La philosophe

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J’ai craint pour l’équilibre mental d’une philosophe qui avait, dès la première heure, juré fidélité à une manière de penser le monde à laquelle elle voulait rallier ceux qu’on l’avait chargée d’initier. Elle le faisait sans relâche, aveuglément, sans s’apercevoir de la solitude qui grossissait en elle et du désert qu’arasaient ses étranges litanies.

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Elle passait près de nous sans tourner la tête, regardait le monde avec une naïveté consternante, en élevant de part en part de cette alètheia qu’elle disait traquer de hautes buttes incultes qui dérobaient à sa vue l’existence même de ce qui avait motivé l’engagement de ses prédécesseurs, le dévoilement, au prétexte que seules ces garde-fous et un travail incessant pouvaient l’éloigner des distractions qui font écran à la vérité.
Non pas qu’elle se trompât, égarés nous le somme tous peu ou prou, mais qu’elle succombe à une double ignorance et qu’elle oblige ceux qui l’entouraient à feindre qu’ils étaient avec elle dans la partie, alors qu’ils manquaient simplement de ce courage élémentaire qui leur aurait permis de l’avertir du danger qui la guettait, ne lui offrant qu’un silence molletonné dans le boudoir de ses certitudes, voilà qui était inacceptable.
Elle était dans sa filière, avait fixé le cadre et le cap de ses espérances, arrimée comme une désespérée à quelque chose qui l’empêchait de tomber, une pensée qui ronronnait de section constante, toute altérité mise à ban, une pensée qui étranglait son corps de la tête aux pieds jusqu’à la rendre invisible.
La philosophe courait un double danger : demeurer aveugle, sourde et muette, ou succomber à la folie en entendant soudain le chant des sirènes. On n’avait plus le choix, les plus courageux ont fui.

Jean Prod’hom