Nos vies sont inégalement partagées

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Cher Pierre,
Le jour se lève, pâle, mais le soleil a tôt fait de lui donner des couleurs  ; la haute pression tiendra jusqu’à la fin de la semaine, et de le savoir change la vie. Je lis aux élèves de 10ème le 4ème chapitre du Grand Meaulnes  ; ils fouillent ensuite les sites mettant à disposition gratuitement les livres tombés dans le domaine public, en téléchargent quelques-uns  ; Jules Verne tient le haut du pavé, beaucoup se mettent à lire, je dois leur rappeler l’heure. Devoir : choisir d’ici la semaine prochaine le texte téléchargé qu’ils liront.

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L’effondrement des arrière-mondes, et avec eux les promesses qui faisaient patienter ceux qui manquaient de tout, ont laissé des ruines que des prêtres orphelins et analphabètes ont décoré de babioles empoisonnées, que des enfants viennent cueillir  ; les boniments se sont substitués à la légende dorée pour de mortelles transsubstantiations.
Nos vies sont inégalement partagées, toutes acquises au positivisme qui fait reculer notre ignorance, cédant à la fin, lorsque les connaissances ne nous satisfont plus, à la rêverie, aux enchantements de la rose et aux fragrances du lilas. Les grands ensembles sont si fragiles, quelques-uns des adolescents que je croise semblent si démunis, si nus, avoir déjà tellement perdu qu’ils semblent bien mal armés pour résister aux chants des sirènes.
Les actions de ces tout jeunes assassins endoctrinés débordent de beaucoup ce qu’on peut imaginer  ; leur donner des noms d’oiseaux suppose qu’ils soient des nôtres, les injurier suppose qu’ils parlent notre langue et puissent, rentrés au bercail, payer leur forfait. Leur cerveau est vide.
Il est urgent d’affamer les marionnettistes  ; les politiques sont prêts, condamnés à l’être s’ils veulent garder quelque crédit  ; mais ils se doivent de reprendre la main sur les marchands d’armes et les vendeurs de pétrole  ; il faudra alors, de notre côté, réduire notre voilure.
A 15 heures 30, le soleil est déjà loin à l’ouest, je file jusqu’à Cossonay où je fais quelques courses. Retour à la maison, Lil fait ses devoirs  ; je prépare un bircher et tartine des tranches de pain avec les restes du vacherin.
Je ne voudrais pas, au fond, qu’aux fêtes de saint Raymond, de sainte Théodora et de saint Brice, martyrs oubliés du calendrier des saints, se substituent pour rythmer nos vies les seules commémorations du 7 janvier, du 11 septembre et du 13 novembre. Je voudrais que ceux qui viendront après nous puissent encore danser à la Saint-Jean et à la Saint Valentin.

Jean Prod’hom