Bailly | Sebald



Poursuivant la lecture d’ Austerlitz, je me souviens d’un mot de Didier da Silva sur Twitter qui évoquait le 28 janvier dernier un couple.

Je ne peux m’empêcher d’extraire le morceau suivant.

Nous tous, même ceux qui pensent avoir pris en considération les détails les plus infimes, nous ne faisons qu’utiliser des éléments de décor que d’autres avant nous ont déjà plus d’une fois disposés ici ou là sur la scène. Nous essayons de rendre la réalité mais plus nous nous y efforçons, plus s’impose à nous ce qui de tous temps a meublé le théâtre de l’histoire  : le tambour tombé, le fantassin en embrochant un autre, l’oeil du cheval qui se ternit, l’empereur invulnérable entouré de ses généraux, au milieu de la mêlée figée des combattants. Faire de l’histoire, telle était la thèse de Hilary, ce n’était que s’intéresser à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons le regard fixé tandis que la vérité se trouve ailleurs, quelque part à l’écart, en un lieu que personne n’a encore découvert.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 101-102


Et plus loin  :

Comme le cortège funèbre se dirigeait vers le cimetière de Cutiau, le soleil perça les voiles de brouillard flottant sur le Mawddach et une brise vint caresser ses rives. Les quelques silhouettes sombres, le groupe de peupliers, l’embellie au-dessus du cours d’eau, le massif du Cader Idris de l’autre côté constituaient le décor d’une scène d’adieu qu’étrangement, il y a quelques semaines, j’ai retrouvée dans l’une de ces esquisses à l’aquarelle où Turner notait souvent ce qui se présentait à ses yeux, soit sur le vif, soit plus tard, en revenant sur l’événement passé. Cette image presque sans substance, qui porte en légende Funeral at Lausanne, date de 1841, époque à laquelle Turner, ne pouvant presque plus voyager, était de plus en plus hanté par l’idée de sa mort. Aussi tentait-il, pour cette raison peut-être, dès qu’une scène telle que ce petit cortège funèbre de Lausanne se présentait à sa mémoire, d’en fixer à la hâte, de quelques coups de pinceau, les visions éphémères. Mais, dit Austerlitz, c’est moins la similitude entre enterrement de Lausanne et celui de Cutiau qui attira mon attention sur cette aquarelle, que le souvenir qu’elle raviva en moi de la dernière promenade effectuée en compagnie de Gerald au début de l’été 1966, dans les vignes sur les hauteurs de Morges, au bord du lac Léman. Continuant d’étudier la vie et les carnets d’esquisses de Turner, je découvris, détail insignifiant mais qui ne laissa pas de faire vibrer en moi une corde sensible, qu’en 1798, traversant le pays de Galles, il avait visité l’embouchure du Mawddach et, surtout, qu’au moment de l’enterrement de Lausanne il avait le même âge que moi à celui de Cutiau.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 153-154


Il y a bel et bien du Sebald chez Bailly  ?
Jusqu’à ce que des voix à peine perceptibles parviennent aux oreilles d’Austerlitz, dans le magasin de livres et de gravures anciennes de Penelope Peacefull, les voix de deux femmes qui racontent à la radio dans quelles conditions elles ont été envoyées par transport spécial en Angleterre. Austerlitz en oublie les feuilles étalées devant lui et entreprend sur le champ des recherches sur ses origines, par-delà l’instance qui l’a préservé de leur secret. A la lumière du récit que Vera en fait et dont le corps d’Austerlitz éprouve la souvenance, le narrateur fait voir ce qui advient de celui qui en est privé. Le récit des origines prend alors la couleur indécise de la provenance et rejoint les pièces d’un puzzle sans bord ni centre. J’en suis là du sortilège.

Jean Prod’hom