Un sapin de Noël qui fait le paon

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Cher Pierre.
Il me faudra beaucoup de courage pour renoncer, beaucoup de doigté et de prudence pour ne pas séparer l’ombre de la lumière, de tempérance et de bon sens pour ne pas empêcher l’oiseau de voler. J’ai quitté Sandra hier soir devant l’écran de son ordinateur, je l’y retrouve ce matin bien avant que le soleil ne se lève, entre temps une courte nuit. Les échéances lui laisseront bientôt, je l’espère, un peu de temps pour respirer.

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Sachez que les calamités, Cher Pierre, ne nous épargnent pas non plus ici  ; j’en ai été une fois encore le témoin affligé, ce matin à la Vernie, grande bâtisse anonyme au coeur de l’ouest lausannois. La femme avec laquelle j’ai vécu pendant plus de vingt ans y vit désormais avec des gens relégués, encadrés, fatigués, et des blouses blanches  ; avec un frère aussi, des amis qui ouvrent les fenêtres, perles sans frontière.
F somnole à la cafétéria avec d’autres pensionnaires. Bonjour bonjour  ! Joyeuses fêtes  ! On boit un café, sourires, étrennes, voici des images, une boîte et un ruban  ; voilà un livre, un autre livre  ; mais de quoi avons-nous besoin lorsque nous ne manquons de rien  ?
Je l’emmène dans sa chambre où je lui lis un texte qui raconte les longs mois passés dans les Cévennes au-dessus de Saint-Hyppolite-du-Fort, nos quatre cents coups, les vendanges, les fêtes paroissiales, la pluie, Castaneda et les oronges, nos égarements. Elle écoute d’une oreille, attentive de l’autre à ce qu’elle a oublié, qu’importe.
Onze heures  : une infirmière nous ouvre la porte et c’est bientôt l’air libre. On longe la route de Marcolet, pique sur le sentier de terre qui longe la route avant la galerie du même nom, lourd champ labouré, marcher, marcher. On emprunte la rue des Alpes, à contre sens, descend sur la rive droite de la Mèbre. Halte, lit de molasse, bartasses et bruyère. Marcher encore. On traverse pour rentrer le quartier de Pré-Fontaine, sans se hâter, à l’estime, on dirait Bruxelles.
Quelques pensionnaires fument dans le hall de l’Etablissement  ; salut salut, longs couloirs vides, portes fermées, chaises vides. On se sépare au troisième étage  ; F monte à l’Oasis où le repas est servi. Une infirmière m’accompagne et sort son trousseau de clés. L’ascenseur me lâche devant l’Intemporel, le café. Le Christ s’est arrêté à Eboli.
Guignent malgré tout, au cœur de ce désastre, des campanules, des jonquilles et des roses  ; un sapin de Noël qui fait le paon, une mésange, des hellébores, la Mèbre à ciel ouvert, un bloc erratique et d’anciennes insouciances.
Qu’on ait simultanément notre âge, celui que nous avions et celui que nous aurons, je l’ai vérifié une fois encore cet après-midi à l’Arlequin de Morges où j’ai retrouvé Pascal, un vieil ami  : l’eau a coulé sous les ponts, mais c’est comme si elle avait coulé sans nous, nous sommes demeurés quelque part intacts. Nous aimerions tant, pourtant, dedans, nous être améliorés.
Amitié.

Jean Prod’hom

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