Me voilà seul sur le pont

P1090565

Les filles montent à Curtilles, Sandra et Arthur grimpent dans les arbres à Aigle, me voilà seul sur le pont au Riau. Mets à jour les notes du début de la semaine passée à la Lécherette, trie des photos avant de descendre en voiture au village avec Oscar. Passe par le chemin de l’Ancienne Laiterie. Plus haut la ferme du Pré du Grelot tombe en ruines, les mousses colonisent les tuiles du toit de la mécanique, l’eau de la fontaine coule pourtant en abondance.
M’assieds dans l’herbe, devant la haie qui surplombe les deux virages ombragés de la route des Chênes au-dessus de Chez-les-Porchet. C’est l’évidence, le monde a été occupé bien avant d’être achevé et l’homme l’a colonisé sans que personne ne lui octroie le permis d’habiter si bien que le chantier s’est étendu à l’ensemble du réel. Certaines régions ont été depuis un peu oubliées, mais aucune grande friche n’apparaît plus sinon celle du ciel, je suis dans un immense atelier, j’entends derrière moi des mélodies internationales qui sourdent d’un poste de radio.
Il faut resserrer drastiquement le cadre de son regard pour apercevoir des choses abouties, la courbe d’un chemin, l’ombre qui rapproche le pré du champ de chaume, une allée de peupliers, une lisière, un vallon. Le chant du coq me rappelle une énigme.
J’emprunte le chemin des Tailles assombri par les faînes et les coques des foyards qui macèrent, il traverse un creux dans l’été, après les foins et les moissons, avant le maïs et les betteraves.
Je poursuis l’éducation d’Oscar en lui lançant des pives. Deux propriétaires de petits chiens de race, croisés peu avant l’ancien réservoir de la Mussilly, me donnent quelques précieux conseils et me confirment la justesse de certaines de nos orientations. Mais que la route est longue et difficile  ! Je me réchauffe au retour des restes d’un plat de lentilles.
Arthur et Sandra rentrent d’Aigle satisfaits de leurs parcours dans les arbres. Le mousse part en vélo pour Froideville où il passera la nuit. On va de notre côté au bord du lac, à Lutry.
Le verrou de Saint-Maurice a été forcé au cours de la journée et l’air du sud circule à nouveau. On mange sur une terrasse, avec le plaisir de mettre les pieds sous la table sans se salir les mains. Sandra reçoit au dessert une ampoule avec laquelle elle peut, dit la sommeillière, injecter une dose de rhum supplémentaire à son carpaccio d’ananas. Il est temps de quitter ces lieux de perdition pour longer la grève, les rochers des Mémises montrent leurs dents d’or, la Savoie est comme une île. Les pontons fendent l’eau, le lac et le ciel jouent chacun de leur côté la ligne d’une partition que l’on ne comprendra qu’à la fin.
Sur le chemin du retour, un chevreuil s’immobilise dans un cône de lumière, juste après la Moille Baudin. Pas une étoile, le ciel s’est couvert. Je coupe le moteur, il se retourne, ne bouge pas, nous regarde par-dessus l’épaule. Il se croit invisible à l’abri derrière sa croupe, on éteint les phares, la nuit tombe, la bête dedans.
Je photographie encore le tesson que Sandra a trouvé à Lutry.

Jean Prod’hom

P1090514 P1090516
P1090523 P1090533
P1090528 P1090535
P1090550 P1090556