Jusqu’à l’étang où la terre reprend ses droits

Capture d’écran 2015-12-19 à 10.38.43

Cher Pierre,
Oscar attend un signe, je lui en fais un à midi, les chiens savent être patients : longue trotte sous le soleil et dans les bois, jusqu’à l’étang où la terre reprend ses droits.

IMG_4870

Face à l’étiolement, la fragmentation, l’épuisement, la méfiance, face à la culture hors-sol, ou celle du terroir – c’est du pareil au même –, face à l’essoufflement des récits, la dangerosité des collectifs, la multiplication des misères, l’inertie des consciences, je ne vois que la beauté, l’inutile beauté, son chant passager et ses feux discrets  ; la fougère que je déroule, son éventail que je déplie.
S’installer résolument aux côtés des roseaux qui oscillent en rangs serrés, les pieds dans la terre, se faire les alliés des passereaux, aller en éclaireurs, s’appuyer contre le bouleau en tenue de camouflage. Un merle brasse les feuilles mortes, un geais fait diversion tandis que s’envole un nuage de moineaux.
Tout autour de l’étang qui vit ses derniers hivers, de hauts épicéas dessinent un ovale qui tient, à l’abri de son théâtre, le souvenir d’anciennes fêtes lacustres. Bois de Boulogne où se retrouvaient à l’aube et au crépuscule les habitants du quartier, broderies de lumière cousues avec de l’ombre en toutes saisons, l’eau ruisselait sur les plumes du canard, de la cane et de leurs canetons. Un printemps, on a même vu deux cygnes.
Il reste aujourd’hui le silence balayé par le vent, le sentier de ronde des absents, le froissement des herbes sèches  ; mais la beauté a lancé dans la flaque un nouvel assaut, du fond de la tourbe jusqu’au ciel  ; elle n’en finit pas, invisible, de construire des cathédrales et de faire tache d’huile.
Personne n’aurait l’idée de convaincre Oscar de ce bazar, ou de lui faire entendre raison  ; il fait bande à part, donne à sa manière une réponse, belle, sans ressentiment, mais du dedans. A nous de donner celle du dehors.
On quitte le Riau à 16 heures 15. Elisabeth et Didier nous attendent dans leur maison de Neuchâtel  ; Françoise est déjà là, les autres arrivent au compte-goutte  : dix-neuf. La ville est en fête, sans froid ni neige  ; on monte sous les projecteurs jusqu’à la collégiale, les commerces sont ouverts, odeur de marron.
Repas de fête et veillée séculière ensuite, je me souviendrai des macarons d’Arthur et de Louise, et dans les bras de celle-ci, miracle, un nourrisson de trois semaines qu’elle regarde sans vraiment y croire.
Il est passé une heure lorsque les enfants vont au lit.

Jean Prod’hom