Ne pensais pas que les Mimosas

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Cher Pierre,
Ne pensais pas que les Mimosas, l’une des unités psychogériatriques de Cery, me feraient une si bonne impression. Je m’y suis rendu à midi, après une matinée à la mine  ; j’ai parqué au nord du site, près des ateliers, en zone bleue  ; j’ai traversé le quartier des pavillons : le Tamaris, le Calypso, les Cerisiers, les Cèdres  ; des jeunes gens s’étaient regroupés et fumaient emmitouflés dans des gros habits qu’ils semblaient porter depuis toujours. Je me suis dit que, pour certains, ce qui leur reste c’est leur veste, celle qu’ils portent depuis qu’ils ont 15 ans.

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Parce que j’avais de l’avance, j’ai zigzagué entre les ateliers et les pavillons, les grands bâtiments majestueux, les horodateurs, des locaux apparemment sans affectation, une église, des buvettes, des allées, une ferme, un service social, de grands arbres, des jardins, il y a même une galerie d’art  ; il y a aussi une grande salle de colloque, des routes secondaires, des chemins de terre, des pavés, un court de tennis, des bois, plusieurs hôpitaux et une pelouse pleine de jonquilles.
Quelque chose demeurait captif dans ces lieux, quelque chose qui m’a fait penser aux auberges de jeunesse en fin d’après-midi, au club med en basse saison. Ou encore à un quartier ouvrier d’une petite ville industrielle du sud de l’Europe. A un monastère aussi, mais avec des règles moins strictes que celle de saint Benoît. Ce n’était pas désagréable.
Si bien que, lorsque je suis monté en ascenseur pour retrouver F. dans l’unité des Mimosas, mon appréhension – liée au mot psychogériatrique qui me renvoie immanquablement aux instruments de torture médiévaux –  s’était évanouie. J’ai rencontré des infirmières et des infirmiers pleins de bonne volonté et d’attention.
F était dans le couloir, elle n’a pas été surprise de me voir, comme si ma visite était annoncée, elle m’a reconnu. Je lui ai proposé qu’on se rende de suite de l’autre côté du village, pour jeter un coup d’oeil aux sculptures de Marie-Chantal Collaud et aux peintures de Gisèle Grana, elle n’a pas refusé. On a traversé lentement les longs couloirs souterrains des bâtiments  ; dehors, on est allés d’un bon pas, le froid semblait la piquer tellement qu’on y est arrivés avant l’ouverture  ; j’ai changé de plan, on est entrés, de l’autre côté de l’allée, dans l’atelier de poterie. F n’a pas montré beaucoup d’intérêt, ni pour la poterie, ni pour la balade  ; elle s’est plainte du froid. Mais le ton y était, on vivait bien dans le même monde, sans que nous sachions exactement lequel, de quoi nous parlions et si ce qu’on disait aurait une suite.
On a repris le même chemin pour rentrer aux Mimosas, on s’est trompés deux fois d’étage avec ce fichu ascenseur. Les infirmières nous ont alors invités aimablement à boire un thé au salon. J’y suis resté jusqu’à près de 3 heures, l’atmosphère était paisible, celle d’une pension qui vit au ralenti. On a fait fondre des biscuits pèlerines dans un thé aux fruits qu’un infirmier nous a servis  ; c’est une pension plus qu’un hôpital. Une patiente a voulu emporter une biscotte dans sa chambre, elle a pris une petite voix pour convaincre l’infirmier qui la lui refusait qu’elle la glisserait dans le tiroir de sa table de nuit et que personne n’y verrait rien. Il a accepté. On est retournés dans sa chambre, je lui ai demandé si je pouvais faire une photo, elle regarde par la fenêtre, la vie continue.
Je suis parti réconforté, on a dit tant de choses sur ces établissements, des avis à l’emporte-pièce nourris par les peurs. Mais j’ai cru comprendre quelque chose d’important, les visites soulagent les infirmiers qui en ont bien besoin, leur travail est tellement difficile. Même que je leur ai dit merci en les quittant et qu’ils m’ont souri. On est tous embarqués, mais cette fois c’est nous qui sommes dedans.
J’ai fait une halte dans la galerie en allant rechercher ma voiture  ; les sculptures de Marie-Chantal Collaud méritent le détour. Un saut encore jusqu’au cimetière juif du bois de Cery : pas d’arrosoir. Rentre ensuite au Riau, longue promenade avec Sandra et Oscar par l’Escargotière et la Goille, il pleuvine.

Jean Prod’hom