Pezzolato PTH 1400/900

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Prépare des sandwiches pour Arthur avant de le déposer à l’arrêt de bus de Corcelles sur la route de Berne, et puis dans la foulée les filles au Torel. Madame A. est en pleurs, les bois de pins et d’eucalyptus entourant la maison de ses parents et de ses frères ont brûlé hier à Lordosa au Portugal, les savoir sains et saufs la console, mais il faudra, comme il y a 22 ans, tout recommencer.
De l’intérieur de la maison c’est un grondement sourd de fond de cale  ; du refuge de Ropraz un tohu-bohu de chantier naval  ; tout près plus difficile à dire, trop de bruit. Mais j’ai vu la bête, rouge, fumante, une broyeuse déchiqueteuse fabriquée à Envie au sud de Turin et montée sur un camion, un modèle fabriqué par la société Pezzolato pour la Coopérative suisse Sodefor qui exigeait, dit la publicité, une productivité très élevée, sans renoncer à la qualité des plaquettes. Le chargeur hydraulique, équipé d’une commande mobile, introduit des brassées de troncs jusqu’à 80 centimètres de diamètre qu’avalent trois rouleaux dentés. Le système d’expulsion ressemble à celui des becs cueilleurs de maïs. Un seul homme est aux commandes de la PTH 1400 mm (diamètre) / 900 mm (largeur), capable de réduire en plaquettes plus de 300 mètres cubes à l’heure. Oscar reste à bonne distance.
Plus loin le corps se déplie, le dedans et le dehors se cherchent, croisent leur trame avant de s’équilibrer l’un dans l’autre. Pas de quoi appeler du nom d’âme ce qui vient de l’intérieur, rien ne s’élance, mais quelque chose de poreux s’extrait des geôles du corps, laisse la porte ouverte. Entre veille et sommeil sur les chemins du bois Vuacoz, sans affection, un ténu sentiment d’exister, loin de la raison bruyante et des arguments sans pitié qui cadenassent à l’intérieur de nos frêles embarcations les corps légers des sensations. La pensée se défait, ce qui dure au fondement de ce qui ne dure pas monte à la surface, pas de raison que ça s’arrête, qui veut s’y adonner le peut, quelque chose ondule, ce que nous croyions enfouis dedans se noue dans les bords du dehors, le coeur bat à peine, feuilles mortes et rameaux, coule au delta des circonstances.
M’arrache pour me rendre à Montpreveyres acheter de quoi faire des hot-dogs, accueille à midi les filles qui sourient. On mange. Et puis c’est à nouveau l’école.
Lis après le repas la première des Rêveries du promeneur solitaire dont j’extrais ceci :
Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant à pure perte j’ai pris le seul parti qui me restait à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu’elle me procure et qui ne pouvait s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’infructueuse.
Et puis ceci :
Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j’ai regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore  ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait mérité mon cœur.
Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain.
Entame la seconde lorsque j’entends la voix des filles, on grignote des biscuits. Je reste auprès d’elles pendant qu’elles font leurs devoirs. Vais cueillir le mousse à la sortie du bus. C’est le carrousel qui a repris depuis une semaine, Sandra conduit Arthur au trial, on mange à la véranda, Louise fait de la guitare, je descends à Ropraz, et ainsi de suite jusqu’à la nuit.

Jean Prod’hom

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