans mon âme ou dans la tienne tu découvres un dogme qui risquerait de nous séparer, tiens-le pour faux, aussi faux que le Diable. 

Thomas Carlyle

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– Extraordinaire semaine en compagnie de Julie d’Étanges, Saint-Preux, Claire d’Orbe et les autres. À Clarens, aux sources de la Veveyse et à Meilleries. On a croisé en cours de route les Moraves à Montmirail, Malan à Genève, John Nelson Darby à Rolle, Oberlin chez lui en Alsace, Alexandre Vinet et Eugène Rambert au cimetière de Clarens. Et d’autres. Ça fait une drôle de pelote.
– Qui connaît aujourd’hui les noms de Malan, de Darby, d’Oberlin ? Quelle surprise de les croiser sur le chemin d’un voyageur d’aujourd’hui ?
– On voyage aussi dans le temps. Par ailleurs, on croise bien des inconnus tous les jours, et on ne s’en étonne pas. Malan a préparé, à Genève, le terrain à Darby. Celui-ci aurait rencontré – j’en doute – Oberlin en Alsace, cet homme qui a accueilli, quelques décennies plus tôt, Lenz. Je fouille.


– Élevée dans la parole de Darby, je ne peux oublier son nom, même si j’ai quitté son chemin dès l’adolescence… Malan, ce nom me rappelait vaguement quelque chose, j’ai consulté Wikipedia, de même pour Oberlin… Aujourd’hui ce sont des inconnus ou presque…


– Mon mari, Gabriel, historien, a beaucoup écrit – et publié aussi – sur la période du Réveil. Ces noms me sont familiers comme ceux de personnes de mon entourage. Mais je ne les ai pas autant côtoyés qu’il l’a fait lui-même. Et j’en entends rarement parler maintenant, d’où mon étonnement. Un peu comme quand on apprend qu’un ami qu’on croyait mort vit toujours et que quelqu’un l’a croisé !

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Salanfe ou l’histoire d’une convoitise | Le promeneur retrouvera certainement quelque chose du « beau désert » de Javelle. Qui sait – peut-être se sera-t-il même surpris à trouver cette cicatrice dans la montagne belle, à trouver juste le droit de l’homme de transformer sa terre.

(Pierre-François Mettan)


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Roche, neige, eau, poussière d’ardoise (Tour Salière)

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Traversée de la première moitié du XIXe siècle – Genève, Londres, Bourdeaux… – en compagnie de poètes qui ont cru pouvoir fixer l’ancre de leur embarcation dans le ciel et un seul livre.

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Miel au Riau
tourne tourne
or et soleil
abeilles
images du fils

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Alpage d’Emaney, inalpe samedi prochain.

 

 

Rendez-vous à Delley

Cher Pierre,

On ne se plaindra évidemment pas de la prolifération des livres ; ils témoignent de l’indéniable santé de la littérature, disons d’une forme de santé et d’une forme de littérature. Cette richesse n’est toutefois pas sans effet sur celle des auteurs : le revenu qu’ils tirent de leurs livres les nourrit si mal qu’ils sont amenés à chercher ailleurs un complément. Ils s’organisent, monnaient leurs apparitions, multiplient les lectures, séduisent, signent dans des librairies, gesticulent sur les réseaux sociaux, rivalisent de trouvailles et de coups publicitaires. Les médias font ce qu’ils peuvent pour commenter et relayer leur travail.

On s’est vu, Evelyne Thomet et moi, pour la première fois, je crois, à la Sauge ; c’était en octobre de l’année dernière, puis à Estavayer-le-Lac et à Morat. Evelyne a lu NOVEMBRE en décembre. Nos routes se sont à nouveau croisées en mars dernier, à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, d’ingénieurs, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui s’étaient donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols du Grand Marais. Evelyne est la présidente de DSP, une PME active dans le secteur des semences, qui fait le lien entre la sélection et la multiplication des semences. Elle m’a expliqué au moment de l’apéritif que DSP fêtait en juillet les 25 ans de son existence ; elle m’a proposé alors de participer à cette fête en écrivant quelques mots, quelque chose qui aurait les dimensions d’un chapitre de NOVEMBRE. Elle a ajouté pour me convaincre que j’aurais, si j’acceptais, une entière liberté et que les portes du château me seraient ouvertes. C’est fait, trois mois ont passé, je lui ai envoyé début juin une dizaine de photos et un peu plu de 40 000 signes. Rendez-vous à Delley est là, tout frais sorti de chez le graphiste et l’imprimeur avec lesquels travaille cette PME. C’est un supplément au chapitre VI de novembre. J’y évoque Jean-Loup Trassard et Dormance, Gustave Roud et son Journal, Mendel et ses lois, Darwin et Caillois, une grande famille patricienne du canton de Fribourg ; mais aussi les Révolutions française et helvétique, la division du travail, l’efficacité et l’espèce de tristesse qui en est née ; le Musée romain de Vallon et la multiplication des pains de l’église de Ressudens, les moulins Bossy et l’Oxford Pub de Corcelles. Mais aussi et surtout une poignée de grains qui nous vient de la nuit des temps, que l’homme relance depuis et dans lesquels il joue sa vie et ses rêves.

Combien j’ai touché pour le taf ? Dix sous de l’heure, moins que les paysans et les employés de commune. C’est naturellement peu, trop peu. Mais la liberté gagnée restera ce cache-misère aussi longtemps que l’écriture – et la littérature avec elle – dédaignera ces territoires triviaux dans lesquels nous vivons. Cette expérience me fait espérer aujourd’hui que les entreprises ont elles-aussi quelque chose à gagner en laissant librement parler d’elles. Si la littérature, comme je le crois, se nourrit du monde tel qu’il va, elle a aussi pour tâche de regarder au delà de ce qui est, c’est-à dire d’élargir le regard en direction de ce que d’emblée on ne voit pas, et qui soudain remue, interroge, enchante. Si vous êtes intéressé et m’envoyez votre adresse, je vous ferai volontiers parvenir ce texte qui, au vu des circonstances, constitue un exemple, modeste certes, d’une autre manière d’inscrire – écologiquement – l’écriture dans la marche du temps.

Amitié 
Jean

Denis Montebello | Les Tremblants

Photographie | Louise Prod’hom

Louise m’a fait voir ce matin la fleur qu’elle a photographiée il y a quelques jours près du Chauderonnet, en se promenant comme elle le fait parfois, seule je ne sais où. Vivante et fragile sur sa tige, elle est sur le point de laisser échapper dans le vent ses aigrettes de soie, l’une d’elle a cédé et a lâché les amarres, emportant sous elle l’akène et ses promesses.
On aurait pu prendre un raccourci et assimiler à la hâte cette fleur solitaire à un pissenlit. Mais tout – sa tige en écailles, ses feuilles en forme de coeur, le velouté de ses aigrettes – l’en distingue. Hormis la fragilité de sa coiffe, dont chaque enfant a fait un jour l’expérience, au moment de l’offrir en guise de cadeau à celle qui le consolera.
On ne prête pas à ces fleurs, en les confondant ainsi dans les prés et les talus, l’attention qu’elles méritent, si bien que l’ignorance dans laquelle nous vivons conduit chacun d’entre nous à passer à côté de l’aventure et à souffler sur leur tignasse comme sur une bougie.
La fleur de Louise, dont les aigrettes se préparent à lever l’ancre, est en réalité un tussilago farfara, une fleur des talus aux nombreuses vertus : les fumeurs la mélangent par exemple au thym et au romarin ; elle soulage en infusion la toux de ceux qui en auraient abusé. Espèce pionnière, elle indique aussi, à peu de frais, l’instabilité des sols.

J’ai reçu ce matin le petit livre de Denis Montebello et du photographe Marc Deneyer, que les éditions des Petites Allées ont publié en février. Ils vont, chacun à leur manière, ramper dans les friches ; ils s’attardent à plat ventre dans le grand désordre de midi, vont et viennent parmi les herbes pâles qui dorent en juin et brûlent en août, celles qui se multiplient aux lisères des forêts, sur les bords des routes et des chemins, autour des étangs et des lacs, au milieu des chantiers et des ruines, sur les terres inconnues d’avant la conquête et les terres abandonnées d’après. Modestes, elles composent avec le vent une interminable danse, s’épaulent et se mêlent dans une chorégraphie qu’elles réinventent.
On ne connaît pas leur nom, et cette ignorance nous garde d’une passion qui pourrait devenir dévorante ; on ne veut pas en savoir plus, avancer à l’intérieur de ces territoires inexplorés ; on craint de se retrouver pris dans le filet de trésors que nous tendent les cousins et les cousines des folles avoines ; les petites et les grandes brizes, les brizes intermédiaires ; les tremblants, toutes ces herbes qui ressemblent à des herbes sans en être vraiment et qu’on appelle herbacées.
C’est dans ces territoires en marge de l’actualité que Denis Montebello s’aventure, sans s’y perdre tout à fait, parce qu’il avance dans des trouées dont il se souvient et qu’il réinvente, faites de mots et de choses, de boucles étranges et de mitoyennetés, de saveurs et de mystères.
Il va et vient, tend une toile d’araignée invisible dans laquelle ce qui a été et ce qui est se relancent. Il ne force pas, fait entendre la folie qui anime les réalités silencieuses, ce dont on ose parler à peine, leur reconnaissant cette manière d’être tremblante dont l’enfant qu’il fut se souvient, et qu’il découvre la seconde fois pour la première. Beautés entr’aperçues et souvent oubliées, ou mises en réserve : amourettes et guerres enfantines, dessus de commode et sous-bois.
La brize intermédiaire – son architecture, sa mobilité, ses antennes – fait décidément bien plus rêver que les mobiles de Calder. Ses fruits aussi, tout à la fois queues de serpent et écailles de poissons, petits pains, fées et clochettes.
Denis Montebello est un généraliste des profondeurs, les mots qu’il glisse sous les choses opèrent comme des leviers ; il soulève le réel, l’aère et fait renaître quelques-uns des pans du passé et du présent. C’est sa manière à lui d’inventer l’avenir et de rappeler la nouveauté du monde. 

Je voudrais pour conclure, aux tremblants du fort du Bois de l’Abbé et au tussilage du Bois Vuacoz, ajouter les branches de foyard d’automne qui fleurissent depuis 1968 dans un coquemar sur l’armoire à chaussures de Riant-Mont, et tous les cardères de la jachère disparue de Grancy. Il en faut du courage pour ne pas se laisser emporter par les habitudes, triompher de nos négligences, résister aux trahisons. Il en faut du temps pour revenir sur nos pas, revisiter ces présences invisibles, ignorées de ne pas avoir de nom, d’être trop communes ou rétives. Gardons-nous de ne pas leur refaire d’ombre par excès de lumière. Ce sont ces présences invisibles qui tiennent tête en toutes saisons à nos hivers.

Claire Krähenbühl | Chemin des épingles

Personne n’aura jamais vu à la fin qu’un seul visage, le visage de celle qui n’aura cessé, jour et nuit, de se confondre avec l’absente. Il n’y aura eu ni commencement ni dénouement, pas même une histoire.
J’ai pris à mon tour le chemin des épingles et puis celui des aiguilles. Je revisite aujourd’hui des gestes oubliés. Je me souviens de l’écheveau que maintenaient comme un cerceau mes deux avant-bras écartés, raides comme des marionnettes. Et le fil, que mes mains en se déhanchant et en se dérobant libéraient, courait à l’autre bout de la petite chambre vers celle qui, assise en face de moi, le mettait en pelote. Tandis que je dansais des deux mains elle façonnait avec l’art du vers à soie le cocon de laine qu’elle tricoterait.
Sur la table le nécessaire de couture, l’oeuf de bois pour repriser les talons usés, une boîte pleine de boutons, une vie au ralenti et des exercices appliqués, des épingles dans une boîte bleu clair, des aiguilles et leur chas par où passerait le fin mot de l’énigme. 

C’est seulement après nous avoir confiés à la nuit – lorsque nous dormions profondément tous les trois – que notre mère se raccommodait avec le monde d’avant notre naissance, pour le prolonger et s’y perdre étourdiment. C’est notre sommeil et notre nuit qui désencombraient d’un coup cet horizon vers lequel tout à la fois elle s’élançait et demeurait un bref instant, comme sur un seuil. Et nous l’ignorions.

Le poème et le territoire

Vernissage hier à la Grange de Dorigny de l’ouvrage dirigé par Antonio Rodriguez et Isabelle Falconnier : Le poème et le territoire.
L’ouvrage propose une série de cartes, d’images, de notices et de promenades en Suisse romande, sur les traces des grandes figures littéraires qui, venues du monde entier depuis plus de deux siècles, ont traversé ou séjourné dans nos régions, avant d’en repartir avec des morceaux choisis de paysage. Rien à dire de ce livre à la belle facture, auquel des universitaires ont prêté leur voix et qui occupera, c’est certain, une place de choix chez ceux qui aiment le patrimoine. 

Une remarque toutefois, elle renvoie au nom d’un lieu qu’on ne pouvait ne pas prononcer à cette occasion ; il l’a été à trois reprises par trois orateurs différents : Clarens

Clarens, l’un des plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages, écrit Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Clarens, sweet Clarens. C’est à Clarens que le philosophe plaça les personnages de Julie ou la Nouvelle Héloïse ; c’est dans l’un de ses bosquets que Saint-Preux et Julie échangèrent leur premier baiser ; c’est à Clarens encore que celle-ci, M. de Wolmar et leurs enfants vécurent en famille. C’est à Clarens enfin que Lord Byron, qui a lu Rousseau, séjourna pendant deux soirs, avant que des milliers de touristes y passent et s’y fassent photographier.

Le temps a passé, Clarens était un village et c’est une ville ; quant aux habitants d’alors j’ignore si, au milieu du XVIIIe siècle, ils prononçaient le s final de son nom, encore moins les habitudes de Jean-Jacques Rousseau à cet égard. Ce que je sais depuis hier soir, c’est que l’usage de taire le s final, qui prévaut aujourd’hui à Clarens – et dans tous les villages vaudois qui présentent le même suffixe –  a été abandonné. Les trois orateurs l’ont prononcé en effet à la fribourgeoise, en sifflant. J’ai attendu avec un peu d’inquiétude qu’un orateur iconoclaste suive l’usage valaisan qui non seulement exige le sifflement final mais encore l’ouverture du ɑ̃ vaudois en un ɛ̃.

J’ai craint soudain que la Suisse romande soit prête à brouiller ses usages poétiques et régionaux. C’est peut-être le prix à payer si elle entend révéler au monde entier son patrimoine poétique mondial et devenir cette vallée lyrique que les auteurs de ce petit livre appellent de leurs voeux.

Michel Serres sera absent |1980-1981

C’est La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce qui m’aura conduit à l’oeuvre de Michel Serres ; c’était l’hiver 1980 et je préparais un examen sur les livres I et II du De rerum natura. J’ai enchaîné avec la lecture des Hermès avant de me régaler avec celle du Parasite.
L’année suivante (1980-1981), j’ai suivi les cours d’histoire des sciences qu’il donnait à la Sorbonne. Ils avaient lieu, si je me souviens bien, le samedi matin de dix heures à midi. Je me rendais à Paris la veille, dormais dans le 11e chez Darius P et Daniel S. Et je repartais le dimanche pour Lausanne.
Le premier jour de cours de la rentrée universitaire, je n’ai rencontré personne au fond du couloir du rez-de-chaussée ( ?) de la Sorbonne, mais un papier punaisé sur la porte close de l’auditoire, qui avertissait celui qui ne l’aurait pas été, que Michel Serres serait absent.

Si le philosophe avait mis il y a peu un point final à la série des Hermès, Le Passage du Nord-ouest hantait encore, à l’évidence, ses propos et son emploi du temps. La semaine suivante en effet, le philosophe raconta à ses auditeurs médusés son séjour de la semaine précédente dans le Nord-ouest du Canada. Il commenta pendant une heure et demie, de la voix, du corps et de la main, la pente quasi-nulle du Yukon et du Mackenzie. Je n’étais cette fois pas venu pour rien.

A plus d’une reprise je me suis retrouvé au cours de cette année-là devant ce même panneau indiquant l’absence du philosophe. J’en ai profité, Paris m’a déniaisé. C’est également pendant cette année que j’ai renoncé à déposer un sujet de thèse, mon éducation n’était décidément pas compatible avec ce train de vie.

Cela ne m’a pas empêché de poursuivre la lecture de Michel Serres : Genèse et Détachement, Rome surtout, le livre des fondations, qui m’a conduit en 1983 à l’oeuvre immense de René Girard. J’ai lu ensuite, mais moins systématiquement les parutions de cet historien des sciences qui a su composer avec les voix de son temps. Avec admiration mais avec moins d’entrain.

J’espère qu’on a n’a pas oublié samedi passé, de ressortir et de punaiser le panneau sur la porte de l’auditoire de la Sorbonne d’où il s’est si souvent échappé, pour indiquer à celui qui n’aurait pas été averti que Michel Serres serait absent. Pour la dernière fois.

Mai 2019


1 mai 2019
Comment ne pas renoncer à toute activité littéraire…
Un texte extraordinaire !

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2 mai 2019
C’est la première qui est venue m’adresser ses voeux.

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– Qu’appelle-t-on folie au fond ?

– Vous l’avez dit, folie c’est le contraire de la sagesse et de l’équilibre, de la normalité et de la raison, le contraire de l’économie, de la brique et du roc…

– Mais ça c’est la petite folie. Et la grande folie ?

– Celle des asiles et des fous ?

– Oui.

– C’est trop souvent une souffrance, une immense, une incommensurable souffrance. 

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5 mai 2019
Rendez-vous de la presse : Lisbeth Koutchoumoff et Michel Audétat se réjouissent de tous ces jeunes qui sortent de l’institut de Bienne… et d’un vieux qui s’est mis à écrire à soixante ans.

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13 mai 2019

Un arrosoir, une herse abandonnée dans un champ, un chien au soleil, un pauvre cimetière, un estropié, une petite ferme, tout cela peut devenir le vaisseau de ma révélation. Chacun de ces objets et mille autres pareils sur lesquels le regard d’habitude glisse avec une évidente indifférence, peut soudain pour moi, à n’importe quel moment qu’il n’est aucunement en mon pouvoir de provoquer d’une quelconque façon, prendre une valeur sublime et émouvante qu’il me semble dérisoire de tenter d’exprimer par des mots. 

Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos (à Francis Bacon)

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NOVEMBRE EN TROIS TABLEAUX :
Une belle lecture de Novembre par Anthony Ramser dans L’Année du livre, l’Almanach numérique de la littérature contemporaine et du discours critique UNI Fribourg

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Tourne la dernière page de « Là-haut » d’Edouard Rod (1897). Découvre de belles pages sur Salvan, Emaney, Van d’en-bas et Van d’en has. Il évoque également la mainmise des investisseurs sur les hautes cimes. Voilà pourtant ce qu’il écrit à propos de ce roman :

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On ne va pas le cacher ! 
Et puis Novembre est en bonne compagnie : José-Flore Tappy, Elisa Shua Dusapin, Pierre-André Milhit.
Merci aux libraires de Suisse romande et à l’Académie.

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Ainsi la maison est-elle moins l’asile où pénètrent les hommes que le réservoir inépuisable d’où ils se répandent. (Walter Benjamin)

C’est une belle aventure…

Une des membres de l’équipe de direction de l’entreprise de sélection et de développement de la branche semencière suisse lit NOVEMBRE à la fin de l’année dernière. Elle s’appelle Evelyne et s’entiche de ce bouquin, en offre un ou deux bouquins à des amis. Les travaux reprennent, on se perd de vue et le temps passe. 
Nos routes se croisent à nouveau en mars de cette année à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, de membres d’ONG, de biologistes, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui se sont donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols dans le Grand Marais. 
Evelyne se penche vers moi au terme de la journée, me sourit, hésite, se lance enfin. Elle m’explique que son entreprise – DSP – est sur le point de fêter les 25 ans de son existence et qu’elle souhaiterait que j’écrive quelque chose pour participer moi aussi à la fête, quelque chose qui aurait les dimensions d’un chapitre de NOVEMBRE. Elle ajoute pour me séduire que j’aurai toute liberté et que les portes de son entreprise me sont ouvertes. 

C’est fait, je lui ai envoyé le texte ce matin, 40’000 signes. J’y évoque Jean-Loup Trassard et Dormance, Gustave Roud et son Journal, Mendel et ses lois, Darwin et Caillois, la famille fribourgeoise des Castella ; mais aussi les Révolutions française et helvétique, la division du travail et la tristesse ; le Musée romain de Vallon et la multiplication des pains de l’église de Ressudens, les moulins Bossy et l’Oxford Pub de Corcelles. Mais aussi et surtout une poignée de grains de blé qui nous vient de la nuit des temps et d’un rêve.

Combien j’ai touché pour le taf ? Dix sous de l’heure, moins que les paysans et les employés de commune. C’est naturellement peu, trop peu. Mais la liberté restera un cache-misère aussi longtemps que l’écriture – et la littérature avec elle – dédaignera ces territoires triviaux dans lesquels nous vivons, et que les entreprises ne seront pas convaincues qu’elles ont tout à gagner que l’on parle librement d’elles.