Alliance du périssable et de l’immortel

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Le sentiment d’une solitude déchirante et d’une certaine incommunicabilité du monde était parfois donné par la vue d’une brouette vide encore chaude de la fumure transportée. Le jardinier s’en était allé boire  : il se pouvait qu’il ne revînt jamais. Je me disais que je lui avais quelquefois parlé. A bien réfléchir, il se pouvait que je lui aie dit cent mots.
Les oiseaux passaient à tire-d’aile, les horloges sonnaient et les ombres s’allongeaient sur le sol blanc.
Le jardinier n’était pas mort, il n’avait eu qu’une attaque. Il ne parlerait plus et resterait sur un banc devant sa porte et des mouches en pleine vie marcheraient dans ses mains sur lesquelles tremblerait l’ombre dentelée des feuilles pacifiques.

Jean Follain, Canisy, Gallimard, 1942

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Jean Follain consacre en 1942 quatre-vingts pages au bourg dans lequel il est né et à la reconstruction duquel il s’attèle, morceau par morceau à peine regroupés. Avec sa parentèle, la maison où il vécu, la quincaillerie, des friches, les chemins de traverse, des champs, l’église, l’Hôtel du Pichet. Un pays aux limites de l’inculte, du stérile, de l’immobile, Canisy, un village normand comme il s’en fait d’autres à deux pas du chaos et de la confusion. L’alliance du périssable et de l’immortel, comme chez André Dhôtel, mais avec des contrastes taillés à la hache et un mystère en guise de serre-joint, un mystère qui fait tenir ensemble ceux qui ont ont été amenés à partager ce pays, mais aussi le mystère rapatrié en chacun d’eux, oubliés dans les ruelles de la mémoire, avec le vide et le silence qui les sépare, la nuit qui les réunit. Enigme à laquelle on touche lorsqu’on lève la tête, ciel immense, mystère qui traîne au pied des haies et qui, dans les cafés et les souvenirs, réunit les dignités muettes en les liant à leurs devoirs. A Canisy on n’entend pas la vie marcotter, les correspondances s’aboutent comme des boîtes sur les rayons des épiceries.
Le battement d’ailes d’un papillon a provoqué une immobile tornade, un enfant suit des yeux le responsable que rien n’accable, une jeune fille folâtre à ses côtés, un vieillard s’éloigne pour des raisons que tout le monde ignore mais qui sont à l’origine de l’accalmie. A Canisy le mieux voisine avec le pire, le quelconque avec le quelconque, ça ou rien, ça et rien, l’habitude a le visage de la rareté.
Et chacun des jardins du bourg est comme un monde plein de plantes, plein de jardins  ; chacune des plantes pleine d’étangs et de poissons, chaque poisson plein d’écailles et de reflets. Tout tient ensemble sans que rien ne communique car rien ne vient du dehors, tout est déjà dehors, tout est déjà dedans, agrégats de simples. Etrange immobilité de l’être, personne ne sait plus si les hommes s’en vont ou reviennent, les choses sont laissées à elles-mêmes, solitude déchirante, tableau à peine vivant d’un tremblement entre deux états du monde rapporté dans un grand mouchoir blanc.
Il y a du Leibniz et du chaos chez Jean Follain, comme si le papillon qu’imagina Edward Lorenz s’était égaré dans les lacunes de la monadologie et assurait ainsi, et seulement ainsi, l’équilibre du monde lorsque le temps ralentit.

Jean Prod’hom